Guerre à Gaza : un an de recompositions au Moyen-Orient (2/3)

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[ COMPTE-RENDU ]

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Table Ronde 1 : Quelles stratégies des puissances régionales face au conflit Israël-Hamas ?

Colloque Les Jeunes IHEDN – Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO) du 23 octobre 2024

Depuis un an, des dizaines de milliers de victime en Palestine, des milliers au Liban et en Israël, des otages toujours prisonniers. Après l’agression du Hamas le 7 octobre dernier et la réponse immédiate d’Israël, la guerre s’est installée pour une durée indéterminée, d’abord à Gaza et maintenant au Liban. Cette guerre diffusée en direct via les réseaux voit s’affronter des narratifs composés de chiffres et de déclarations souvent contradictoires, et engage des controverses juridiques de qualification : attaques terroristes, crimes de guerre, actes de génocide. Une chose est certaine, cette guerre a déjà tué et tue encore de très nombreux civils. Les plus hautes instances internationales sont mobilisées par tous les acteurs et ne semblent pas être en mesure d’apporter une réponse ferme, encore moins une solution contraignante. Les puissances régionales du Moyen-Orient ont dû adapter leurs stratégies extérieures, et plusieurs crises préexistantes ont été affectées : nous pouvons parler de recompositions géopolitiques de la région.

Face à cette situation, les étudiants du comité Moyen-Orient des Jeunes IHEDN ont voulu donner la parole à la recherche. L’objectif de ce colloque est donc de s’informer de façon fiable, d’échanger sur des sujets complexes qui demandent du recul et des efforts pour entrer dans le détail et affiner son jugement.

Israël dans la guerre : une position difficile sur la scène internationale et une crise interne. – Thomas Vescovi, EHSS/ULB

L’élimination du chef du Hamas, Yahya Sinouar, le 16 octobre ne signifie pas pour Benjamin Netanyahou la fin de la guerre mais « le début de la fin », préférant l’usage de la force dans une bande de Gaza déjà largement détruite.

Quels principes guident la stratégie militaire israélienne ?

Le « risque zéro » et la « Doctrine Dahiya » sont les deux principes qui guident la stratégie militaire israélienne menée à Gaza. Le premier implique que la protection de la vie des soldats est primordiale dans la guerre menée. Ainsi, les zones d’opération sont bombardées en amont et les habitants sont « invités » à partir. De fait, lorsque les soldats pénètrent dans la zone – que la presse israélienne a qualifié de « kill zone » – toute présence humaine est considérée comme une cible potentielle. Quant à elle, la doctrine Dahiya [1] préconise dans le cadre d’une guerre asymétrique en milieu urbain l’usage d’une force disproportionnée en visant indistinctement les zones civiles et de combats, les zones civiles pouvant servir de base à des attaques. Plonger la population dans le désœuvrement par la destruction empêche le développement de toute organisation. Le but est que le niveau de destruction soit tel, qu’il soit un moyen de dissuasion et amène la population civile à se distancier de l’organisation visée. À ces deux principes s’ajoute un usage intensif de l’intelligence artificielle pour désigner des cibles avec des règles d’engagement autorisant des frappes pouvant aller jusqu’à 15 à 20 civils tués pour la mort d’un combattant du Hamas, jusqu’à 100 civils autorisés pour un commandant ou un responsable.                 

À partir du 27 octobre, aux bombardements s’est ajoutée l’offensive terrestre qui a suivi 3 phases. Une 1ère phase concentrée sur le Nord de Gaza (avec notamment Gaza city) ; une 2e phase qui a visé le Sud avec pour objectif la prise du corridor de Philadelphie, zone frontalière entre la bande de Gaza et l’Égypte ; une 3e phase – en ce moment (ndlr : le 23 octobre 2024) – consiste à une réduction de l’intensité de la guerre avec un maillage territorial fort, avec la construction de routes et bases militaires israéliennes, notamment de l’axe de Netzarim[2] qui coupe la bande de Gaza en deux. L’armée israélienne a pris possession de 26 % de la bande de Gaza. Cette stratégie cherche également à isoler le nord de la bande de Gaza afin de réduire drastiquement sa population, s’appuyant sur les recommandations du programme « Order and Clean Up », également connu sous le nom de plan « Eiland ». Ce plan vise premièrement à évacuer les 300 000 palestiniens qui résident encore au nord de l’axe Netzarim en y instaurant un siège strict, puis à assiéger les combattants qui s’y trouvent en affaiblissant progressivement leurs ressources, les contraignant à se rendre ou à mourir de faim. Le Hamas, de son côté, maintient sa pérennité par sa capacité à recruter, maintenir une activité militaire par un minimum d’actions, et se positionne en acteur de gouvernance indépassable dans le conflit.                 

