Entretien avec Harouna Drabo sur les enjeux de la lutte informationnelle au Sahel

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[ INTERVIEW ]

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Entretien avec Harouna Drabo sur les enjeux de la lutte informationnelle au Sahel

Propos recueillis par E.M et Fiona Bessioud-Janoir, membres du Comité Culture et Influences – Le 30 avril 2025

À propos de l'invité

Harouna DRABO

Harouna Drabo est analyste des opérations d’influence informationnelle sur la région du Sahel et s’intéresse à ces dernières dans le reste de l’Afrique francophone. Il se spécialise actuellement sur les enjeux géopolitiques du cyberespace. Sur le continent africain, Harouna Drabo est membre du Conseil d’administration de la Plateforme africaine de fact-checkers francophone (PAFF). Il est par ailleurs en communication permanente avec la communauté internationale de « l’influence informationnelle » pour trouver des solutions durables, structurelles et favoriser un partage de bonnes pratiques.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cet entretien présente une analyse approfondie des dynamiques de désinformation au Sahel, en montrant comment les juntes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger, dans un contexte de rupture avec l’Occident, ont mis en place un système d’influence informationnelle mêlant propagande, censure, cybermiliciens et appui russe, ciblant particulièrement la jeunesse par des narratifs souverainistes et anti-impérialistes diffusés massivement sur les réseaux sociaux.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Est-il possible de nous contextualiser et de nous décrire la situation informationnelle au Sahel ? Quels sont les terreaux de la désinformation au Burkina Faso, au Mali et au Niger ? Comment les gouvernements concernés encadrent-ils la désinformation ?

Harouna Drabo (HD) : Il est important de commencer par une contextualisation de la situation sociopolitique. Cette situation est tributaire de tout ce que nous constatons aujourd’hui, comme nouvelle manifestation des dynamiques informationnelles dans cette région.

Les trois pays du Sahel, déjà en proie à une escalade continue de violences liées au terrorisme, sont devenus un sanctuaire de la résurrection des coups d’État à partir de l’année 2021. Entre 2021 et 2023, on note un double coup d’État militaire : d’abord au Mali, ensuite au Burkina Faso. Ces revirements politiques sont accompagnés par une finalisation du trait d’union putschiste au Niger. Ces trois États forment aujourd’hui un nouvel ensemble géopolitique dénommé Alliance des États du Sahel (AES). Ces régimes militaires sont porteurs d’un discours souverainiste et d’anti-impérialisme occidental, les pays occidentaux étant en permanence accusés d’être les sponsors des groupes armés terroristes qui sévissent dans la région et qui mènent des exactions contre les forces de défense et les populations. Dans cette lancée, le récit mis en relief par les juntes est celui d’une rupture avec l’Occident (perçu comme l’oppresseur) mais aussi d’une composition de nouvelles alliances avec des puissances qui se réclament du Sud Global, sous le leadership de la Russie et de la Chine.

Comme le soulignent les chercheurs Amaël Cattaruzza et Kévin Limonier, le territoire n’est pas seulement un espace de pouvoir, il est également mis en récit par l’autorité qui en exerce le contrôle, dans le but de fédérer les populations autour d’un idéal singulier. C’est dans ce sens que les juntes souhaitent réglementer et réguler la circulation de l’information. Cela se manifeste par l’instauration d’une uniformisation de l’information dans le sens d’une propagande en faveur de leur propre idéal. Elle est rendue possible par le filtrage des vecteurs d’information à destination du public et par la mainmise sur le contenu pour en choisir son orientation.

LJI : Pouvez-vous nous en dire plus sur la condition des journalistes sur place et dans quelle mesure cette condition répond à des stratégies propres à la guerre informationnelle ?

HD : Au Sahel, nous pouvons parler aujourd’hui d’une militarisation de l’information. Le récit médiatique doit être en phase avec les représentations géopolitiques des juntes. Si ce n’est pas le cas, il est censuré. L’exercice du journalisme libre et indépendant n’est plus à l’ordre du jour. Tous les actes médiatiques qui ne s’alignent pas sous la directive des juntes et de la communication de guerre (« patriotisme journalistique ») sont suspendus.

Les journalistes sont kidnappés, harcelés, diabolisés, diffamés, et accusés d’être des agents sous l’ordre d’un complot international de déstabilisation des régimes. Il y a un fort rejet d’une partie de l’information marqué par le one flow of information.

LJI : Quels sont les acteurs et les parties prenantes à la propagande, la désinformation ou à la censure ? Quel est le rôle des États, des influenceurs locaux et de ce que vous nommez les « cyber miliciens » ?

