La politique sécuritaire de Nayib Bukele au Salvador – Bilan et perspectives

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La politique sécuritaire de Nayib Bukele au Salvador – Bilan et perspectives

Propos recueillis par Mélissa Jolibois, responsable adjointe du Comité Amériques – Le 11 janvier 2024

À propos de l'invité

Kevin Parthenay

Professeur agrégé de science politique à l’Université de Tours, Kevin Parthenay est membre de l’Institut Universitaire de France (IUF). Docteur en science politique de Sciences Po, il est également chercheur associé à l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (OPALC) de Sciences Po ainsi qu’à l’Institut d’études comparées de l’intégration régionale de l’Université des Nations-Unies (UNU-CRIS). Spécialiste de l’Amérique latine, il a publié en 2020 l’ouvrage Crises en Amérique latine. Les démocraties déracinées (2009-2019), édité par Armand Colin.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle, Nayib Bukele se déclare vainqueur et revendique avoir obtenu « plus de 85% des voix ». Il affirme, par ailleurs, que son parti, Nuevas Ideas, a remporté « au moins 58 des 60 » sièges à l’Assemblée lors des élections législatives qui se sont également tenues ce 4 février. Quelques semaines avant cette échéance, le Comité Amériques a souhaité s’entretenir avec Monsieur Kevin Parthenay afin de recueillir ses précieuses connaissances du pays. Cet entretien est ainsi l’occasion de dresser un premier bilan de la politique menée dans le domaine de la sécurité par Nayib Bukele depuis son arrivée à la présidence du pays, en juin 2019.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Pour débuter et pour mieux cerner en quoi l’arrivée du président Bukele peut être considérée, à bien des égards, comme un moment de rupture, pourriez-vous brosser un panorama historique de la situation politique et sécuritaire du Salvador avant 2019 ?

Kevin Parthenay (KP) : Tout d’abord, il faut bien comprendre que le Salvador est un tout petit pays d’Amérique centrale qui, à la fin des années 1980, a été rongé par la guerre civile entre des leaders de groupes marxistes d’une part, et un gouvernement largement contrôlé par les États-Unis, d’autre part. Cette guerre civile a abouti, en 1992, à des accords de paix (les accords de Chapultepec). Depuis cette date, la situation politique a été très simple à comprendre dans la mesure où elle s’est caractérisée par une alternance au pouvoir des forces de droite et de gauche. À droite, nous trouvons le parti libéral-conservateur ARENA et, à gauche, le FMLN (le Front Farabundo Martí de libération nationale). Cette alternance au pouvoir exécutif s’est faite avec de longues périodes de gouvernement : dans un premier temps plutôt par le parti de droite ARENA ; puis, à partir de 2009, avec l’arrivée au pouvoir du FMLN. Néanmoins, il faut savoir qu’à l’échelle législative, les majorités ont alternées entre ARENA et FMLN. Par conséquent, le terrain politique a largement été bipolarisé pendant près de 30 ans.

À cet égard, l’arrivée de Nayib Bukele, en 2019, constitue une rupture dans le sens où il se présente comme un candidat n’appartenant pas à ces deux partis même si, historiquement, il a été membre du FMLN duquel il a été éjecté en 2017 pour des propos tenus sur différents points de politique nationale et notamment de politique locale concernant la capitale. Ainsi, Bukele se présente comme un candidat d’un parti tiers (GANA) qui est en réalité un parti tremplin puisqu’en parallèle il comptait plutôt sur son mouvement appelé Nuevas Ideas (nouvelles idées) qu’il a formé en tant que parti politique officiel après l’élection et qui, aujourd’hui, le supporte directement. Par conséquent, c’est la première fois dans l’histoire du pays qu’un candidat n’appartenant pas à ARENA ou FMLN arrive au pouvoir, ce qui est véritablement une rupture.

Concernant les questions de sécurité, les choses sont également très simples. Nous pouvons planter le décor d’un pays qui est gangrené par de la violence délinquante et criminelle. En effet, le Salvador a même été tristement mis en lumière parce qu’il s’agissait de l’un des pays les plus violents au monde (parmi les pays qui n’étaient pas en état de guerre) avec des taux d’homicides records. C’était un pays gangrené par ce que l’on appelle les groupes violents (ou gangs), avec les marasou pandillas en particulier, qui semaient la terreur dans le pays. En 2009, on a vraiment constaté un pic de violence criminelle avec un nombre record d’assassinats. C’est aussi un pays qui souffre beaucoup de ne pas pouvoir développer d’espaces publics, en raison justement de la crainte des enlèvements, des assassinats, des meurtres, etc.