Un nouveau front qui s’ouvre en Cisjordanie mais qui demeure peu médiatisé. En Cisjordanie, 700 Palestiniens ont été tués depuis le 7 octobre, avec destructions d’infrastructures, et arrestations du corps politique et associatif palestinien. Les pouvoirs administratifs de l’armée israélienne en tant que force de l’occupation ont été transférés vers le portefeuille du ministre des Finances et chefs des colons, B. Smotrich, dans une stratégie d’annexion de fait. À titre d’exemple, le 3 juillet 2024, le gouvernement israélien a approuvé la confiscation de 13 km2 de terre dans la vallée du Jourdain, saisie la plus importante depuis 1993.

Quel rapport de force politique se dégage en Israël ?

Sur le plan domestique, les Israéliens dans leur grande majorité ont largement intériorisé le paradigme de la droite israélienne et son establishment politique (Netanyahou depuis 2009) qui consistait à croire qu’une question coloniale pouvait être enterrée ou relayée au second plan uniquement par des moyens sécuritaires. L’attaque du Hamas le 7 octobre est venu percuter ce faux semblant. Ainsi, dans les semaines qui suivent cet évènement, deux sentiments dominent au sein de la population juive-israélienne : premièrement, la violence du 7 octobre a été telle qu’il n’y a aucun espoir de voir les otages revenir vivants, deuxièmement, le Hamas doit être mis hors d’état de nuire par tous les moyens possibles.

Une violence militaire largement soutenue par la population en Israël, mais laissant peu d’espoir pour le retour des otages. Le gouvernement israélien ne pouvait tolérer l’humiliation du 7 octobre, ainsi Netanyahou a pu bénéficier d’un consensus, non pas autour de sa personne, mais lié au choc et aux traumatismes de l’attaque, pour engager une opération de grande ampleur contre le Hamas. Pour parer au rejet de sa personne, un cabinet de guerre est mis en place comprenant des membres de l’opposition. Dans ce contexte, les propositions faites par le Hamas les 8, 9 et 10 octobre, visant à libérer immédiatement des otages civils en échange d’un arrêt des bombardements israéliens, ont été ignorées, l’objectif prioritaire du gouvernement restant la poursuite de l’offensive militaire.

La gestion de la réponse militaire et de la crise des otages a entraîné des critiques et la démission de deux membres de l’opposition au sein du gouvernement. Deux évènements vont cependant galvaniser l’opposition israélienne et effriter le consensus militariste. Premier évènement : la trêve du 24 au 30 novembre 2023, au cours de laquelle 110 otages sont libérés, amène une partie de la population israélienne à réaliser que les otages peuvent revenir vivant à condition de négocier un accord [3]. Deuxième événement : en juin 2024, Benny Gantz et Gadi Eizenkot [4], membres de l’opposition siégeant au cabinet de guerre, démissionnent en accusant Netanyahou ne d’avoir aucun plan pour l’après-guerre à Gaza, de chercher à maintenir un état de guerre permanent afin d’éviter de nouvelles élections, et surtout, d’avoir cédé à plusieurs reprises à l’extrême droite, empêchant ainsi la signature d’un accord.

Les manifestations qui ont lieu chaque samedi soir sont la conjugaison de trois forces : d’un côté les historiques anti-Netanyahou [5] qui réclament la tenue d’élections immédiates, les familles des otages qui réclament la signature d’un accord pour libérer leurs proches, et enfin l’historique mais très minoritaire gauche anti-occupation qui plaide pour la fin de la guerre et le respect des droits des Palestiniens.

