Médias, désinformations et cybermenaces en Afrique

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médias, désinformations et cybermenaces en afrique

Le mardi 21 février dernier, les membres du comité Afrique des Jeunes IHEDN en collaboration avec l’Association de Sciences Po pour l’Afrique ont eu le privilège d’écouter et échanger, dans le cadre d’une conférence, les intervenants suivants :

  • Franck KIE, consultant en cybersécurité et président fondateur de CiberObs
  • Marie-France REVEILLARD, Journaliste – La Tribune Afrique
  • David HIVET, spécialiste des médias internationaux de l’audiovisuel extérieur
  • Clément DOMINGO, hacker éthique, expert en cybersécurité


Ce fut l’occasion d’obtenir des points de vue d’experts sur le narratif des médias, la désinformation et le risque cyber en Afrique.

COMMENT QUALIFIER LA DÉSINFORMATION ET LES « FAKES NEWS » EN AFRIQUE ?

Interrogée sur cette question, Marie-France REVEILLARD estime qu’il est plus opportun de parler de manipulation de l’information que de désinformation. Une manipulation d’information par différents acteurs avec différents objectifs : influence, hégémonie… Elle a souligné différentes problématiques rencontrées au Sahel et le focus a été fait sur la perception du narratif effectué : en majorité, les populations estiment que l’histoire n’est pas racontée car elle occulte la genèse des conflits, notamment en ce qui concerne le Sahel. Elle a cité l’exemple de la perception de Mouammar KHADAFI en Afrique et en Europe, soulignant que la perception diffère selon l’endroit. En effet, tandis qu’il est présenté avec des connotations négatives, il reste néanmoins très populaire et admiré par la jeunesse africaine.

ACTUELLEMENT, QUE REPRÉSENTE LE RISQUE CYBER EN AFRIQUE ? DES ZONES PLUS EXPOSÉES ? QUELLES MESURES SONT PRISES POUR MAÎTRISER CE RISQUE ?

À cette question, le fondateur du CiberObs, Franck KIE, a indiqué qu’il y a eu une recrudescence des cyberattaques et que toutes les zones sont touchées. Néanmoins, il existe une corrélation entre le développement économique et l’exposition au risque cyber. En effet, plus un pays est développé, plus ses institutions et son secteur privé seront exposés à des risques de cyberattaques. Il a souligné la manne que cela représente pour les attaquants. De plus, il observe une professionnalisation des cyberattaquants en s’orientant vers des cibles étatiques et des institutions financières alors qu’auparavant il s’agissait majoritairement d’attaques de type « phishing » vers des particuliers.

Les mesures prises par les gouvernements et les institutions se déclinent sous trois catégories :

  • des mesures règlementaires dans un objectif de dissuasion,
  • des mesures de gouvernance (mise en place des agences nationales de cybersécurité, centre de réponse à incident d’urgence…),
  • des investissements dans des infrastructures de sécurité.

L’avancement des différents pays dans ces trois catégories reste hétérogène compte tenu de l’exposition au risque qui diffère d’un pays à l’autre.

Pour Clément DOMINGO, expert en cybersécurité, les réalités sécuritaires et défensives diffèrent grandement d’une région à l’autre en Afrique, ainsi toute généralisation à ce sujet serait dénuée de sens. Néanmoins, il est opportun d’envisager la convention de Malabo comme un levier de coordination efficace afin de répondre aux lacunes existantes en matière de coordination et de soutien des entreprises en situation de crise.

DIFFÉRENTS ACTEURS DE LA GUERRE INFORMATIONNELLE EN AFRIQUE

David HIVET, spécialiste des médias internationaux, a abordé la question des acteurs de la guerre informationnelle en Afrique en rappelant la logique d’influence de la France sur le monde depuis 1989, à travers des canaux tels que RFI et F24. Cette logique d’influence n’est pas propre à un pays en particulier, elle est la volonté des États de véhiculer leurs valeurs et de défendre des intérêts. Il a également souligné la nécessité pour les médias et les représentants d’arrêter de parler de l’Afrique avec une perception européenne. En outre, la manipulation de l’information et les techniques de propagande pratiquées restent rudimentaires (achats de médias locaux, tracks…).

DIFFÉRENTES MÉTHODES DE CYBERATTAQUES

Clément DOMINGO a évoqué les méthodes utilisées en Afrique pour les cyberattaques. Il a constaté que l’Afrique se numérise rapidement, avec des attaques visant des institutions telles que le fisc du Mali (1ère réactions réseaux sociaux : Fakes news, 2ème réaction : attribution à la France), une banque guinéenne, les télécoms au Sénégal et les FDS ivoiriennes. Il s’agit là d’attaques ciblées car effectuées par des groupes spécialisés dans des attaques étatiques. Il a également mentionné une attaque contre la banque of Africa qui a entraîné le vol de quelques Téra de données personnelles. Il a déploré que les entreprises préfèrent souvent payer des rançons plutôt que de perdre leurs activités face à des cyberattaquants qui se professionnalisent et œuvrent à l’échelle mondiale. Néanmoins, il a insisté sur l’importance de la sécurité numérique en Afrique. Il a souligné la nécessité pour les gouvernements africains de renforcer leur capacité à répondre aux cyberattaques et de sensibiliser la population aux risques liés au numérique. Il a été souligné que la difficulté à distinguer le vrai du faux est une réalité commune tant en Afrique qu’en Occident. Toutefois, l’avènement des intelligences artificielles risque d’exacerber encore davantage cette complexité. Ainsi, en vue de faire face à ce défi, il est impératif pour l’Afrique d’investir de manière importante dans le domaine du numérique, tout en engageant activement les jeunes.

