Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 2 décembre 2024
Charlotte Touati est historienne, philologue et chercheuse en science des religions à l’Université de Lausanne. Spécialiste des enjeux sécuritaires et religieux dans la Corne de l’Afrique, elle mène un riche et courageux travail de sensibilisation sur les femmes victimes du conflit au Tigré. Son film Remember Tigray dénonçant le génocide tigréen a été projeté au Congrès américain et sera présenté lundi 9 décembre à la Chambre des Lords au Royaume-Uni.
Dans le contexte de la visite en Éthiopie du ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, Charlotte Touati analyse l’influence du fait religieux dans le génocide du Tigré.
Les Jeunes IHEDN (LJI) : L’effroyable guerre du Tigré (novembre 2020 – novembre 2022) est d’ores et déjà l’une des plus meurtrières de ce XXIe siècle. Au carrefour entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Érythrée, elle est ignorée de tous les radars médiatiques et politiques. Supplanté par les conflits ukrainien et israélo-palestinien, ce désastre humanitaire, avec son million de morts, comporte une composante religieuse importante. Le massacre de plusieurs centaines de fidèles orthodoxes éthiopiens, les 28 et 29 novembre 2020 autour de l’emblématique église Sainte-Marie-de-Sion, l’a souligné. Cet édifice profané par ces meurtres est un lieu sacré de la ville impériale d’Aksoum. Il abriterait l’Arche de l’Alliance, à l’origine de l’historique dynastie salomonienne d’Éthiopie au pouvoir de 1270 à 1974. Ce tragique évènement sanguinaire met en perspective ce lieu antique et fondateur de la confusion multiséculaire entre le politique et le religieux. Il est une reviviscence mortifère de la relation en vases communicants entre ces deux sphères. Quelle est votre analyse sur le facteur religieux dans ce conflit ?
Charlotte Touati (CT) : C’est une composante essentielle du conflit. Celui-ci oppose essentiellement le gouvernement fédéral d’Addis-Abeba dirigé par le premier ministre Abiy Ahmed et le gouvernement de l’état régional du Tigré, dirigé quant à lui par le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Au strict point de vue politique, il s’agit d’une opposition entre une vision fédérale de l’Éthiopie, celle que le TPLF avait développée entre 1991 et 2018 quand le parti emmenait la coalition gouvernementale et une vision centralisatrice, impériale, voire impérialiste, qui fut celle des souverains éthiopiens de 1270 à 1974, puis de la junte communiste de 1974 à 1991, et réactivée depuis 2018. Durant près de 800 ans, l’Éthiopie fut dominée par les Amharas qui constituaient l’aristocratie et fournissaient les empereurs. Ils ont imposé leur hégémonie par la force sur les ethnies voisines pour constituer l’État que nous connaissons aujourd’hui. Le prestige des Amharas provient du Kebra Nagast (la Gloire des Rois), un ouvrage commandité en 1270 par Yekouno Amlak – le premier souverain amhara – pour asseoir sa dynastie, qui développe le récit des amours de la Reine de Saba et du Roi Salomon et clame que les souverains amharas sont les descendants de l’illustre couple biblique.
Par ailleurs, toujours selon cette tradition, lorsque l’enfant de Salomon et Saba, prénommé Ménélik, quitte Jérusalem, il emmène avec lui l’Arche d’Alliance qu’il dépose à Axoum. Il aurait été suivi dans son périple par tous les premiers-nés d’Israël qui auraient ensuite fait souche à Axoum, ce qui expliquerait que les abyssins ne sont ni noirs, ni blancs, mais « rouges de peau » selon la formule du Kebra Nagast. Le récit apocryphe biblique vient ainsi fonder un suprémacisme racial renforcé par le fait que l’Éthiopie est le seul pays africain à ne pas avoir été colonisé. Le titre très officiel du dernier empereur est d’ailleurs révélateur : « Lion conquérant de la Tribu de Juda, Sa Majesté Impériale Hailé Sélassié I, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Élu de Dieu ».