Cependant, l’effritement du consensus militariste n’ouvre pas la voie à la construction d’un mouvement véritablement pacifiste. 70 % des Israéliens estiment que la réponse militaire israélienne dans la bande de gaza est adéquate. Le cœur des manifestants en Israël ne cache pas sa motivation : le retour des otages pour poursuivre la guerre ensuite. Contrairement à de nombreuses prédictions faites dans les médias au lendemain du 7 octobre, la fin de Netanyahou est loin d’être assurée : si son camp a nettement chuté dans les sondages au lendemain de l’attaque, celui-ci peut désormais capitaliser sur certaines victoires qui galvanisent son électorat notamment l’assassinat du chef du Hamas, Ismaël Haniyeh ou encore du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.  Il profite de l’état de guerre pour se poser en homme fort et protecteur.  

Sur quelles dynamiques repose l’isolement international d’Israël ?           

Effritement du capital moral dont a pu bénéficier Israël au moment du 7 octobre, pour 3 raisons. Premièrement, le soutien des occidentaux s’est vu confronté aux crimes perpétrés par l’armée israélienne dans la bande de Gaza ; au flux quotidien d’images en provenance de l’enclave palestinienne ainsi qu’aux rapports et témoignages faisant état d’actes « génocidaires » qui ont favorisé les mobilisations des différentes sociétés civiles. Ces images qui s’accompagnent également d’un refus de plusieurs pays occidentaux de traduire leurs critiques de la guerre en actions et sanctions concrètes marqueront une génération pour qui Israël demeurera perçu par ses crimes commis à Gaza.

Deuxièmement, du point de vue du monde arabe et du Sud Global, à quelques exceptions près, le Hamas n’est pas considéré comme un groupe terroriste et l’attaque du 7 octobre s’inscrit pleinement dans le cadre d’une guerre coloniale qui est menée par Israël à l’encontre du peuple palestinien. Dans cette perspective, la destruction de Gaza s’ajoute à une longue liste de violations du droit international et d’impunité qui justifient pour ces pays du Sud et leurs sociétés civiles le renforcement de l’isolement d’Israël. Troisièmement, l’absence évidente de plan : le gouvernement israélien n’a aucun plan pour l’après-guerre à Gaza, du moins aucun plan qui ne comprend pas le maintien de son armée voire le développement progressif d’une colonisation dans la bande de Gaza, ce qui est contraire à la perspective d’un État palestinien.

Ces trois dynamiques ont favorisé la prise de décision par plusieurs États de reconnaitre l’État de Palestine et de marquer au niveau international un soutien fort : en mai 2024, 143 pays ont approuvé à l’Assemblée générale de l’ONU la demande d’admission de l’État de Palestine.

Cet isolement d’Israël sur la scène internationale doit être toutefois nuancé par deux aspects. D’abord, Israël, produit d’un colonialisme de peuplement s’est construit au dépend de ses voisins et en considérant l’isolement comme une modalité de son développement. Dans l’esprit typique d’une relation métropole-colonie, l’enjeu pour Israël est de garder des liens économiques et militaires ainsi que les soutiens diplomatiques avec ses principaux alliés occidentaux. L’aide publique et privée américaine et ses échanges commerciaux avec l’UE permettent à son économie de se maintenir. Si l’économie israélienne aujourd’hui tient alors que 46 000 entreprises ont fermé et 60 000 fermeront probablement d’ici la fin de l’année 2024, avec un coût de la guerre qui s’élève à 120 milliards de dollars soit 20% du PIB, c’est principalement grâce à l’aide public et privé américaine et aux échanges commerciaux avec l’Union européenne. De nombreux acteurs, ajoutés aux États-Unis, soutiennent Israël comme la Hongrie de V. Orban – qui vote régulièrement aux Nations Unis en faveur d’Israël – ou l’Inde de Modi qui a tissé des partenariats avec Israël qui permettent au pays, malgré un an de guerre à Gaza, de continuer à faire fonctionner son économie. Enfin, si le 7 octobre a mis un coup d’arrêt dans le processus de normalisation de différents pays arabes avec Israël, l’intérêt de nombreux dirigeants à reprendre ces demeurent négociations (notamment l’Arabie Saoudite), en considérant Israël comme un allié potentiel dans une guerre contre l’influence iranienne.