HD : Au Sahel, nous ne sommes pas seulement dans une campagne coordonnée de désinformation. Nous sommes inscrits  plus globalement dans un contexte « d’influence informationnelle ». Ce concept prend en compte l’ensemble des  procédés de manipulation de l’information. Dans ces procédés, il y a la propagande, qui a pour but de façonner l’opinion publique. C’est un  mécanisme qui permet la diffusion à grande échelle des idées et qui permet  l’organisation de la diffusion de l’information pour propager une croyance d’une doctrine particulière. Cela consiste en une  diffusion massive et coordonnée d’idées et de symboles visant à façonner les perceptions.

Cette propagande se déplace sur le terrain numérique, dans la couche informationnelle du cyberespace, soit les réseaux sociaux. Sur le continent africain et dans les pays du Sahel, ces réseaux sont les lieux de fabrication de l’opinion publique. Au Sahel, il s’agit d’une population très jeune avec une appétence pour les réseaux sociaux en milieu urbain. Conséquemment, les juntes ont pour objectif de créer un espace où des acteurs défendent leurs narratifs.

Nous pouvons évoquer dans ce cas précis l’existence de « cyber miliciens ». Ce sont des web activistes qui soutiennent les régimes militaires. Ils ont pour mission de  déployer le narratif des juntes, pour marteler, répéter, encenser ce narratif. Les cyber miliciens  mènent une traque systématique des voix critiques, notamment par la délation pour dénoncer les personnes critiques au régime, la désinformation et la manipulation des faits pour influencer l’opinion en faveur des déclarations énoncées par les trois juntes. La traque de l’opinion contraire et contradictoire va même jusqu’à de la violence verbale pour intimider et réduire au silence les critiques. De telle sorte qu’aujourd’hui, lorsque vous êtes au Burkina Faso, au Mali ou au Niger, si vous allez sur les réseaux sociaux, vous avez l’impression que tout le monde soutient les juntes militaires. Les cyber miliciens ont réussi à faire taire presque toutes les voix critiques pour imposer leur opinion.

LJI : La Russie, par le biais de l’ancienne société paramilitaire Wagner, aujourd’hui renommée Africa Corps dans la région, jouerait un rôle important dans la désinformation sur place. Pouvez-vous nous en parler ?

HD : L’ingérence informationnelle russe s’emboîte parfaitement dans la propagande mise en œuvre par les régimes militaires. Le narratif et les représentations géopolitiques mis en avant par les militaires – qui sont précisément des représentations de souverainisme, d’anti-impérialisme occidental et des quêtes de mettre fin au néo-colonialisme – sont intimement liés au récit russe. L’ingérence informationnelle russe vient surfer et profiter de ce narratif. Le travail de la Fédération de Russie est d’amplifier, de renforcer et de décupler le narratif des juntes.

L’acteur russe a eu un rôle de formation et a contribué au savoir-faire des juntes dès les premiers moments de l’après coups d’État. On peut par ailleurs se référer au Projet Lakhta. Les milices russes (anciennement Wagner) étaient en contact avec des influenceurs locaux  pour les former sur les techniques de fabrication et de propagation d’un narratif dans l’infosphère. Aujourd’hui, en 2025, le dispositif a gagné en maturité et en autonomie sur le plan domestique dans ces trois pays. Désormais, l’acteur  russe, à travers son agence de presse African Initiative qui accompagne l’Africa Corps, se concentre plus sur des volets d’influence qui, dans une dimension analytique, relèvent de la diplomatie publique. L’objectif est de montrer que la Fédération de Russie est un bon partenaire, que le pays aide les juntes à mettre fin au terrorisme et que la Russie aide les pays à se développer. Pour autant, dès qu’ils peuvent profiter d’un sujet d’actualité pour amplifier des narratifs anti-impérialistes et anti-occidentaux, l’African Initiative communique autour de tout cela.

LJI : Considérez-vous que la jeunesse soit particulièrement prise pour cible, voire particulièrement vulnérable aux manipulations de l’information ?

HD : C’est la première cible des stratégies d’influence informationnelle, car elle constitue la majeure partie de la population active dans la zone. En Afrique, l’âge médian de la population est de 19 ans. Ce sont les jeunes qui sont dans le débat public, ce sont les jeunes qui contestent, qui interpellent, qui protestent. Ce sont les jeunes qui sont mobilisés pour participer à des manifestations par rapport à une vision politique qu’ils dénoncent ou par rapport à une aspiration politique dont ils font appel de tous leurs vœux. C’est la jeunesse également qui est le plus présente sur les réseaux sociaux. Sur ces plateformes, l’influence informationnelle est si bien dissimulée, qu’il est difficile pour un citoyen ordinaire de pouvoir détecter le faux qui se trouve dans l’information, de le déconstruire et de l’exposer.

Une grande proportion de la jeunesse est vulnérable. Elle est victime de contenus fabriqués, de faux narratifs et les jeunes se retrouvent à défendre ces faux narratifs en pensant qu’il s’agit de la bonne lutte de libération ou du modèle de gouvernance et de coopération idéal. Ils défendent des idées, sans savoir qu’elles sont entachées par des manipulations informationnelles et que des acteurs veulent les orienter vers des intérêts très spécifiques.