Nayib Bukele arrive donc au pouvoir avec le souhait de s’attaquer à ce problème, ce qu’il a, sous certains égards, réussi – nous en reparlerons. Ainsi, par la politique qu’il met en place en matière de sécurité, il constitue là encore une véritable rupture vis-à-vis des politiques précédentes.

LJI : Pourriez-vous, à présent, décrire cette politique sécuritaire mise en place par Nayib Bukele durant son mandat, en insistant sur ses grandes étapes et notamment sur le tournant de mars 2022 lorsque l’état d’urgence a été instauré pour lutter plus sévèrement contre la criminalité ?

KP : La politique sécuritaire s’inscrit dans un « plan de contrôle territorial », qui correspond à l’ambition d’une reprise du territoire salvadorien. En effet, ce qui fait la rupture que je viens d’évoquer, c’est précisément la volonté de reprendre le contrôle complet du territoire salvadorien et de réassoir la souveraineté nationale. Ce que l’on pouvait constater dans les années antérieures, c’était un déficit de l’État à intervenir, à réguler et à contrôler son territoire parce que, précisément, des groupes criminels – ces fameuses maras – avaient pris le contrôle de certaines parties du territoire du pays.

Toutefois, c’est une politique extrêmement ambitieuse et longue dans sa mise en œuvre puisqu’elle se décline en plusieurs phases. Officiellement, le Gouvernement en a présenté six mais je pense qu’elle est moins séquencée que cela. En effet, nous pouvons essentiellement en envisager deux ou trois, avec ce point structurant de l’état d’urgence instauré en mars 2022, comme vous l’indiquez, qui constitue aussi une rupture dans cette politique. Ainsi, dans le contenu, cette politique de contrôle territorial a globalement trois aspects essentiels.

Le premier consiste dans le déploiement beaucoup plus étendu et renforcé des forces armées dans le pays, avec pour priorité les zones qui étaient contrôlées ou qui étaient supposées comme étant contrôlées par la force des gangs. Le but est, justement, de pouvoir marquer la présence et le contrôle de l’État sur ces différents territoires. En parallèle de cette présence des forces militaires, il y a un programme d’amélioration et de modernisation de leurs équipements qui a largement contribué à la capacité de « traquer » les gangs afin de pouvoir les incarcérer.

Le deuxième point correspond à l’utilisation de l’état d’urgence pour avoir une politique d’incarcération beaucoup plus forte, c’est-à-dire sans dépendre des processus judiciaires qui sont parfois longs. Ainsi, l’état d’urgence permet de mettre en prison des individus, sans ordre judiciaire, pour des périodes relativement longues puisqu’on passe de 72 heures d’incarcération possible à 15 jours. Liée à ce deuxième point, il y a une politique de reprise de contrôle des prisons, notamment à travers la mise en place de politiques qui visent à réaliser ce qu’on appelle le lockdown, c’est à dire à empêcher toute communication à l’intérieur de la prison et entre la prison et l’extérieur. En effet, il avait été largement diagnostiqué que certains des actes de violence étaient, en réalité, commandités depuis les prisons par des leaders incarcérés. Par conséquent, Nayib Bukele, à travers cette politique, a décidé de mettre un terme à toute communication possible entre l’intérieur et l’extérieur pour limiter ce phénomène.

Le troisième point de cette politique de contrôle territorial est, quant à lui, plus diffus dans la mesure où il consiste en la mise en place d’une politique qui accompagne sur le plan social. Autrement dit, c’est la volonté de lutter contre la violence à travers l’éducation et l’amélioration des services offerts à la population, de telle manière à recréer un espace public et à fluidifier les interactions entre les citoyens. Cela va, d’ailleurs, de pair avec plusieurs politiques que Nayib Bukele avait menées quand il était maire de la capitale, San Salvador.

Ces différents points sont donc largement structurants de la politique de contrôle territorial composée, officiellement, de six phases spécifiques avec des noms particuliers qui ont jalonné ce premier mandat de Nayib Bukele.

LJI : Traditionnellement considéré comme l’un des pays les plus violents au monde, dans quelle mesure cette politique radicale peut-elle être jugée efficace au regard d’une part de l’évolution du taux d’homicides et, d’autre part du sentiment d’insécurité dans le pays ?

