Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 9 mars 2025
Tamara Gredzelidze est ambassadrice de la Géorgie près le Saint-Siège à partir de 2014 et professeur à l’université d’état Ilia à Tbilissi.
Cet entretien est une reprise en français de la version anglaise du média Public Orthodoxy de l’université de Fordham à New-York.
Les Jeunes IHEDN (LJI) : Quelle est votre analyse sur les importantes manifestations en Géorgie depuis quelques mois ?
Tamara Gredzelidze (TG) : Le 28 novembre 2024, le Premier ministre de la Géorgie a mis fin à près de 33 années d’effort politique, orienté vers les alliances occidentales, l’Union européenne et l’OTAN. Symboliquement, c’est comme si le drapeau de la Géorgie souveraine était en berne. De nombreuses personnes sont spontanément descendues dans les rues de Tbilissi et dans d’autres villes. De nombreux soutiens ont été partagés dans les rues, et les manifestants ont appris à se connaître, unis dans l’amour pour leur patrie qui est bien plus qu’une simple terre. Tous ceux d’entre nous qui se lient les uns aux autres, dans notre recherche pleine d’espoir de la justice et de la paix, partagent la même compréhension de la patrie. Tous exigent une vie paisible et juste. Et un chemin vers cette vie passe par les critères occidentaux de la démocratie et de l’État de droit.
Il est nécessaire d’observer deux périodes pour comprendre la protestation actuelle ; la première commence en mars 2023, la seconde en avril 2024. En mars 2023, le parti du Rêve géorgien (GD), qui avait une majorité de sièges parlementaires depuis 2020, a retiré la loi des « agents étrangers » issue de l’influence russe. Il a aussi promis qu’elle ne serait jamais ramenée à l’approbation du Parlement. Néanmoins, en avril 2024, cette loi a fait son retour et a été approuvée à la hâte. Une petite partie de l’opposition parlementaire, ainsi que la société civile, ont vivement réagi contre la perspective de couper les fonds des partenaires stratégiques de la Géorgie. Une grande partie de ces fonds étrangers étaient destinés à la construction de la société civile et au soutien des médias libres. Le 19 avril 2024, le parlement de Géorgie a aussi adopté un autre projet de loi, exemptant les transferts fiscaux de comptes offshore vers la Géorgie. Ces projets de loi encouragent l’afflux de richesses sans être taxés, créant une zone favorable pour d’énormes fonds privés locaux et étrangers, sans aucun avantage pour la Géorgie. Les conséquences de cette loi sont nombreuses : destruction progressive de la société civile, fermeture des médias libres, persécution de tous les canaux de libre-pensée dans les écoles, les universités et les ONG, et législation sévère contre la communauté LGBTQ et ses défenseurs.
LJI : Que pensez-vous du parti Rêve géorgien et de l’influence russe en Géorgie ?
TG : Le parti Rêve géorgien (GD) a été initié par Bidzina Ivanishvili, oligarque géorgien ayant fait fortune dans la Russie post-soviétique. Sa première apparition en Géorgie fut de faire la charité aux artistes post-soviétiques démunis. Tout en soutenant financièrement des personnalités célèbres, il est resté pendant des années discret, se présentant comme un bienfaiteur et un fervent défenseur de la Géorgie. Il a toutefois dirigé une coalition, avec des personnalités pro-occidentales, bénéficiant d’une solide expérience politique. Beaucoup se sont sentis mal à l’aise ou simplement opposés à l’idée que « l’oligarque russe » prenne le contrôle, de manière formelle ou informelle, de la coalition. Dans ce contexte, il est regrettable que l’alliance constituée par le GD ait été la seule solution pour remédier à la crise politique en 2012. Elle a attiré un grand électorat pour remplacer les politiques répressives contre les citoyens sous le gouvernement précédent. À l’heure actuelle, le GD utilise paradoxalement la même violence contre son propre peuple et a révélé une détérioration incommensurable dans la gestion de la police et des forces sécuritaires. La plupart de la population s’est aussi opposée au changement de l’influence étrangère de l’Europe par la Russie. L’État s’est transformé en un bouclier protecteur pour l’oligarque.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a accéléré un processus de révélation complète de l’influence russe sur le parti au pouvoir. La Géorgie est devenue l’un des principaux canaux pour éviter les sanctions infligés à la Russie. En d’autres termes, le GD soutient la Russie dans son programme de guerre. Jusqu’à récemment, les partenaires occidentaux ont vraiment cherché différentes façons d’aider les Géorgiens, avec leurs aspirations européennes. À la fin de l’année 2023, la Géorgie a obtenu « le statut de candidat » pour l’ouverture de négociations sur l’adhésion à l’UE et cela malgré le non-respect par le gouvernement géorgien des critères de la demande. L’UE a pris ainsi une décision géopolitique, fermant les yeux sur ses propres principes, pour soutenir la trajectoire démocratique de la majorité des Géorgiens. Quatre mois plus tard, la « loi sur les agents russes » a été « courageusement » réintroduite.
