Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et influence – Le 29 janvier 2025
Florence Bergeaud-Blackler est docteur en anthropologie, chargée de recherche CNRS. Elle est également présidente du Centre Européen de Recherche et d’Information sur le Frérisme
Entretien présentant la reconnaissance de son travail de recherche par l’Etat français sur la nébuleuse des Frères musulmans. Les stratégies d’influence de la Confrérie au sein de l’Europe et son imbrication dans les mouvements terroristes sont aussi examiné
Les Jeunes IHEDN (LJI) : Le général Lecointre vous a remis les insignes de la Légion d’honneur, 10 ans après les attentats islamistes de 2015, en vous comparant à un soldat-savant. Que vous évoque cette récompense de l’ancien chef d’état-major des armées, consacrant vos trente années de recherche sur la nébuleuse des Frères musulmans ?
Florence Bergeaud-Blackler (FBB) : J’ai en effet reçu les insignes de Chevalier des mains du général d’armée François Lecointre, ancien chef d’état-major des armées et Grand chancelier de la Légion d’honneur, durant une cérémonie qui m’a beaucoup émue et qui marque pour moi un tournant à plusieurs titres. D’abord, le Général ne lisait pas, et son éloge inspiré semblait faire écho au discours de « combattant » que j’avais préparé pour cette occasion, qui coïncidait avec le 10e anniversaire des attaques terroristes de janvier 2015, et qui m’a conduit assez naturellement à l’issue de mon discours, à inviter le public à entonner la Marseillaise. Je viens de l’université, un milieu assez rétif à ces manifestations patriotes, et si vous m’aviez dit en 2015 que je serai honorée par la République 10 ans plus tard, j’aurais sans doute été sceptique.
Mais je dois reconnaître que 2015 a été pour moi un moment de prise de conscience, je ne pouvais plus m’en tenir à expliquer froidement ce qui était finalement une lente décomposition du tissu social, une remise en question de notre modèle d’intégration et finalement, la contestation de notre régime démocratique. Nous sommes formés à la neutralité axiologique, c’est une bonne chose pour l’analyse, mais cela ne signifie pas qu’en dehors de cela, nous, chercheurs, devons neutraliser notre appartenance citoyenne. Je suis française, citoyenne de ce pays et comme chaque Français, j’ai un devoir envers ma patrie et ma culture. J’ai aussi – je viens de fêter mes 60 ans – un devoir de transmission. Et ce que j’ai à transmettre à ma modeste échelle, c’est ce que j’ai compris de l’influence de l’islamisme en Europe, compréhension à partir de laquelle nous pourrons trouver les solutions pour se défaire de son emprise.
LJI : Quel est votre état des lieux de l’influence de la Confrérie en Europe ?
FBB : Cette influence est forte. On parle en ce moment de « submersion » migratoire, mais ce qui rend le problème très aigu, c’est celui de la « subversion » opérée par l’islamisme et de ses alliés. Une immigration raisonnable, dans une société qui fait moins d’enfants, s’entend assez bien si elle a les moyens d’assimiler. L’assimilation est un processus actif, et non passif. Il faut exiger des nouveaux arrivants qu’ils respectent le pays d’arrivée. Cela signifie qu’il faut nous et leur rappeler que la France a ses règles propres, son histoire, ses traditions, sa géographie, que tout cela forme un équilibre délicat, que l’on appelle culture au double sens de patrimoine et de culture du jardinier. Cela signifie aussi que, dans ce monde huntingtonien où les civilisations s’entrechoquent, il faut protéger nos frontières – au sens large – des attaques extérieures, qu’elles viennent de nations ou d’idéologies.
Le frérisme est une idéologie conquérante qui provient de la confrérie des Frères musulmans, qui s’est incrustée en Europe dès les années 1960 avec un projet de société islamique, et qui instrumentalise la population musulmane pour en faire une arme. Le frérisme agit de l’intérieur par subversion des institutions, en évitant la violence, mais en la justifiant lorsqu’elle se produit. Si vous voulez, la subversion peut être définie comme le fait d’utiliser la force de l’ennemi contre lui-même, sans qu’il s’en aperçoive. On prend souvent l’image de la grenouille, qui, chauffée petit à petit dans la marmite, ne s’aperçoit pas qu’elle est en train de s’ébouillanter. Son adaptation permanente à une situation de plus en plus intolérable l’épuise jusqu’à la mort.