Les ambitions régionales de l’Arabie Saoudite contrariées par le contexte de guerres au Proche-Orient – Fatiha Dazi-Héni, IRSEM

Avant le 7 octobre : abandon de la question palestinienne, crise de confiance avec les États-Unis, désescalade au Proche-Orient. Avant le 7 octobre, la situation dans la région semblait évoluer vers une sorte d’idéal : une pacification du Proche-Orient et une prospérité économique portée par les accords d’Abraham, malgré les tensions persistantes, en Palestine surtout en Cisjordanie. Ainsi, le 7 octobre montre que pacifier une région sans résoudre à la racine le problème fondamental, c’est-à-dire solutionner politiquement le problème palestinien, n’est pas possible. L’absence de solution politique en Palestine a conduit, in fine, à la situation explosive que nous connaissons. Il y a eu une période de désescalade régionale avec la normalisation des relations entre l’Arabie Saoudite et l’Iran en mars 2023 sous les auspices de la Chine. Deux ans avant, Oman et Bagdad avaient déjà commencé à rétablir des liens diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, agissant en tant que médiateurs. Finalement, les Saoudiens se sont tournés vers la Chine, la mettant face à ses responsabilités d’aspiration à être une grande puissance. Sachant que États-Unis n’avaient aucun levier et faisaient preuve d’un désintéressement, cela a poussé l’Arabie Saoudite et d’autres acteurs comme les Émirats arabes unis à diversifier leurs relations économiques et géostratégiques, notamment avec la Chine [6]. De plus, la crise de confiance [7] avec les États-Unis explique cette volonté nouvelle de ces acteurs diplomatiques qui incarnent la centralité du monde arabe. Jusqu’à présent, la péninsule arabique (à l’exception de l’Arabie Saoudite, notamment avec les accords de Taëf en 1989[8]) a toujours agi en partenariat avec l’Égypte, demeurant dans une position en retrait et rarement surexposée. Cette crise de confiance les pousse désormais à ne pas chercher une autonomie stratégique complète (car leur sécurité reste largement dépendante du soutien occidental, notamment de l’armement américain), mais plutôt à adopter une politique d’équilibre. Un an après le début de la guerre à Gaza, on constate que l’Arabie Saoudite et l’Iran échangent davantage, coopèrent activement et font tout leur possible pour éviter une confrontation directe, notamment entre Israël et l’Iran.

Une politique saoudienne qui est restée timorée à l’égard de la guerre à Gaza, avec un discours flou.Mohammed Ben Salman (MBS) occupe une position centrale au sein de la monarchie saoudienne. MBS a affaibli « système polyarchique » saoudien qui assurait un équilibre interne grâce à une répartition du pouvoir [9] et garantissait une politique régionale équilibrée, évitant les décisions impulsives et imprévisibles. Une des conséquences les plus graves de cette dérive a été la guerre au Yémen, grave erreur stratégique de MBS. Son échec militaire au Yémen l’a mené à jouer la carte de la désescalade depuis 2022, de manière différente des EAU. Ce mouvement de désescalade a été initié par l’administration Trump, pourtant grande alliée des deux monarchies, lorsqu’elle a refusé d’engager des représailles contre l’Iran après les attaques sur les tankers à Fujairah (port des Émirats arabes unis) et sur les installations pétrolières saoudiennes, en septembre 2019. Date rupture : les Saoudiens et les Émiratis réalisent qu’ils ne peuvent plus compter sur la garantie de sécurité d’une administration américaine, qu’elle soit républicaine ou démocrate. Concernant la question palestinienne, l’Arabie Saoudite cherche désormais une réponse concrète et durcit son ton envers Israël, déçue par l’inaction des États-Unis qui continuent de soutenir militairement la guerre. Sans l’aide américaine, Israël n’aurait pas pu mener la guerre la plus longue de son histoire ; les États-Unis auraient pu influencer Israël s’ils en avaient vraiment eu la volonté. Paradoxalement l’Iran pourrait être le levier le plus intéressant pour eux mais les Saoudiens ne ferment pas totalement la porte à une normalisation avec Israël. Ils préfèrent dialoguer avec l’Iran malgré ce qui les opposent : il y aurait des discussions navales et des échanges directs entre Saoudiens et Iraniens, avec la médiation du Qatar. L’Iran, quant à lui, a multiplié les visites dans les capitales arabes.