Les rastafariens vont jusqu’à déifier Haile Selassié, Tafari Mekonnen de son nom de naissance, d’où Ras Tafari (roi Tafari). Mais Axoum est au Tigré et il n’y a simplement aucun lien organique entre Yekouno Amlak et Axoum. Le Kebra Nagast est un ouvrage politique de circonstance pour légitimer la nouvelle dynastie et la faire remonter de manière légendaire au prestigieux royaume d’Axoum. Celui-ci est documenté depuis le IVe siècle avant J.-C. Vers 330 après J-C., le roi Ezana se convertit au christianisme. La numismatique le montre très bien car l’ancien croissant de lune du culte astral est remplacé sur les monnaies par une croix. Le royaume d’Axoum a très vite des visées expansionnistes, jusqu’à traverser la mer Rouge. Il va alors se heurter au royaume juif d’Himyar dans l’actuel Yémen. Axoum et Himyar vont s’affronter pendant deux siècles jusqu’à ce que Caleb, roi d’Axoum, envahisse le Yémen après avoir défait Youssouf, le roi d’Himyar, en 523. C’est à cet ensemble que l’on fait référence en parlant de royaume de Saba. Ce dernier va peu à peu décliner avec l’expansion de l’islam et se replier sur la ville d’Axoum et l’actuel Tigré. D’autres dynasties vous alors prendre le dessus dans la région. Il y a donc une lacune temporelle de plusieurs siècles entre le déclin d’Axoum et l’avènement de Yekouno Amlak en 1270 et aucune continuité dynastique entre les souverains dits salomonides (amharas) et le royaume historique de Saba (tigréen). Pourtant, l’héritage d’Axoum et de la Reine de Saba est réclamé par deux peuples et les tensions entre tigréens et amharas seront constantes pendant des siècles.
Ce sont l’Église et le clergé qui assurent la continuité au fil des siècles, mais il faut garder à l’esprit que du début de l’ère courante jusqu’à l’Hégire, il existe toute une palette de judéo-christianismes autour de la mer Rouge. Le christianisme éthiopien et érythréen en est directement issu. Ainsi on y reconnaît Jésus-Christ comme Messie advenu, tout en maintenant les préceptes de la Loi mosaïque. Deux exemples concrets : le samedi est chômé et le code alimentaire est similaire à la cacherout. La langue liturgique de l’Église orthodoxe éthiopienne est le guèze, sud-sémitique apparenté au sabéen (Yémen) avec une écriture unique. Le Kebra Nagast a justement été rédigé en guèze et le tigrigna et l’amharique modernes sont directement issus de cette langue.
Le guèze était également utilisé par les Beta Israel (les fameux « falashas », mais ce terme est perçu par eux comme dépréciatif). Toutefois, leur présence en Éthiopie, précisément dans les régions Amhara et Tigré, ne s’explique pas par le judéo-christianisme axoumite. La tradition oratoire des juifs d’Éthiopie est alexandrine et pré-talmudique, ce qui signifierait une séparation avant le IIIe siècle à partir de l’Égypte et non de la péninsule Arabique.
Puis à partir du XIVe siècle, les descendants de Yekouno Amlak vont bâtir le nouvel empire éthiopien (amhara) autour du Choa, leur royaume initial en subjuguant les peuples voisins. On dit parfois que si l’Éthiopie n’a pas été colonisée par une puissance européenne, l’empire d’Haile Selassié est un empire colonial intérieur, les Amharas ayant colonisé leurs voisins « noirs », puisque les abyssins ne se considèrent pas comme tels.
Alors après plus de sept siècles de domination, lorsque les Tigréens prennent le pouvoir en 1991, les élites amharas se sentent déclassées. Et ce d’autant plus avec l’instauration du fédéralisme ethnique par le gouvernement de Meles Zenawi, un tigréen. Ce système repose sur le « chacun chez soi » de chaque peuple du puzzle éthiopien à partir de critères linguistiques. Les amharas ne sont plus qu’une « nation » parmi les autres en Éthiopie. Alors la rancœur va s’accumuler et le discours de haine contre les tigréens va prendre des proportions inouïes, y compris dans la diaspora.
Lorsqu’Abiy Ahmed arrive au pouvoir en 2018, il promet de restaurer l’Éthiopie Une et joue sur les codes impériaux. Le jeune premier ministre descend d’une mère amhara chrétienne et d’un père oromo musulman. Il se veut l’incarnation même de la synthèse éthiopienne. L’incarnation, c’est bien le mot. Car Abiy Ahmed est pentecôtiste et va donner une dimension charismatique au discours orthodoxe portant la dynastie salomonide. Il n’a pas besoin de prétendre descendre biologiquement de Salomon, puisqu’il est l’Élu. Il raconte d’ailleurs lui-même comment sa mère lui avait prédit dès son enfance qu’il serait le septième roi, le nouveau Ménélik.
