Interview du Chef d’état-major de l’armée de Terre – Général d’armée Pierre SCHILL

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[ semaine thématique ]

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Interview du cemat - général d'armée pierre schill

Propos recueillis par le Cabinet du chef d’état-major de l’armée de Terre – Le 23 mars 2023

À propos du chef d'état-major de l'armée de terre

Pierre SCHILL

Saint-cyrien de la promotion Lieutenant Tom MOREL (1987-1990), Pierre SCHILL choisit à la fin de sa scolarité de servir dans l’arme des troupes de marine. Après une riche carrière militaire, il est élevé au rang et appellation de général d’armée et nommé chef d’état-major de l’armée de Terre le 22 juillet 2021. En tant que CEMAT, il assiste et conseille le chef d’état-major des armées au titre de l’expertise propre à l’armée de Terre. Sa principale responsabilité est d’assurer la bonne réalisation des capacités et la disponibilité opérationnelle des forces terrestres. 

À PROPOS DE L’INTERVIEW

En l’honneur de la semaine thématique des Jeunes IHEDN sur la haute intensité, le général d’armée Pierre SCHILL a accepté de répondre à nos questions : préparation de l’armée de Terre aux conflits de haute intensité, importance de la coopération internationale pour faire de la France une nation-cadre et rôle crucial des réservistes… Bonne lecture !

INTERVIEW

Mon général, l’armée française a-t-elle aujourd’hui les capacités de faire face à un conflit étatique ? 

CEMAT : L’ambition de nos armées est d’être suffisamment fortes et dissuasives pour « gagner la guerre avant la guerre », c’est-à-dire agir dans la compétition, dans la contestation et dès les premières phases de l’affrontement pour empêcher la montée aux extrêmes.

L’ambition politico-militaire de la France est de maintenir son statut de puissance, une ambition fixée par le Livre blanc depuis 2013. La loi de programmation militaire 2019-2025 de remontée en puissance a concrétisé cette ambition, la loi de programmation militaire 2024-2030 la poursuivra.

Pour l’armée de Terre cela implique d’être capable de produire des effets et d’apporter des solutions stratégiques dans les différents scénarios d’engagement, de l’affrontement direct des volontés aux approches indirectes, et de composer avec les modes majeurs et mineurs de la conflictualité.

Le retour de la guerre en Europe 2022 a confirmé la pertinence de l’exercice ORION, initié dès 2021.

ORION 23 s’inspire d’un scénario développé par l’OTAN qui permet d’appréhender les différentes phases d’un conflit moderne. Ce scénario permet à toutes les composantes d’une force (terre, mer, air, cyber, etc.) de travailler ensemble, de manière coordonnée. Par son volume et sa durée ORION participe directement à préparer nos armées dans le cadre d’opérations pouvant aller jusqu’à la haute intensité. Avec cet entraînement à grande échelle, en agrégeant des capacités « haut du spectre », la France montre sa capacité à empêcher un fait accompli partout où elle l’estime nécessaire.

Un engagement majeur impliquerait-il nécessairement pour la France une coopération interalliée ? 

CEMAT : Nécessairement.

La France, qui entend conserver son autonomie stratégique, est en mesure de s’engager seule dans diverses situations, même dures.

Toutefois, le Président de la République l’a rappelé lors de son discours des vœux aux Armées, notre sécurité est étroitement liée à celle de nos voisins, de nos partenaires, avec qui nous partageons des valeurs et des intérêts. Le cadre normal d’une intervention en dehors du territoire national est celui de l’action collective. Par conséquent, les armées sont en mesure d’assumer les responsabilités de la France en Europe et au-delà ; avec les Européens, à l’intérieur de l’OTAN, ou en dehors de l’Alliance.

Pour exercer ses responsabilités de puissance d’équilibre, la France a pour ambition de devenir un acteur majeur au sein d’une coalition, prête à assumer le rôle de nation-cadre. Pour l’armée de Terre, cette ambition vise la possibilité de commander un corps d’armée et de mobiliser une division.

Par conséquent, l’interopérabilité avec nos alliés est fondamentale sous deux aspects : opérationnel et capacitaire. Aujourd’hui, les missions Lynx en Estonie et Aigle en Roumanie constituent une belle opportunité de développer notre interopérabilité opérationnelle. ORION y contribue également. L’interopérabilité capacitaire se développe, avec nos alliés belges notamment. CaMo est un accord qui comprend deux dimensions : l’acquisition par la Belgique de blindés français du programme SCORPION (382 Griffon et 60 Jaguar) et une transformation de l’armée de terre belge symétrique à celle menée par l’armée de Terre française pour structurer des groupements tactiques interarmes (GTIA) autour du même système de combat et d’infovalorisation que celui de la France. CaMo et l’élargissement de la communauté SCORPION à d’autres partenaires européens renforcent sans aucun doute l’interopérabilité.