Finalement, l’Arabie Saoudite refuse de normaliser immédiatement ses relations avec Israël, tout en laissant une porte ouverte. Celle-ci est susceptible d’être bien plus présente au Moyen-Orient comme elle a pu l’être en 1989 avec les accords de Taëf. Après une longue attente, une action diplomatique saoudienne à Gaza semble enfin se dessiner.

L’Iran, dans une perception de voisinage géographique obligé, pourrait représenter un levier. Des discussions irano-saoudiennes sont menées au Qatar et des manœuvres conjointes entre les deux pays ont été observées en mer rouge (les sources sont néanmoins peu nombreuses sur ce sujet). On constate une suractivité diplomatique iranienne en Jordanie, en Égypte et d’autres capitales arabes.

Crise interne et guerre externe ouverte : un tournant stratégique pour la République islamique d’Iran ? – Thierry Coville, IRIS

Une coordination régionale à travers à l’ « axe de résistance » qui repose sur deux points. Le premier est l’aspect idéologique, la lutte contre Israël est au cœur de l’idéologie du régime iranien [10]. Second aspect : stratégiquement, l’Iran ne fait pas le poids face aux forces conventionnelles d’Israël ou des États-Unis mais rappelle qu’elle a le pouvoir de déstabiliser la région (dimension dissuasive). Depuis le début de la guerre à Gaza, l’Iran affirme n’avoir joué aucun rôle dans l’attaque du 7 octobre, mais d’un autre côté nous observons la coordination avec les membres de l’axe de résistance, au travers d’attaques du Hezbollah dès le lendemain du 7 octobre et d’attaques contre les bases militaires américaines en Syrie et en Irak par les milices chiites proches de l’Iran. L’objectif officiel prôné par le pouvoir iranien et ses proxys (Hezbollah, Houtis, milices en Irak) est le cessez-le-feu à Gaza. Un conflit direct avec Israël et donc avec les États-Unis n’est pas envisageable.

Une activité diplomatique intense. Sur la stratégie diplomatique, les discussions avec les États-Unis se poursuivent sur deux aspects : la politique régionale de l’Iran et le programme nucléaire iranien. On sait que les négociations pour un retour des Etats-Unis dans l’accord sur le nucléaire (dont Donald Trump s’est retiré en mai 2018) se sont poursuivies de manière officieuse ces derniers mois et auraient même abouti à un accord en juillet 2023, incluant un ralentissement du programme nucléaire iranien, la libération d’otages américains détenus en Iran, en échange de fonds iraniens gelés en Corée du Sud [11]. Depuis le 7 octobre, l’Iran a continué de dialoguer avec les États-Unis, notamment par l’intermédiaire de l’Irak, pour les inciter à faire pression sur Israël en vue d’un cessez-le-feu, sous peine d’un débordement incontrôlable dans la région.                   
L’Iran opère une diplomatie intense dans la région avec les pays arabes. Ses discussions avec l’Égypte ou l’Arabie Saoudite étaient inimaginables 4 ans plus tôt. Cependant, si l’Iran maintient sa position historique radicale visant la destruction d’Israël, elle a su démontrer une certaine flexibilité comme le démontre son récent vote en faveur d’une résolution de l’ONU appelant au cessez-le-feu qui mentionnait la solution à deux États (point intéressant car l’Iran a toujours refusé la solution à deux États).