KP : Dans un premier temps, l’efficacité peut être très froidement jugée à travers les chiffres.  Le pays a été, pendant des années, gangrené par une violence endémique extrême. En 2015, on comptait 105 homicides pour 100 000 habitants alors qu’en 2022, ce taux d’homicides est tombé à 7,8. Ce phénomène a donc drastiquement diminué et laisse place à un pays totalement différent. Ce qui est intéressant c’est que cette courbe baisse de manière graduelle puisque l’on passe de 105 à 38 en 2018, à 18 en 2021, et à 7,8 en 2022. Ces chiffres montrent bien une efficacité liée à la mise en œuvre progressive de cette politique de contrôle territorial.

D’autres chiffres, qu’il faut cependant prendre avec beaucoup de pincettes et de nuances vis-à-vis de la question des droits de l’homme que nous aborderons, témoignent de cette efficacité puisqu’en août 2023, quasiment 72 000 personnes sont détenues au Salvador. Là où l’on peut formuler une critique c’est que, parmi ces 72 000 détenus, il n’y a certainement pas que des membres de maras ; d’autres personnes ont été incarcérées, probablement à tort ou par de fausses suspicions, révélant ainsi des violations des droits de la personne. Néanmoins, un très grand nombre de membres de ces gangs sont, aujourd’hui, incarcérés dans ces fameuses méga prisons qui ont largement été rendues visibles dans la presse internationale et qui permettent de se rendre compte de l’ampleur du phénomène.

Il existe un autre indicateur des changements en cours, la perception de la population. Ayant la chance d’avoir beaucoup d’amis salvadoriens et de me rendre régulièrement sur place, on peut dire que la dynamique quotidienne a changé dans le pays. En effet, il faut se rendre compte des choses. 2009-2011 était une période où l’on ne pouvait tout simplement pas sortir et marcher dans la rue : il n’y avait pas du tout d’espace public parce que c’était beaucoup trop dangereux. Aujourd’hui, les gens circulent dans la rue, il y a des parcs qui sont ouverts et même éclairés la nuit ; ça ce sont des choses que l’on ne voyait absolument pas par le passé. Il y a donc une nouvelle appréhension du pays, de nouvelles dynamiques sociales, une nouvelle mobilité, une nouvelle façon de vivre qui est très largement liée à cette politique.

LJI : Au vu des différentes suspicions concernant d’éventuelles négociations avec les gangs, manipulations des chiffres et tentatives d’affaiblissement de la presse indépendante, le bilan réel de cette politique est-il à nuancer ?

KP : Effectivement, la transition est bonne puisqu’il y a une série de critiques que l’on peut formuler vis-à-vis de la mise en œuvre de la politique.

Pour ce qui est des tractations avec les gangs, c’est toujours délicat. Des preuves ont été mises en avant par le journal El Faro de discussions entre des membres de l’équipe rapprochée de Nayib Bukele et des leaders de gangs, mais c’est extrêmement difficile de pouvoir dire le vrai concernant le contenu des discussions, des accords, des tractations, de ce qui a été négocié. Il est donc préférable de simplement s’appuyer sur ce que l’on sait d’un point de vue tangible avec des preuves factuelles, c’est-à-dire que oui, il y a eu des discussions. Néanmoins, il ne faut pas les considérer comme étant trop surprenantes, dans la mesure où Nayib Bukele, avant d’être président, était maire de la capitale qui est elle aussi une ville largement confrontée à ce phénomène de gangs. Il ne pouvait donc pas avoir été maire de la plus grande ville du pays sans avoir eu, d’une manière ou d’une autre, des contacts préalables avec des gangs. Un simple dialogue est nécessaire en ce sens où, très malheureusement, les gangs font partie du paysage national. En tant que maire de San Salvador, il a déjà eu des contacts avec ces gangs ; en tant que président, ce n’est pas surprenant que des membres de son équipe rapprochée en aient à leur tour.

Par ailleurs, comme vous le disiez, il y a des problèmes liés à la presse parce que, effectivement, un certain nombre de médias nationaux a subi beaucoup de pression de la part du président lui-même. Cette pression a été largement visible sur des réseaux publics comme Twitter où le président visait certains directeurs de presse. En l’occurrence, la meilleure preuve de ces pressions est l’exil d’El Faro qui a senti la nécessité de se déplacer au Costa Rica pour pouvoir travailler dans des conditions de sécurité, ce qui dit beaucoup du contexte de travail journalistique. Une importante entrave à la liberté de la presse est donc une première nuance.