Les tigréens sont donc un obstacle à son projet. Dès 2018, il s’allie aux suprémacistes amharas qui s’organisent en milices. L’une d’entre elles, les Fanos, portera des bandeaux noirs marqués « Zemecha Menelik » (opération Ménélik). Pour eux, le but est clair, éradiquer les tigréens en tuant les hommes et violant les femmes pour « nettoyer leur utérus » et les mettre enceintes. Elles m’ont rapporté que leurs violeurs leur assénaient constamment « Tu auras un enfant amhara ! ».
Les forces gouvernementales et alliées ont donc cherché à éliminer physiquement les tigréens, mais aussi culturellement dans ce que l’on peut appeler une damnatio memoriae (condamnation à l’oubli). Ainsi les moines, prêtres, diacres, les porteurs de la tradition ont également été ciblés en priorité. Un monastère perché comme Debre Damo datant du VIe siècle et atteignable uniquement par une corde, ne présentant strictement aucun intérêt stratégique, a été bombardé, le but étant uniquement de tuer les moines et de détruire la bibliothèque. Le Cultural Heritage Institute de l’Université de Mekelle a documenté la destruction totale ou partielle de plus de 200 sites religieux ou patrimoniaux au Tigré durant cette guerre et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.
Bien entendu, le cas de Sainte-Marie de Sion (Mariam Tsion) à Axoum est le plus emblématique. Le 28 novembre 2020, les forces gouvernementales et leurs alliés entrent dans Axoum alors que les pèlerins convergent pour célébrer la grande fête du sanctuaire dans la cathédrale attenante à la chapelle de l’Arche d’Alliance. Il faut vraiment se représenter la ville comme une cité sainte où les pèlerins se déchaussent pour en fouler le sol. Et en ce jour de novembre, ce sont des batteries de blindés et des soldats en boots qui envahissent les rues. La population et les visiteurs se ruent vers Mariam Tsion pour faire rempart pensant que les troupes veulent s’emparer de l’Arche et la ramener à Addis-Abeba. Ils sont 800, désarmés, à être massacrés ce week-end-là.
LJI : Que pensez-vous des déclarations du patriarche orthodoxe éthiopien Abune Mathias qui déclarait que le gouvernement éthiopien voulait « effacer les tigréens de la surface de la Terre » ?
CT : Le patriarche exprimait une réalité humanitaire et politique directement sur le terrain. Il est intéressant de donner le contexte de ces propos.
Comme nous venons de le voir, il y a une concurrence effective dans l’héritage du royaume d’Axoum et de ce que serait l’Éthiopie dans le champ des représentations. À cela se greffe une autre compétition entre le patriarche, chef de l’Église, qui assure la continuité depuis Axoum, et les empereurs qui se voulaient aussi une dimension spirituelle en tant que descendants de Salomon. Par conséquent, l’avènement d’Abiy Ahmed prétendant à nouveau incarner la double souveraineté à la fois séculière et spirituelle s’est heurté frontalement au patriarche de l’Église Orthodoxe Éthiopienne Tewahedo (EOTC). Donc le face-à-face entre Abiy Ahmed et Abune Mathias va tourner à l’affrontement personnel, et ce d’autant plus que le patriarche est également archevêque d’Axoum et tigréen.
Dès le début de la guerre, tous les réseaux de communication et l’électricité ont été coupés au Tigré. La région était de surcroît militairement assiégée. Ceci pouvait expliquer le silence du patriarche. Puis a surgi une vidéo enregistrée par un humanitaire américain montrant Abune Mathias dénonçant la volonté d’éradication des tigréens par le gouvernement éthiopien. En fait Abune Mathias avait été placé en résidence surveillée et toute sa suite arrêtée. L’enregistrement était complétement clandestin et avait été sorti en secret d’Éthiopie.
Abune Mathias se trouvait alors dans la capitale Addis-Abeba, soit hors du Tigré. Ceci permet de saisir la terreur qui s’était instaurée avec l’état d’urgence. En 2021, tout tigréen pouvait être arrêté partout en Éthiopie sur simple dénonciation pour sa seule origine ethnique.
Mais si le patriarche est tigréen, une très large majorité du clergé orthodoxe tewahedo est amhara et certain prêtres ou diacres, comme Daniel Kibret, sont des tribuns véhéments dont les propos racistes et déshumanisants contre les tigréens tomberaient sous le coup de la loi dans n’importe quel autre pays. Des moines prendront même les armes parmi les milices durant la guerre.
