Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du comité Culture & Influence.
Enseignant à la Schiller International University, chercheur à l’Institut chrétiens d’Orient et au Centre français de recherche sur le renseignement, Tigrane Yegavian est spécialiste et auteur de la Géopolitique de l’Arménie, ouvrage paru en 2022 aux éditions Bibliomonde. Auteur de référence pour le journalisme spécialisé, il écrit dans de nombreuses revues comme Conflits, le Monde diplomatique et la Revue des Deux Mondes.
Dans le contexte politique tendu que représente la Cop 29 en Azerbaïdjan, Tigrane Yegavian propose dans cet interview une analyse de la relation franco-azérie, caractérisée par une stratégie azerbaïdjanaise francophobe et déstabilisatrice, que ce soit en France, dans les territoires d’outre-mer ou en Afrique.
Les Jeunes IHEDN (LJI) : Vous avez affirmé dans une note pour le Centre français de recherche et de renseignement que « tout porte à croire que le régime azerbaïdjanais a déclaré une guerre hybride contre la France en s’attaquant à son maillon faible : l’outre-mer ». Quel est votre état des lieux ?
Tigrane Yegavian (TY) : La France n’a pas vu venir cette guerre hybride caractérisée par une stratégie azérie coordonnée et francophobe. Le gouvernement de Bakou avait tout d’abord vu d’un mauvais œil la co-présidence de la France au Groupe de Minsk de l’OCDE, dans le cadre du soutien constant de la France à l’Arménie. C’est dans ce contexte que l’Azerbaïdjan tente depuis plusieurs années de percer sur l’Hexagone. Les efforts déployés par Bakou se sont avérés être sans retour et demeurent dérisoires, malgré quelques scandales de corruption. L’influence s’exerce par exemple dans le cadre de leur « diplomatie du caviar » vis-à-vis d’élus européens et français. La ministre « Rachida Dati se fait très discrète à ce sujet, mais ses liens personnels et économiques avec le couple dictatorial Aliyev sont de notoriété publique ».
Leurs actions restent aussi insignifiantes auprès de quelques mairies, comme celle de Cognac ou encore auprès de parlementaires en quête de mécénats. La sénatrice de l’Orne, Nathalie Goulet, a manifesté par exemple quelques accointances en assurant que l’Azerbaïdjan était « un allié de l’Europe dans le Caucase du Sud ». Ces quelques cas restent marginaux : l’opinion publique est informée sur les dérives de la dictature liberticide et écocide des Aliyev.
Les Azéris s’attaquent de ce fait au maillon faible de la France qu’est l’Outre-Mer, profitant notamment des tensions en Nouvelle-Calédonie. Ils présentent les territoires ultra-marins comme des territoires à décoloniser. Il faut souligner que l’Azerbaïdjan possédait dans ce cadre un levier de pression par sa présidence récente au Mouvement des non-alignés. Bakou déploie aussi des grands moyens via le numérique pour déformer l’image de la France, l’affaiblir et exercer sur elle une pression. Celle-ci est perçue comme une puissance coloniale oppressive. La guerre numérique s’opère aussi via les réseaux pro-russes qui visent à ternir son image sur des sujets comme les Jeux Olympiques ou la sécurité des touristes. L’objectif est aussi de contenter le « marché intérieur » du régime azéri. Toutes les voies de l’opposition sont étouffées dans le sang : le fait de perpétuer un climat de bellicisme anti-français et aussi anti-arménien sert à redorer le blason et à légitimer Bakou dans son mode opératoire génocidaire.
LJI : Les stratégies azéries visent aussi à contrer l’influence française en Afrique. L’influenceur Kemi Seba a par exemple été invité en Azerbaïdjan. Le Groupe d’initiative de Bakou a qualifié son arrestation à Paris par la DGSI d’illégale et a considéré qu’il était prisonnier politique, victime d’une hégémonie colonialiste française. Comment analysez-vous cette expansion du front ?
TY : L’arrestation de Kemi Seba, leader indépendantiste panafricain, s’inscrit dans la guerre hybride contre la France et souligne l’appui des réseaux russes. Celui-ci est fréquemment invité dans leurs différents forums internationaux. Cette affaire ne doit pas être médiatisée outre mesure mais rappelle le dynamisme du partenariat géopolitique russo-azerbaïdjanais. Il monte en puissance à l’aune de la guerre en Ukraine et utilise l’Afrique en arbitre. Cette arrestation doit être examinée en rappelant la détention de ressortissants français, véritable monnaie d’échange de Bakou pour toutes négociations. Il s’agit par exemple de Martin Ryan, prétendument lié au service d’espionnage, et de l’artiste Théo Clerc. Paradoxalement, la France n’a fait preuve d’aucune mesure de rétorsion réelle.