L’adoption d’un style russe est devenue un outil politique dans le parti d’Ivanishvili : la défense des valeurs traditionnelles contre l’Occident en décadence, l’utilisation des accusations absurdes contre « l’État profond » et les francs-maçons d’être intervenus dans la politique locale en Géorgie et enfin la manipulation du conflit russo-ukrainien avec le « Parti de la guerre mondiale », jouant sur une pseudo-implication géorgienne.
La période d’avril 2024 a été marquée par une série de manifestations extraordinaires à Tbilissi, avec une majorité de jeunes, remettant en cause cette influence. La génération Z dirigeait le processus sans aucune affiliation politique formelle, avec son énergie inépuisable et ses compétences d’auto-organisation. Ces jeunes sont nés dans un pays libre ; ils ne parlent pas la langue russe. Des personnes de la génération de leurs parents sont morts pendant la guerre de 2008, pendant l’invasion russe en Géorgie. Les manifestations ont entamé une nouvelle phase de l’histoire géorgienne contemporaine. Le parti au pouvoir et son chef ont été désignés comme des marionnettes russes, et le slogan « Non à la loi russe » a été remplacé par « Non au gouvernement russe ». Le recours à une force disproportionnée et la violence contre les manifestants n’ont pas pu contenir leur nombre croissant.
L’occupation des 20 % du territoire géorgien par la Russie s’est transformée en une occupation « rampante » sous le mandat du GD. Les soldats russes enfoncent des barbelés plus profondément dans le sol géorgien tandis que des civils locaux sont enlevés, arrêtés, torturés et tués. L’incident de 2023, le meurtre d’un Géorgien qui a tenté d’ouvrir une église dans son village, a inspiré le poète géorgien Rati Amaglobeli :
Avant de laisser sa femme veuve, son enfant sans père,
Il est monté au cimetière et tendit la main vers la serrure.
Une détonation assourdissante a divisé l’air –
Ceux qui avaient verrouillé la porte maintenant tiraient.
C’était la Russie,
Avec un fouet à la main et les clous de la crucifixion…
Pourtant, la porte de l’église s’ouvrit, et avec elle le ciel au-dessus,
Et par à une force immense ,
Il apaisa nos cœurs, où Il va demeurer.
LJI : Quel est le rôle de l’Église orthodoxe de Géorgie dans la crise actuelle ?
TG : Il faut rappeler le contexte de cette relation particulière de l’Église et de l’État en Géorgie.
Il ne surprendra aucun étudiant de la religion de l’espace post-soviétique qu’à partir du milieu des années 1980, la Géorgie est entrée dans un processus de saturation progressive de l’orthodoxie. Après avoir annoncé son indépendance le 14 avril 1991, elle a été considérée, dans l’État souverain nouvellement établi de la République géorgienne, comme une clé d’adaptation pour de nombreux éléments de la vie politique. L’Église orthodoxe était une pierre angulaire pour la transmission de l’identité nationale.
Zviad Gamsakhurdia, le premier président de la Géorgie (d’avril 1991 au 6 janvier 1992) l’a souligné dès son discours d’investiture : « En Géorgie, pays chrétien orthodoxe, a toujours existé un lien traditionnel entre l’État et l’Église, et la foi vive du peuple géorgien a déterminé la survie de l’État géorgien. L’État, de son côté, a soutenu l’activité apostolique de l’Église. La restauration de l’indépendance géorgienne ne peut avoir lieu sans la restauration de sa foi vivante et de son enseignement éthique. Le mouvement national géorgien a été étroitement lié à la foi orthodoxe. Il s’agit d’un mouvement national-religieux : il ne vise pas à la réalisation des objectifs nationaux sans la restauration de la conscience éthique et religieuse… L’État et l’Église ne doivent pas s’immiscer dans leurs affaires, mais fournir l’effort pour l’unité de la vie sociale et ecclésiale… Le rétablissement de l’indépendance de l’État doit être suivi par l’établissement de l’orthodoxie comme religion d’État. »
Ce premier président a exercé ses fonctions pendant moins d’un an. Son héritage politico-religieux, exprimé dans ce discours inaugural, s’est toutefois diffusé. Il a maintenu une confusion difficile entre la création d’un État indépendant (une république dotée d’institutions démocratiques, y compris des élections multipartites) et l’établissement de l’orthodoxie comme religion d’État. La distinction toujours floue entre un État laïc et une supériorité orthodoxe est devenue un héritage véritablement difficile pour la Géorgie contemporaine.