Il y a également des entraves aux libertés et aux droits de la personne car, en raison de cette politique d’incarcération massive, beaucoup d’individus ont été incarcérés sans avoir pu bénéficier d’un processus judiciaire impartial et ont été accusés sans preuve véritable.

Enfin, il y a un autre point qui est l’usage parfois exagéré de l’état d’urgence qui permet d’incarcérer sans ordre judiciaire. Cela pose des problèmes parce que, bien souvent, les forces de l’ordre ont arrêté des individus sur des suspicions et des traits physiques. Beaucoup d’incarcérations se sont faites sur ces bases-là, bafouant les droits des individus.

LJI : Avec le taux d’incarcération le plus élevé au monde et de nombreuses dérives ayant été dénoncées, vous l’avez dit, les droits de l’homme sont sérieusement impactés au Salvador. Qu’en est-il des conséquences de cette politique sécuritaire sur l’État de droit et la démocratie ?

KP : C’est un très vaste point. Je me permets une petite digression afin de rappeler le contexte. Le regard international porté sur le pays est nourri par le fait que ce n’est plus une démocratie, que la politique sécuritaire du président est teintée d’autoritarisme, de violations de droits de l’homme, etc. C’est sûr, et je vais vous dire ce qui pose problème, mais il faut aussi se rendre compte d’une chose. L’état dans lequel se trouvaient l’État et la démocratie salvadoriens met largement en avant le fait que ce n’était pas un État ni une démocratie non plus. En effet, on ne peut pas vivre dans un État où l’on a les taux de violence que j’indiquais, on ne peut pas se contenter d’un État qui n’intervient pas face à ce genre de violences. Dans les grandes définitions que l’on donne de l’État, il y a toujours un pilier qu’est la capacité de l’État à protéger les citoyens et, sur ce plan-là, il y avait un déficit complet, la violence était endémique. Aujourd’hui, si l’on mettait en France le même scénario que le Salvador a connu, ce serait un scénario de guerre civile quotidien. Il faut donc se rendre compte de ce contexte-là : la violence extrême et l’impossibilité d’un espace public. La critique est toujours facile vis-à-vis des mesures qui sont prises parce qu’elles sont extrêmement dures et elles sont critiquables à bien des égards, mais il faut se rendre compte du point de départ malgré tout.

Ceci étant dit, il y a de grandes failles et de grandes fragilités, aujourd’hui, dans la démocratie salvadorienne, tout simplement parce qu’il y a une très forte dérive du présidentialisme. Nayib Bukele est un président extrêmement populaire mais qui, par sa popularité, par le fait qu’il a remporté aussi une majorité absolue aux élections législatives, confond pouvoir exécutif, pouvoir législatif et s’immisce dans le pouvoir judiciaire aussi. La séparation des pouvoirs n’existe quasiment plus, ce qui est un très grave tort à la démocratie salvadorienne puisque l’Assemblée nationale s’apparente à une chambre d’enregistrement en ce que les députés appliquent les ordres du président sans vraiment discuter, et n’est plus véritablement une chambre de débats. La justice, quant à elle, a été mise en fragilité à de très nombreuses reprises, notamment à travers un licenciement massif de nombreux magistrats pour pouvoir justement, entre autres, faire passer plus vite des réformes du code pénal. Enfin, il y a les questions, qui sont non négociables, de violations des droits de l’homme ou de violations de l’État de droit avec un maintien sur le long terme de l’état d’urgence permettant précisément de s’affranchir des règles. Tout cela pose problème fondamentalement parce que cela s’inscrit dans la durée. Si on a largement vu, depuis quelques années déjà, une dérive autoritaire dans le pays avec des teintes de populismes également, ce serait extrêmement dangereux pour le Salvador que Nayib Bukele soit réélu pour un second mandat et que cette politique-là continue (notamment avec la prolongation de l’état d’urgence), parce que cela signifierait un enracinement de l’autoritarisme.

LJI : Les maras étant des gangs également présents au Honduras, au Guatemala et au Nicaragua, quelle a été la répercussion au niveau régional de la politique sécuritaire menée au Salvador ? Au vu des événements tout récents qui se sont produits en Équateur, pourriez-vous également impliquer ce pays dans votre réflexion ?

