Organisée par le Comité Culture & Influences, cette conférence a été tenue en ligne le 9 avril 2021 dans le cadre de la Semaine du TURFU. Des intervenants de qualité étaient présents dont Maxime AUDINET, docteur en science politique et en études slaves, Salomé DEBOOS, docteur en anthropologie sociale et culturelle et Fabien LAURENÇON, chercheur associé à l’IRSEM et au Centre Thucydide.
Évolutions du langage, nouvelles technologies, nouveaux rituels, nouvelles relations… que peut-on attendre de la communication du futur ? Alors que les canaux traditionnels de communication semblent décrédibilisés, les canaux numériques sont accusés de déshumaniser les rapports sociaux et de provoquer de nouvelles tensions politiques. À partir des dynamiques structurelles qui régissent les communications d’aujourd’hui, cet événement vous invite à anticiper avec nous les menaces et les opportunités qui guideront les communications de demain. La communication est morte, vive la communication !
Intox, fake news, rumeurs… La désinformation a été un thème prégnant au cours de la pandémie. Manifestation très concrète d’une communication en ligne riche et complexe, reposant tant sur des facteurs humains que des innovations technologiques sources de défis sécuritaires, elle nous invite à nous projeter… dans le Turfu.
Même à l’ère du numérique, l’humain reste au centre de toute communication. Flux migratoires et numériques ne dérogent pas à la barrière de la langue, qui regroupe et divise, traçant des frontières conceptuelles et identitaires. Tout comme les frontières politiques, elles bougent au fil des rencontres, suscitant résistances et frictions. La disparition des langues est aussi source de conflits, provoquant en réaction une montée du communautarisme. La politique d’incorporation intensive actuelle de la Chine en est un bon exemple, qui empêche les Ouïghours de pratiquer leurs rites et de parler leur langue – comme les Tibétains avant eux. Dans ces deux cas, l’enjeu est devenu international grâce aux nouveaux canaux de communication.
Autre fondement de l’humanité, le besoin d’appartenance pousse les individus à vouloir intégrer des communautés. Cette intégration cause une rupture qui les force à adapter leur communication afin d’être assimilés. C’est ce social drama[1] qui leur permet d’atteindre la reconnaissance et de diminuer les conflits. Les canaux numériques font aussi perdre de l’épaisseur à la communication face à la complexité des rapports humains. Agissant comme un miroir déformant, le cyberespace interprète plus qu’il ne traduit, ampute plus qu’il ne transcrit une partie du message originel. L’usage de nouveaux outils tels que la traduction automatisée amplifie ce phénomène.
Le cyberespace est le cadre d’affrontements permanents entre des acteurs aux profils et moyens variés. Les services de renseignement s’intéressent de près aux réseaux sociaux et aux communications instantanées, espaces de diffusion de propagande hostile, de désinformation ou de recrutement par des adversaires, ou encore d’échanges dans le cadre du crime organisé. Dans un souci d’adaptation, ils utilisent ces mêmes réseaux pour moderniser leur image et attirer de jeunes talents, telle la CIA qui utilise Twitter sur un ton décalé[2]. En France, la DGSE s’ouvre au milieu académique et aux think-tanks, tel Interaxions, et participe à la conception de la série Le Bureau des Légendes. Tous développent des outils de recueil et d’exploitation d’informations à grande échelle.
Ces nouveaux outils confèrent à leurs possesseurs un pouvoir inégalé, que les régimes illibéraux ont tôt fait de mettre à profit de la surveillance et du contrôle de la population grâce à la territorialisation et la mémoire à long terme de leurs systèmes de communication. Du côté des démocraties libérales, si le cadre juridique et le débat démocratique maintiennent l’existence d’un contre-pouvoir, il reste imparfait, comme l’illustrent les dérives du Patriot Act après le 11 septembre 2001. Dans cette guerre de l’information qui fait rage, elles apparaissent désavantagées devant le dilemme de produire des résultats tout en préservant leurs libertés fondamentales[3].