De plus, depuis l’indépendance obtenue en 1991, l’Église orthodoxe de Géorgie n’a jamais été loin des tendances idéologiques de l’Église orthodoxe russe. Les Églises orthodoxes dans ces deux pays, toutes proportions gardées, ont contribué au climat politique actuel. La réponse à la question « l’Église orthodoxe de Géorgie défend-elle la démocratie et la souveraineté en Géorgie » est la suivante : l’Église n’accepte pas (peut-être, refuse-t-elle de comprendre) un régime démocratique dans un État laïc, mais soutient une sorte de souveraineté avec une « idéologie orthodoxe » similaire, sinon identique, à l’idéologie du « monde russe ». Cette idéologie se caractérise par différents éléments comme le soutien au soi-disant « valeurs traditionnelles » ou encore une communication ambiguë.
La hiérarchie supérieure de l’église institutionnelle restent proches du gouvernement, assistant aux ouvertures officielles du Parlement et à l’investiture d’un nouveau président dont la légitimité est remise en cause. La récente critique de la présidente Salomé Zourabishvili par le bureau des relations publiques du Patriarcat géorgien lorsque celle-ci a tenté d’unir une opposition fragmentée avant les élections législatives d’octobre 2024 le souligne aussi. En tant que seule personnalité politique « légitime » de l’opposition politique, la société civile et les partenaires stratégiques occidentaux de la Géorgie, la présidente Zourabishvili, continue de se tenir aux côtés du peuple géorgien dans sa lutte pour l’avenir européen. Beaucoup sont en accord avec son discours selon lequel le « combat européen » est un combat légitime en adéquation avec le droit Constitutionnel pour le peuple, en adéquation avec le 78e article de la Constitution. L’orthodoxie institutionnelle est ainsi un serviteur à plein temps de ce système autocratique déviant, sous influence russe et menaçant par conséquent la démocratie et la souveraineté.
LJI : Que pensez-vous de l’arrivée de l’administration Trump et de son impact sur le parti au pouvoir ?
TG : Jusqu’à récemment, le Rêve géorgien (GD) préconisait occasionnellement son soutien à l’intégration européenne, mais sans aucune substance. GD a créé un système dans lequel il y a très peu de place pour une démocratie libérale. Une place importante est donnée à l’usurpation des pouvoirs exécutifs et législatifs, au discours de haine et au rejet de tout ce qui est différent. Les choses se sont compliquées ces dernières semaines. Le parti GD espérait échapper à l’isolement politique post-électoral après l’investiture du président Donald Trump. Il semble toutefois que la Géorgie ne soit pas sur le radar du président américain, tandis que l’opposition géorgienne continue de recevoir un soutien bipartite au Sénat et à la Chambre des représentants.
LJI : Quelles sont vos perspectives d’analyse sur le long terme ?
TG : Le résultat de cette lutte sur le long terme est devenu clair : une nouvelle génération est née en Géorgie, libre, confiante, auto-organisée, disciplinée, dédiée aux principes de la démocratie et de la société ouverte, défendant la souveraineté menacée. Ils suivent un nouveau style de leadership, inconnu de l’espace caucasien post-soviétique : beaucoup, sinon tous, mènent le processus de résistance ensemble, se remplaçant les uns les autres, parlant fort si nécessaire mais restant la plupart du temps résilients et sereins.
Sur le plan politique, « l’incertitude géorgienne » est toutefois loin d’être un exemple unique. De nombreux pays sont impliqués non seulement dans des luttes politiques mais aussi dans la guerre et les effusions de sang incessantes. Les spécificités du cas géorgien sont cependant bien plus profondes que des élections truquées, comme récemment en Roumanie. Notre avenir est lié étroitement à celui de l’Ukraine, bien que la guerre sur notre sol ne soit pas de la même intensité. Si les initiatives européennes parviennent à étendre leurs influences au Caucase, il y aura peut-être une petite chance de survie.
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