COMMENT QUALIFIER LE RESSENTIMENT CONTRE LA FRANCE SUR LE CONTINENT ET QUELLE EST LA PLACE DES MÉDIAS ALTERNATIF DANS CE JEU D’ACTEURS ?

Marie-France REVEILLARD a été interrogée sur le sentiment africain vis-à-vis de la France. Il s’agit avant tout de nuancer ce qui est communément appelé « sentiment anti français », il s’agirait avant tout d’un sentiment contre des décisions politiques passées. Par exemple, les Français sont très bien accueillis en Afrique et de fait intégrés naturellement aux populations locales ce qui reste tout de même plus complexe pour des ressortissants d’autres pays.

Pour autant, des décisions politiques françaises sont très mal perçues en Afrique : l’intervention militaire en Côte d’Ivoire qui in fine délogera l’ancien président Laurent GBAGBO, traduit à la Haye puis acquitté après 7 ans de prison. De plus, la perception des jeunes africains (en particulier au Sahel qui se revendiquent « sankaristes ») vis-à-vis de la présence militaire française à travers des bases militaires est très mauvaise et source de crispation. Ceux-ci ne supportent plus ces « compromis » et considèrent qu’il y en a eu trop. Elle a également signalé un double discours, notamment celui d’Assimi GOITA, qui est mal présenté mais reste factuellement très populaire en Afrique. Double discours également sur les condamnations des différents putsch militaires. Les médias alternatifs africains apportent une réelle valeur ajoutée au narratif quotidien et portent au maximum la voix des africains tandis que les médias mainstream privilégient la prudence par peur des répercutions.

LA PLACE DE LA DIPLOMATIE ET DU RÉSEAU FRANCE MÉDIA MONDE EN AFRIQUE

Enfin, David HIVET a exprimé son questionnement quant à la suppression du ministère de la coopération, très critiqué car il incarnait « la France-Afrique », mais qui comptait toutefois en son sein de réels experts sur les sujets africains. Il est regrettable de constater que certains diplomates français, bien qu’étant des experts en leur domaine, ont une connaissance lacunaire de la réalité africaine. Leur séjour sur le continent est souvent de courte durée, ce qui limite leur capacité à appréhender la complexité des paysages culturels, linguistiques et humains. Il est clair que la maîtrise de ces aspects est essentielle pour l’exercice d’une diplomatie efficace. Malheureusement, cette situation est exacerbée par un manque de synergie entre les experts compétents sur l’Afrique, tels que les chercheurs, et les diplomates en poste. Ceux qui prônent un regard novateur sur les relations diplomatiques entre la France et l’Afrique sont souvent mis à l’écart, faute d’être entendus par la classe politique. Les discours disruptifs, bien que porteurs d’un potentiel d’enrichissement certain, sont ignorés au profit d’une vision conventionnelle et préconçue. Selon lui, les revirements de politique et le manque de ligne directrice mènent à un manque de clarté. Il a cité l’exemple de la façon dont les autorités françaises s’adressent en priorité à la société civile dans un premier quinquennat et aux « vieux dinosaures » au deuxième quinquennat, ce qui crée un manque de clarté. La France accuse « un train de retard » sur la nécessité d’investir le paysage numérique en termes de veille, de message… nécessaire pour comprendre et étudier le narratif des différentes parties. Il a été déploré une incapacité française à s’adresser à différents acteurs en même temps. Toutefois, il est d’une importance primordiale de cesser d’affirmer que l’on s’adresse à des « dirigeants légitimes » en raison de leur accession au pouvoir par un simple processus électoral.

MOTS DE FIN

Dans une optique de sécurité et de défense, il convient tout d’abord de poursuivre le travail de sensibilisation relatif au risque cyber en Afrique. De plus, il est primordial d’enrichir le cadre règlementaire existant afin d’accompagner la transformation numérique et de préserver la sécurité des organisations et populations.

En matière de coopération, il apparaît essentiel de concevoir une politique africaine « claire et lisible », à l’image des politiques de coopération franco-américaine et franco-chinoise , afin de permettre de changer le discours et la perception associés à l’Afrique. Ce changement de perspective favorisera une projection plus juste et plus positive de l’Afrique dans les sphères internationales.

À propos de l'auteur

Dian BAH

Dian BAH est membre du comité Afrique desJeunes IHEDN. Âgé de 24 ans, il est étudiant en Master 2 finance et risk management à l’ESSCA. Il occupe le poste d’analyste risque blanchiment de capitaux et FT en alternance. Depuis quelques années, il s’intéresse aux problématiques de défense et de sécurité en Afrique.
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