Le conflit à Gaza a débordé vers un affrontement direct entre l’Iran et Israël, qui n’était pourtant pas souhaitable.  Il était difficile pour l’Iran de rester silencieux après le double assassinat d’Ismaël Haniyeh et de Hasan Nasrallah, il en allait de la crédibilité de l’Iran vis-à-vis de ses alliés régionaux. Toutefois, l’Iran fait face à des divisions internes sur la question, entre un camp prônant une approche diplomatique et un autre, plus radical et sceptique vis-à-vis du droit international et des Occidentaux, qui défend le passage à l’action, craignant que le pays ne devienne la prochaine cible (en cas d’inaction de l’Iran). Il est possible que le nouveau président Massoud Pezeshkian ait convaincu le guide suprême de ne pas agir dans l’espoir de reprendre les négociations irano-américaines sur le nucléaire iranien pour lever les sanctions dans l’éventualité où Kamala Harris était élue. En cas d’attaque israélienne, l’Iran adaptera sa réponse en fonction de l’ampleur de l’agression (agir proportionnellement) et de l’implication des États-Unis dans celle-ci.

La Turquie d’Erdogan, d’une position d’arbitre à une critique virulente d’Israël ? – Sümbul Kaya, ENTPE/EVS

La position de retenue turque se transforme progressivement en critique virulente et en menace d’affrontement. La Turquie avait engagé une normalisation de ses relations avec Israël, dans son objectif de devenir un hub énergétique en Méditerranée occidentale en bénéficiant de son soutien. Recep Tayyip Erdogan et Benjamin Netanyahou se sont rencontrés à New York en septembre 2023 pour échanger sur les thèmes de l’énergie, de la technologie et de la cybersécurité. Mais le processus de normalisation s’est interrompu après le 7 octobre.              

Les trois aspects de la détérioration des relations reflètent (i) des inclinaisons idéologiques d’Erdogan, (ii) des dissidences internes et (iii) des préoccupations sécuritaires. La question israélo-palestinienne est en train de devenir une question de sécurité pour la Turquie, avec une activation du reflex de survie de l’État.

  • La Turquie défend depuis longtemps la cause palestinienne et une solution à deux États avec Jérusalem-Est pour capitale palestinienne. Erdogan a déclaré que peu importe les coûts (malgré la crise économique aujourd’hui), il suspendrait les relations commerciales avec Israël, lesquelles s’élevaient à 6,8 milliards de dollars par an. Il est également question d’un soutien idéologique à cette cause car Erdogan est proche des Frères Musulmans et considère le Hamas comme une organisation de résistants. De plus, certains cadres du Hamas résident en Turquie, où l’obtention de passeports leur est facilitée.
  • Au sein de sa politique intérieure, Erdogan a été acculé par les conservateurs islamistes qui étaient mécontents de son inaction et qui exigeaient des mesures plus radicales.
  • Les préoccupations sécuritaires sont au cœur de la politique étrangères du président turc. Les médias relaient l’idée que la Turquie pourrait également être prise pour cible. En réponse, le projet de défense a atteint un taux record de 47 milliards de dollars en 2025 [12]. Des réunions secrètes ont été organisées au Parlement turc afin de discuter de la menace israélienne, et le PKK est accusé d’être un proxy israélien [13].

Les tensions entre Israël et l’Iran ont conduit à une fragilisation des positions iraniennes en Syrie et en Irak, ce qui suscite des préoccupations pour la Turquie, notamment en ce qui concerne les YPG dans ces deux pays [14], qui pourrait gagner en influence. Dans ce contexte, la Turquie cherche à limiter cette évolution en lançant des propositions de paix, dont l’une inclut un dialogue avec le PKK pour permettre à ce groupe de déposer les armes, en échange de la libération d’Abdullah Öcalan, son leader emprisonné. Si ces négociations aboutissent, elles offriraient à la Turquie l’opportunité de se réaffirmer comme un acteur important dans la région, tandis qu’Iran et Israël se livrent à une confrontation.

[1] Cette doctrine tire son nom du quartier de Dahiya dans le sud de Beyrouth, qui est un bastion du Hezbollah. Elle a été formalisée par le général Gadi Eizenkot, membre du cabinet de guerre jusqu’en juin 2024).