L’Azerbaïdjan est plus largement ménagé par les Occidentaux. Ursula von der Leyen qualifie dans ce sens ce régime dictatorial de partenaire fiable, alors que Bakou pratique une politique de multi-alignements douteux. La convergence des positionnements de Bakou est partagée avec Moscou, mais aussi avec Ankara. Le partenariat stratégique entre la Turquie et l’Azerbaïdjan depuis 2021 est composé d’un gouvernement militaire unifié avec la Turquie, donnant accès à des pans entiers du système otanien. Cela montre à quel point l’Azerbaïdjan a réussi à jouer sur plusieurs tableaux à la fois, tout en faisant monter les enchères entre les Occidentaux et les Russes.
LJI : Que pensez-vous du refus de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale de se rendre à Bakou pour la Cop 29 de Bakou ?
TY : La commission a pris une décision rare comme cela est souligné dans le communiqué. Celle-ci est cohérente car elle s’inscrit dans l’engagement des parlementaires français. Les députés comme les sénateurs soutiennent en majorité les droits à l’auto-détermination des Arméniens du Nagorno-Karabakh. En 2020, une résolution a été adoptée dans ce sens pour reconnaître cette République rayée de la carte après un nettoyage ethnique éclair de Bakou. L’Assemblée nationale est également marquée par l’influence de l’ancien Président de sa Commission des Affaires étrangères, Jean-Louis Bourlanges. C’est une personnalité politique engagée auprès de l’Arménie : il fait partie des nombreux soutiens qui ont développé une véritable diplomatie parlementaire française.
On peut cependant s’interroger sur le silence pesant de l’exécutif dans cette guerre hybride. Pourquoi Michel Barnier ne se prononce-t-il pas ? Pourquoi le Quai d’Orsay n’a-t-il pas publié de communiqué ? Pourquoi la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, refuse-t-elle la politique de la « chaise vide » ? Tout cela prête à confusion et rappelle cette sempiternelle formule du « en-même temps macronien », alors même que la France n’a rien à perdre. La France n’est pas dépendante des importations d’hydrocarbures, à l’inverse de la Hongrie ou de l’Italie. Le profil bas de Paris est incompréhensible.
| Cookie | Durée | Description |
|---|---|---|
| cookielawinfo-checkbox-analytics | 11 months | Ce cookie est configuré par le plugin "GDPR Cookie Consent". Le cookie est utilisé pour sauvegarder le consentement de l'utilisateur concernant la catégorie "Mesure d'audience". |
| cookielawinfo-checkbox-functional | 11 months | Ce cookie est configuré par le plugin "GDPR Cookie Consent". Le cookie est utilisé pour sauvegarder le consentement de l'utilisateur concernant la catégorie "Fonctionnalités". |
| cookielawinfo-checkbox-necessary | 11 months | Ce cookie est configuré par le plugin "GDPR Cookie Consent". Le cookie est utilisé pour sauvegarder le consentement de l'utilisateur concernant la catégorie "Strictement Nécessaires". |
| cookielawinfo-checkbox-others | 11 months | Ce cookie est configuré par le plugin "GDPR Cookie Consent". Le cookie est utilisé pour sauvegarder le consentement de l'utilisateur concernant la catégorie "Autres". |
| cookielawinfo-checkbox-performance | 11 months | Ce cookie est configuré par le plugin "GDPR Cookie Consent". Le cookie est utilisé pour sauvegarder le consentement de l'utilisateur concernant la catégorie "Performance". |
| viewed_cookie_policy | 11 months | Ce cookie est configuré par le plugin "GDPR Cookie Consent". Le cookie est utilisé pour sauvegarder le choix de l'utilisateur d'accepter ou non les cookies. Il ne conserve aucune donnée personnelle |
| Cookie | Durée | Description |
|---|---|---|
| _ga | 2 years | The _ga cookie, installed by Google Analytics, calculates visitor, session and campaign data and also keeps track of site usage for the site's analytics report. The cookie stores information anonymously and assigns a randomly generated number to recognize unique visitors. |
| _gat_gtag_UA_20946430_1 | 1 minute | This cookie is set by Google and is used to distinguish users. |
| _gid | 1 day | Installed by Google Analytics, _gid cookie stores information on how visitors use a website, while also creating an analytics report of the website's performance. Some of the data that are collected include the number of visitors, their source, and the pages they visit anonymously. |