L’exercice ORION, qui se déroule actuellement, a pour objectif de simuler un conflit marqué par une haute intensité dans un cadre ultra-réaliste. Sa préparation a été caractérisée par un durcissement de l’entraînement opérationnel, mais par quoi cela se traduit-il ? S’entraîne t-on de manière différente ?

CEMAT : Au cours de ces dernières décennies, par ses engagements et au prix du sang versé, l’armée de Terre a acquis une expérience opérationnelle d’une grande valeur qui a conditionné son efficacité. Bien évidemment, durcir l’armée de Terre ne signifie pas remettre en cause cette expérience des opérations de maintien de la paix et des conflits de contre-insurrection.

Durcir l’entraînement se traduit par des phases de préparation plus longue, dans des mises en situation de combat plus exigeantes : brouillage de nos réseaux de communication, supériorité aérienne disputée, utilisation intensive de l’artillerie, attaques de blindés lourds, forte pression psychologique induite par des pertes amies importantes qu’il faut surmonter pour poursuivre le combat.

En outre, la guerre en Ukraine nous montre que l’affrontement des volontés ne repose plus uniquement sur la force. La lutte informationnelle élargit le champ de bataille. Un smartphone s’avère dorénavant le complément du fusil d’assaut. Une image, l’émotion qu’elle suscite peut suffire à entamer le moral des soldats et être exploitée par des succès tactiques sur le terrain.

L’exercice ORION illustre un changement d’échelle de la préparation opérationnelle. L’objectif est d’entrainer les armées françaises dans un cadre interarmées et multinational, selon un scénario réaliste et exigeant, qui prend en compte les différents milieux (terre, mer, air, espace) et champs de conflictualité (cyber, informationnel et électromagnétique). Ainsi, ORION 23 vise à :

  • recentrer l’entrainement des armées sur l’hypothèse de réactivité à tout type d’événement via un entrainement globalisant à grande échelle ;
  • évaluer les capacités internes à assumer une opération d’envergure majeure des armées ;
  • renforcer l’interopérabilité avec nos alliés ;
  • éprouver de nouvelles capacités.


Pour vous donner un ordre de grandeur, sur la phase 2 d’ORION, dite phase d’entrée en premier, ont été engagés :

Pour l’armée de Terre :

  • 1 centre de commandement (LCC – 11° BP)
  • 1 brigade de notre dispositif d’alerte permanente :
  • 1 composante aéroportée (11° BP)
  • 1 composante amphibie (6e BLB)
  • 1 sous groupement d’hélicoptères
  • 1 groupement logistique intégrant notamment une antenne de chirurgie de sauvetage qui a pour mission d’assurer le point d’entrée logistique du théâtre d’opérations et le soutien de l’ensemble des forces déployées.


Depuis une dizaine de bases aériennes, l’armée de l’Air et de l’Espace a engagé :

  • plus de 30 aéronefs (chasseurs, transport, ravitailleurs);
  • des drones MALE et des systèmes de défense sol/air.


La Marine nationale a quant à elle engagé environ 30 bâtiments et 50 aéronefs.

En vue d’un recrutement massif de la réserve opérationnelle (objectif 100 000 réservistes, soit le double d’aujourd’hui), les réservistes peuvent-ils également jouer un rôle dans un environnement marqué par la haute intensité ?

CEMAT : Oui, les réservistes auront sans aucun doute un rôle à jouer.

L’offre armée de Terre en identifie trois principaux :

  1. Par le doublement des compléments individuels et en s’appuyant sur des compétences spécifiques : renforcer le soutien, donner de l’épaisseur organique et apporter une expertise renforcée dans les domaines du cyber, du renseignement, de la maintenance par exemple.
  2. Densifier l’armée de Terre en ordre de bataille en confiant à la réserve des missions opérationnelles, en particulier sur le territoire national ; un apport en compétences duales avec la création d’unité de réserve spécialisées (Génie et Logistique)
  3. Consolider l’esprit de défense et la cohésion nationale.


Des perspectives qui impliquent une refonte complète du modèle de gestion et d’emploi des réserves, de mieux les équiper.

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