LJI : Pour lutter contre la désinformation, vous êtes engagé aux côtés de la Plateforme africaine de fact-checkers francophone. Pouvez-vous nous parler plus en détails de ce réseau de médias ?

HD : La Plateforme africaine de fact-checking francophone (PAFF) est née dans la perspective d’interconnecter les efforts de l’ensemble des initiatives de fact-checking et de lutte contre la désinformation, à l’échelle de l’Afrique francophone. Lorsque nous avons observé l’importance des campagnes coordonnées de désinformation sur le continent, on ne s’est pas arc-boutés à une frontière, dans la mesure où la désinformation n’en possède pas, par son aspect numérique. Par exemple, un contenu « consommé » sur les réseaux sociaux à Bamako est souvent consommé à Niamey, puis se retrouve dans un nouveau cycle de vie à Kinshasa.

Dans les pays francophones, nous avons des initiatives locales de lutte contre la désinformation : fact-checking, formations et sensibilisations. L’objectif de la PAFF est de permettre un travail transfrontalier et de traquer ensemble les fausses informations qui circulent à l’échelle de l’Afrique francophone.

Il faut certes traquer et détecter les récits, mais aussi les déconstruire, les exposer et mener une analyse approfondie sur la manipulation de l’information dans cette partie de l’Afrique. L’analyse de ces manipulations est très importante puisqu’elle permet de comprendre les dessous, les acteurs, les dynamiques, les rivalités. Les résultats de nos études et des rapports analytiques vont permettre à l’ensemble des acteurs de la lutte contre la manipulation de l’information de savoir agir face à la menace, de savoir ce qui est fait, ce qui est en passe d’être fait, et ce qui doit être fait. L’objectif étant d’arriver à des solutions collectives, structurées et surtout durables. À terme, ces solutions vont considérablement atténuer les effets de la désinformation en Afrique francophone.

LJI : Le fact-checking, la régulation et la transmission de connaissances/compétences sont-elles des solutions suffisantes pour répondre aux enjeux de la désinformation ?

HD : Dans une observation de la menace informationnelle en Afrique, le fact-checking est insuffisant pour démanteler le contenu faux qui circule. Le fact-checking n’étant qu’une partie de la réponse, il s’agit plutôt d’un travail à posteriori. La vérification de l’information et la mise à disposition de cette information vérifiée sont des actions très importantes. Pour autant, il y a bien du travail à faire en amont : communiquer et sensibiliser.

Ces deux premiers volets complètent l’action du fact-checking. Il faut une montée en puissance de l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Le travail consiste en partie à permettre aux citoyens et aux usagers des plateformes numériques de savoir qu’il y a du faux dans l’information. Il consiste également à bâtir les « résistances cognitives », l’esprit critique, le développement de l’autodéfense intellectuelle, face au contenu manipulé.

Le troisième volet concerne la régulation des plateformes numériques. Nous parlons aujourd’hui d’une « trumpisation des réseaux sociaux ». Les oligarques de la Silicon Valley se sont alignés à l’administration Trump. Auparavant, il y avait un début de modération des contenus sur les plateformes numériques comme Facebook et Twitter à l’époque, où les contenus épinglés comme faux étaient retirés. Il y a eu d’ailleurs une sorte de succès sur cet aspect-là en Europe, ce qui n’était pas le cas sur le continent africain. Au niveau de la grande communauté de fact-checkers africains, nous étions dans un processus de plaidoyer à destination des plateformes numériques pour leur demander plus de présence dans la modération des contenus sur le continent, qui était [et qui est encore] extrêmement faible. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte où Meta décide d’arrêter son programme de modération arrimé au fact-checking. Il est pourtant nécessaire de renforcer la régulation et de s’inspirer de l’expérience européenne en la matière. Sur le continent africain, nous n’avons pour le moment pas de DSA (Digital service act). Si l’on peut critiquer le DSA et son caractère limité, il existe néanmoins. Nous avons besoin de tels dispositifs, également pour pouvoir mener une analyse permanente sur les ingérences informationnelles et pour effectuer un travail analytique, mettre à la disposition des décideurs des évidences sur ces sujets, afin d’élaborer les politiques publiques nécessaires.

Enfin, le dernier volet consiste en l’essentialité de travailler à l’interopérabilité des solutions de lutte contre la désinformation. Pour le moment, nous opérons en silos  et c’est dommageable car nous avons des problématiques communes. Il y a la communauté des fact-checkers, la communauté des chercheurs, la communauté liée à la sensibilisation… L’ensemble des actions devrait s’emboîter afin de concrétiser une interopérabilité des réponses. Il s’agit là d’être dans une stratégie de complémentarité.

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