Mais au lendemain de la signature de l’Accord de Cessation d’Hostilités (CoHA) dit Accord de Pretoria le 2 novembre 2022, des dissensions vont s’exprimer au sein du clergé face à cette frange extrémiste. En plus des tigréens, les oromos vont manifester leur désaccord et réclamer davantage de représentativité pour les autres ethnies, notamment en demandant le droit de célébrer la messe dans leur langue et non plus uniquement en guèze.
Aujourd’hui encore l’EOTC n’est pas sortie de cette crise, qui n’est que le reflet de la division de la société éthiopienne.
LJI : Le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, de prix Nobel de la Paix est devenu l’architecte d’un génocide programmé. Façonné par une idéologie pentecôtiste déviante, il se veut de droit divin. Le ton messianique de ses discours est devenu rapidement martial. « L’élu de Dieu » souhaite fonder un ordre nouveau dans la Corne de l’Afrique aux dépends des tigréens. Son jeu d’alliances est controversé avec notamment Mohammed Farmaajo, président de la Somalie, et le dictateur sanguinaire érythréen Issayas Afeworqi. Comment analysez-vous celui qui se présente comme le Docteur de l’Éthiopie ?
CT : Ces 5 ans au pouvoir (Abiy Ahmed a été reconduit après des élections alors que le Tigré sous blocus n’a pas pu voter et que l’Oromiya s’est abstenue) nous apprennent que le premier ministre éthiopien est complètement imprévisible et qu’il n’a pas d’ami. Son inspiration charismatique en fait un individu totalement irrationnel. Sa relation avec les dirigeants somalien et érythréen en donne un excellent exemple.
En septembre 2018, Abiy Ahmed et Issayas Afeworki réconcilient leurs deux pays après vingt ans de guerre, ce qui vaut au premier le Prix Nobel de la Paix 2019. Ils emportent dans leur sillage Mohammed Farmaajo et donc la Somalie dans l’Alliance Tripartite. Cet accord de paix est fait un pacte de guerre. Lors d’une réunion capitale en novembre 2018, les trois chefs d’État sont les hôtes des leaders amharas dans la capitale régionale Bahr Dar. C’est à cette occasion qu’ils décident du démembrement du Tigré au profit de l’Érythrée et de la région amhara. Il est aussi convenu que la Somalie envoie des troupes en renfort.
Il existe un vieux contentieux entre la Somalie et le TPLF, le parti tigréen. En effet, en 2006, la Somalie est un état failli dominé par des chefs de guerre, des pirates et les tribunaux islamiques au moment où se forme le puissant groupe djihadiste Al-Shabaab. L’Éthiopie menée par le premier ministre Meles Zenawi (leader historique du TPLF) intervient alors dans le cadre de la guerre contre le terrorisme (War on Terror), ce qui est perçu comme une invasion par les Somaliens et reste une blessure ouverte. Défaire les tigréens résonne alors comme une vengeance.
En 2018, la Somalie est présidée par Mohamed Abdullahi Mohamed, dit « Farmaajo », dont le plus proche conseiller est Fahad Yasin, le chef des renseignements, l’homme du Qatar, ancien journaliste d’Al Jazeera et proche d’Al-Shabaab. Ce dernier va donc recruter des jeunes hommes en 2020 pour aller se former au Qatar et ensuite assurer la sécurité de la coupe du monde de football. En fait ils atterriront en Érythrée pour y être entraînés, puis envoyés au Tigré où ils sont suspectés d’avoir commis des crimes de guerre. Selon les témoins ils auraient décapité des prêtres et des moines « comme des poulets ».
En résumé, le pentecôtiste Abiy Ahmed s’est allié au marxiste Issayas Afeworki et au fantoche Farmaajo à la seule fin de détruire les tigréens. Assez inouïe comme amitié, mais très peu durable dans le temps. Et de fait, le 1er janvier 2024, le gouvernement d’Abiy Ahmed annonce avoir signé un Memorandum of Understanding avec le gouvernement du Somaliland à Hargeisa pour accéder à ses côtes, ce qui signifie que l’Éthiopie renonce aux ports érythréens. C’est un affront aussi pour Djibouti qui jusqu’alors était l’unique débouché pour l’Éthiopie enclavée, mais surtout, le Somaliland est un état dont l’indépendance n’est pas reconnue sur le plan international et qui est toujours considéré comme une partie de la Somalie par Mogadiscio. C’est donc presque une déclaration de guerre que de traiter avec Hargeisa. L’Alliance Tripartie est morte et enterrée et la Corne de l’Afrique à nouveau complètement déstabilisée.
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