Ce que fait le frérisme, c’est de transformer nos sociétés judéo-chrétiennes en société charia-compatibles pour qu’elles se donnent, à termes, naturellement à l’islam. Le génie du frérisme est de savoir s’appuyer sur des mouvements radicaux révolutionnaires, comme la gauche radicale, et suicidaires, comme le wokisme. Les révolutionnaires croient voir dans l’islamisme son prolétariat, les wokes pensent que l’islamisme est la revanche naturelle de l’humanité sur la domination blanche, et pensent que toute cohérence, la science, les structures, l’autorité, ne sont que des calculs du pouvoir blanc dominant. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le frérisme est système d’action ; il ne s’arrête jamais d’endoctriner et de tromper, de chauffer la marmite. La lutte contre « l’islamophobie réelle ou supposée » est un dispositif fictionnel de choix en faisant croire aux jeunes musulmans qu’ils seront détestés tant qu’ils ne vivront pas dans la maison protectrice de l’islam (dar el islam).
LJI : Sur le plan européen, d’autres universitaires s’engagent aussi à dénoncer cette mouvance théologico-politique, comme Wasim Salman du PISAI, et de l’importante plateforme internationale de recherche Pluriel : « Est-il possible d’ignorer la doctrine fondamentaliste, radicale et violente des Frères musulmans et d’oublier leurs maîtres de pensée, théoriciens du jihadisme contemporain ? ». Comment promouvoir de manière systémique à la sphère politique française et européenne ces élans de lucidité universitaire ?
FBB : Je ne connais pas les travaux de Wasim Salman, promoteur du dialogue islamo-chrétien, mais quand je lis sous sa plume, dans l’article que vous mentionnez, que « l’islam et le christianisme sont deux religions qui enseignent le respect de la vie humaine et de la famille, tout en rejetant la guerre et la violence », je m’interroge. Pourquoi partir d’une prémisse factuellement fausse ? Ces deux religions diffèrent dans leur approche du pouvoir et de l’usage de la violence, pourquoi faire comme si elles pensaient et parlaient de la même chose ? C’est le contraire de la lucidité, c’est du déni. Chacune a son propre chemin à faire. Je me méfie de cette expression de « dialogue des religions », belle sur le papier, mais qui, généralement, profite à l’une aux dépens de l’autre. Aujourd’hui c’est l’islam, et en particulier sa version islamiste, qui chasse partout le christianisme. C’est à elle de réfléchir à son rapport à la violence. Quand je lis une phrase comme « Chrétiens et musulmans sont appelés à faire face à l’extrémisme et à adopter une laïcité inclusive qui garantisse la liberté religieuse de tous les citoyens », je reconnais aussi le phrasé du frérisme qui ne dit pas autre chose. Les Frères musulmans, notamment en Europe, ont toujours prôné un dialogue islamo-chrétien pour affaiblir une laïcité qui ne les arrange pas puisqu’elle rappelle la séparation entre le religieux et le politique. La laïcité énonce la limite entre les deux et, à mon sens, le primat de la démocratie sur la théocratie, et la rendre inclusive est un dangereux non-sens.
LJI : Comment réagissez-vous à ces propos d’Olivier Roy sur les liens possibles de Daesh avec l’islam politique, notamment celui des influents Frères musulmans : « Daesh est clairement l’enfant d’Al-Qaïda. Tous ses dirigeants viennent de là, aucun ne provient des Frères musulmans. » ?
FBB : Olivier Roy a écrit cela en 2015, alors que Daech, l’État islamique, avait été proclamé par al-Baghdadi à peine un an auparavant. Daech avait une approche territoriale, alors qu’Al-Qaïda était organisé en réseau, mais l’objectif des deux est le même : détruire l’Occident, supposé être le principal obstacle, et faire régner l’islam sur la terre. Et ceci est parfaitement inscrit dans le programme des Frères musulmans. Daech était plus conforme sur le plan légal puisque, selon les textes religieux, seul un calife peut déclarer un jihad offensif. Mais cela ne change rien, il y a bien de l’ADN frériste dans ces deux mouvements.
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