[2] Le corridor de Netzarim ou la route 749 est un axe routier établi en 2023 par l’armée israélienne afin de séparer en deux la bande de Gaza et y accéder à des fins militaires.

[3] Une partie de la population accuse le gouvernement de ne pas accorder la priorité à leur libération. Des manifestations de grande ampleur ont été menées en septembre pour exiger un accord.

[4] Benny Gantz est chef d’État-Major de l’armée israélienne de 2011 à 2015, principal opposant à Benjamin Netanyahou avec lequel il noue un accord en 2020 pour être président de la Knesset. Gadi Eizenkot est chef d’État-Major de l’armée israélienne de 2015 à 2019, inventeur de la doctrine Dahiya. Le 12 octobre 2023, à la suite de l’accord conclu entre le Premier ministre Benyamin Netanyahou et Benny Gantz pour la formation d’un cabinet d’unité nationale, Gadi Eizenkot est nommé ministre sans portefeuille dans le gouvernement et observateur dans le cabinet de guerre, tandis que Benny Gantz est ministre sans portefeuille.

[5] On peut intégrer Yesh Atid et le Camp National (HaMahane HaMamlahti) : opposition institutionnelle contre B. Netanyahou.

[6] La coopération a notamment pris de l’ampleur dans le secteur des technologies, et plus particulièrement dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (i-TEC), avec un regain d’intérêt des États-Unis lorsqu’ils ont appris que la Chine pourrait installer une base militaire aux Émirats et coopérer dans le domaine de l’intelligence artificielle.

[7] Le refus de l’administration D. Trump en septembre 2019 d’organiser avec son allié saoudien des représailles militaires contre l’Iran après l’attaque iranienne sur des infrastructures pétrolières saoudiennes est perçu comme une « date de rupture » dans la confiance accordée aux Américains pour garantir la sécurité de l’Arabie Saoudite. Les Etats-Unis ont agi de même concernant l’attaque iranienne sur plusieurs tankers dans les eaux de Fujairah en mai 2019.

[8] L’Arabie saoudite s’implique largement dans ces accords qui marquent la fin de la guerre civile libanaise.

[9] Le pouvoir était originellement réparti entre différent membres de la famille royale ce qui empêchait qu’un seul individu ne concentre trop de pouvoir. MBS a réduit l’influence des autres princes et factions, ce qui lui a permis de centraliser le pouvoir exécutif.

[10] À titre d’exemple, le premier discours de l’Ayatollah Khomeini critique le rapprochement du Shah d’Iran avec Israël. L’Ayatollah Khomeini, à l’origine de la création de la République islamique d’Iran, inscrira la guerre contre l’État juif au cœur de l’idéologie du régime, idéologie qui est aujourd’hui poursuivie par l’ayatollah Ali Khamenei.

[11] L’Iran avait accumulé des revenus provenant de la vente de pétrole à des clients étrangers, dont la Corée du Sud, avant la réimposition des sanctions américaines en 2018. Ces fonds, stockés dans des banques sud-coréennes, n’ont pas pu être transférés à l’Iran avant les accords de 2023.

[12] Notamment par la mise en place d’une taxe sur les paiements par carte bancaire.

[13] Le PKK (Partiya Karkerên Kurdistan) est le parti des travailleurs du Kurdistan, une organisation politique kurde et un mouvement de guérilla très présent dans le sud-est de la Turquie, revendiquant une autonomie pour les Kurdes, et farouchement combattu par le gouvernement Erdogan qui le déclare mouvement terroriste. De récente manifestations pour la Palestine dans le Sud-est de la Turquie ont assimilé le PKK à Israël.

[14] Les YPG (Yekîneyên Parastina Gel, Unités de protection du peuple) sont une branche armée du parti kurde syrien (PYD) formée au début de la guerre civile en 2011. Elles sont considérées par la Turquie comme une émanation du PKK et listée terroriste de ce fait. Frontalier avec la Syrie, Erdogan ne souhaite pas qu’un État du Kurdistan puisse se former.

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Comité Moyen-orient & Monde arabe

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