Les luttes d’influence ont en effet trouvé dans cette quatrième dimension un nouveau champ d’action, et les Russes y tirent leur épingle du jeu. On y trouve d’une part leurs médias internationaux RT et Sputnik, implantés à l’étranger, véritables réservoirs de contenus locaux que des acteurs relaient comme des « vérités alternatives » afin de légitimer leur posture : c’est la propagande en réseau. De l’autre, leurs usines à trolls, entreprises privées opaques spécialisées dans la désinformation dans le cyberespace, grippant le pluralisme et polarisant l’opinion, comme l’a fait l’IRA lors de la campagne présidentielle américaine de 2016[4]. Leurs techniques sont éprouvées : confusionnisme pour noyer des vérités gênantes ; sarcasme pour jeter le discrédit ; whataboutism pour esquiver des explications. De façon plus globale, des tendances inquiétantes se dessinent autour de la sous-traitance et du blanchissement de l’information, ainsi que de l’automatisation des modes d’amplification, par l’usage cumulé de bots et d’intelligences artificielles.
Réduire l’incertitude est une autre manière d’affronter ces menaces. Au Ministère des armées, la Red Team imagine des scénarios à partir de signaux faibles ou de tendances de fond et envisage leurs impacts[5]. Cet exercice de prospective doit ensuite être transformé en action politique.
Nos intervenants se sont aussi prêtés au jeu. Fabien LAURENÇON emprunte à Georges-Arthur GOLDSCHMIDT un futur dystopique dans lequel l’humanité dialogue dans une langue unique imposée, appauvrie par la traduction automatique[6], ou imagine une archipélisation instrumentalisée des langues, où chacun ne parlerait qu’à la communauté qui lui ressemble, ce qui faciliterait le contrôle de la population dans un cyberespace plus territorialisé. Salomé DEBOOS, de son côté, pense que la communication de demain fera la part belle aux interactions et à la solidarité en s’appuyant sur les particularismes locaux pour construire un système global plus inclusif. À l’image de l’Inde, patchwork de nombreuses communautés locales aux langues distinctes, réparties sur plusieurs États, réseaux de télécommunications et fuseaux horaires. Les médias traditionnels, eux, se tournent vers les canaux numériques qui offrent plus de visibilité : la radio et la télévision sont vus comme des médias « en voie d’extinction ».
[1] TURNER, Victor. «Social Dramas and Stories about Them», Critical Inquiry [en ligne], Automne 1980. Disponibilité et accès : https://www.jstor.org/stable/1343180.
[2] https://twitter.com/cia?lang=fr.
[3] JEANGÈNE VILMER, Jean-Baptiste, ESCORCIA, Alexandre, GUILLAUME, Marine, HERRERA, Janaina. Les Manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties, rapport du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) du ministère des Armées, Paris, août 2018. Disponibilité et accès : https://www.diplomatie.gouv.fr/IMG/pdf/les_manipulations_de_l_information_2__cle04b2b6.pdf.
[3] HOUEIX, Romain. “Dans les coulisses de l’usine à trolls russe, l’Internet Research Agency”, France 24 [en ligne], Février 2018. Disponibilité et accès : https://www.france24.com/fr/20180219-etats-unis-russie-coulisses-internet-research-agency-usine-trolls-russe-mueller-trump.
[4] Red Team [en ligne]. Disponibilité et accès : https://redteamdefense.org/.
[5] GOLDSCHMIDT, Gorges-Arthur. À l’insu de Babel. CNRS, 2009. 173 pages.
Olivier est ingénieur à Dassault Systèmes, diplômé en Relations Internationales à Lyon 3. Responsable adjoint au comité Culture et Influences , il est aussi membre des comités Armée du Futur et Cyber, auxquels il contribue par le biais du « cycle sur la désinformation ».
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