KP : Effectivement, ces groupes ont été mentionnés dans le courrier du président Noboa qui les qualifie d’organisations terroristes et qui sont des organisations de la même nature qu’au Salvador. Vous avez raison, c’est un phénomène qui est très présent, pas forcément dans toute la sous-région centraméricaine, mais surtout dans ce qu’on appelle le Triangle Nord, c’est-à-dire le Guatemala, le Honduras et le Salvador. Le Honduras et le Guatemala sont aussi des pays qui sont gangrénés, depuis des années, par cette violence criminelle des maras. Cela tient au fait, comme pour le Salvador, que l’État est fragile et peine à intervenir et à contrôler son territoire pour de multiples raisons sur lesquelles je ne reviens pas. Il y a eu une émulation qui est visible aujourd’hui, surtout au Honduras depuis environ une année. En effet, la présidente Xiomara Castro, qui est plutôt une présidente de gauche, est arrivée au pouvoir en affichant sa volonté de s’inspirer de la politique de Nayib Bukele pour pouvoir faire face précisément à ce phénomène de violence liée au narcotrafic. Pour le moment, on n’en voit que faiblement l’impact parce que la mise en œuvre n’est pas aussi visible et est un peu tardive. Mais il y a bien la volonté d’une inspiration. Par ailleurs, le jeune président équatorien, Daniel Noboa, avait fait, pendant la campagne, plusieurs mentions d’inspiration vis-à-vis de la politique sécuritaire du président Bukele pour essayer de faire face à l’essor de la violence criminelle en Équateur.

Par conséquent, ce qui est intéressant c’est que ce modèle est en train de faire des émules au-delà de la critique qui est très présente en Europe et aux États-Unis. Les pays qui sont confrontés aux mêmes facteurs essaient de s’attaquer directement aux causes et aux phénomènes de la même façon. En revanche, cela doit attirer notre attention et notre vigilance sur la manière dont ces politiques sont mises en œuvre dans un contexte qui est plus général, qui touche aussi bien le Honduras que l’Équateur et qui est celui d’une très grande fragilisation de la démocratie pour ces pays.

LJI : En grande partie due à sa politique sécuritaire, la popularité du président Bukele, qui a démissionné le 30 novembre dernier afin de pouvoir briguer un second mandat, est telle qu’il a de fortes chances d’être à nouveau élu à la présidence du pays. À cet égard, vous avez insisté sur le risque d’un enracinement de l’autoritarisme. Quels sont les enjeux, essentiellement en termes de sécurité, pour le pays derrière ces élections et l’éventuelle réélection de Nayib Bukele ?

KP : Les enjeux sur le plan sécuritaire sont peu nombreux dans le sens où, compte tenu de tout ce que l’on vient de dire, la politique de contrôle territorial va continuer à se mettre en œuvre. Le principal enjeu sera plutôt le financement de cette politique puisque, évidemment, c’est une politique qui coûte extrêmement cher. Ces méga prisons qui ont été construites ainsi que le déploiement des forces militaires sur le terrain coûtent beaucoup d’argent. De mémoire, il avait été estimé que le coût de cette politique tournait autour de 575 millions de dollars, ce qui est extrêmement important. Ainsi, l’enjeu va surtout porter sur la capacité à continuer le financement de cette politique pour favoriser une mise en œuvre durable ainsi que des effets durables. En effet, si vous arrêtez tout du jour au lendemain, il n’y a pas de raison que le phénomène ne se perpétue pas parce qu’il y a une forte dimension générationnelle derrière tout cela. S’attaquer à ce genre de phénomène et vouloir endiguer une telle violence requièrent des politiques qui doivent être mises en place sur des décennies. Ainsi, s’il y a une réélection, l’un des enjeux va être de continuer à mettre en place un programme gouvernemental qui soit respectueux de la démocratie et des droits de l’homme.

Par ailleurs, le principal enjeu sera la capacité du président à quitter le pouvoir une fois qu’il aura terminé son deuxième mandat, s’il est réélu, puisqu’on le voit, il est candidat aujourd’hui, alors qu’il n’avait pas le droit de rempiler pour un nouveau mandat, ce qui est malheureusement (pour la démocratie) une pratique assez répandue dans le continent. La question est donc la suivante : Nayib Bukele aura-t-il la capacité à quitter le pouvoir, laisser vivre l’alternance, et favoriser l’oxygénation de la sphère politique nationale ? Cela sera le meilleur indicateur pour la qualité de la démocratie dans le pays.

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