Propos recueillis par E.M, le 29 avril 2025.
Grégoire Darcy est doctorant en sciences cognitives au Département d’Études Cognitives (DEC) de l’École Normale Supérieure (ENS-Ulm). Il enseigne la psychologie des politiques publiques au sein de diverses facultés civiles, dont l’ENS et Paris Dauphine. Parmi ces cours, figure notamment celui de sciences cognitives appliquées aux champs informationnels et culturels, réalisés au profit de l’Enseignement Militaire Supérieur Scientifique et Technique (EMSST) et de l’École de Guerre – Terre.
Les Jeunes IHEDN (LJI) : Avant toute chose, comment définiriez-vous la désinformation ?
Grégoire Darcy (G.D) :
Ce terme recouvre une catégorie spécifique dans un ensemble plus large. On entend souvent parler de mésinformation, de désinformation, de malinformation, qui sont des notions proches, mais qui sont des réalités différentes.
Dans les deux cas, il s’agit d’informations exactes, mais ciblées de manière stratégique pour susciter des réactions émotionnelles divergentes et influencer la représentation que les gens ont de l’UE. Il n’y a pas d’usage de fake news (fausses informations) ni de falsification de la vérité, c’est simplement un usage décontextualisé de la vérité.
Ainsi, l’enjeu n’est pas nécessairement les fake news ou le mensonge pour désinformer. Les fake news ne représentent que la « partie émergée de l’iceberg ». C’est pourquoi se concentrer uniquement sur la détection et la réduction des fake news ou des ingérences étrangères reste assez limité. Il faut s’intéresser à l’ensemble de la chaîne de la désinformation.
LJI : Comment justement schématiser cette chaîne de la désinformation ?
G.D : Cette notion pédagogique peut se décomposer en quatre étapes, qui correspondent aussi à quatre niveaux sur lesquels on peut agir. On commence par la production des contenus manipulatoires (1). Ensuite, il y a la diffusion de ces contenus dans l’espace informationnel (2), qui peuvent aboutir à une transformation des croyances chez certaines personnes exposées (3). Cette transformation des croyances peut, elle-même, aboutir à une modification de leur comportement (4).
La désinformation est pensée comme problématique, précisément parce qu’elle parviendrait à modifier les croyances et les comportements, et donc à affecter la rationalité et l’autonomie des individus. Ce qui, en démocratie, est plus qu’important puisque ces dimensions garantissent le libre exercice du jugement des citoyens.
Les disciplines techniques, en particulier les sciences « dures » du cyber et la captologie par exemple, s’intéressent surtout à l’amont de cette chaîne, c’est-à-dire à la création, à la détection, à la propagation des contenus. Par exemple, le service VIGINUM, au sein du SGDSN (Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale) a été mis en place pour détecter et analyser les opérations numériques d’ingérence étrangère. Or, pour comprendre ce qui se joue en aval, pour intégrer la manière dont ces contenus vont ou non influencer nos croyances ou nos décisions, il est indispensable de mobiliser d’autres sciences empiriques comme la psychologie ou les sciences cognitives.
LJI : Pouvez-vous nous parler des difficultés aujourd’hui rencontrées dans cette lutte ?
G.D : Le problème, c’est qu’aujourd’hui, l’aval de cette chaîne est presque complètement désinvesti en France. On a tendance à travailler avec une vision un peu naïve et mécanique de la psychologie humaine, avec un seul canal de transmission dans un schéma réducteur. La désinformation affecte les croyances des gens. Ces croyances-là affectent leurs comportements. On peut ainsi aboutir sur cette réduction à un modèle mental simpliste de la façon dont les gens raisonnent, ce qui amène à réduire le problème de la mésinformation et du complotisme à un simple problème de rationalité. Pour caricaturer, « la mésinformation serait efficace parce que les gens sont stupides, ou à cause des biais cognitifs ». Il y a plusieurs problèmes avec cette approche. Je vais en donner deux exemples :
Prenons le cas de l’efficacité de la propagande nazie. Est-ce que l’exposition à cette propagande antisémite se traduit par une augmentation des actes antisémites ? Dans certaines régions d’Allemagne, avant la Seconde Guerre mondiale, nous relevons une corrélation entre l’exposition à la propagande antisémite et le taux d’actes antisémites. À partir du modèle naïf dont je parlais, on pourrait se dire que la propagande modifie les croyances des individus à propos des juifs, ce qui se traduit en retour par une augmentation des actes antisémites.
Dans cette perspective, les opérations de contre-propagande, pourraient être par exemple de « débunker » (démystifier) les croyances antisémites en réfutant les informations issues du régime nazi. Mais lorsque l’on fait une analyse un peu plus fine des mécanismes à l’œuvre, on se rend compte qu’il y a plusieurs effets. Le premier, c’est qu’il existe un effet asymétrique de la propagande selon les publics : chez les personnes qui n’étaient pas antisémites, elle a eu un effet neutre, voire contre-productif, et l’exposition répétée à un discours haineux a renforcé leur méfiance envers le régime. Ce sont quasiment exclusivement les personnes initialement antisémites qui ont été touchées par cette propagande. Mais ce n’est pas nécessairement en changeant leur croyance et leur représentation, c’est en envoyant un signal institutionnel. Le fait que la propagande antisémite soit diffusée massivement, notamment par la radio, indique implicitement que l’État est désormais pour l’accomplissement d’actes antisémites.
Autrement dit, le levier principal, ce n’est pas le changement des croyances, mais la modification de la position de l’État vis-à-vis des comportements antisémites. Ainsi, le véritable canal de transmission qui peut conduire à ces actes, ce n’est pas une persuasion idéologique, mais l’interprétation d’un relâchement du contrôle social et juridique. Concrètement, les personnesantisémites qui voulaient passer à l’acte avant la propagande ne le faisaient pas parce qu’elles craignaient la prison, mais la propagande devenant un signal de la position de l’État, la peur de la condamnation disparaît.
Cela montre bien que déduire une propagande efficace, simplement par une relation entre l’augmentation de la propagande et une modification des comportements, n’est pas forcément une bonne analyse. Forcément, cela joue, mais ce n’est pas le seul levier de transmission. Si nous n’identifions pas tous les leviers de transmission, nous ne pouvons pas faire de contre-propagande ni de contre-ingérence efficace.
Si nous prenons l’exemple de l’adhésion aux théories du complot ou aux mouvements sectaires, les recherches montrent en réalité que l’un des meilleurs prédicteurs de cette adhésion n’est pas la déficience cognitive ni le défaut de raisonnement, mais la solitude ou l’isolement social. En adoptant un cadrage rationaliste, on pourrait croire que penser que des extraterrestres vont arriver ou que la Terre est plate, c’est uniquement une incapacité à raisonner correctement. Pourtant, des croyances qui paraissent irrationnelles du point de vue de la rationalité telle qu’on l’entend traditionnellement, peuvent être en quelque sorte logiques d’un point de vue social. Lorsqu’une personne est isolée, intégrer une secte ou une communauté complotiste permet dans une certaine mesure, de retrouver du lien, d’accéder à un réseau d’amitié.
Par ailleurs, il existe des déterminants autres qu’épistémiques – c’est à dire autres que la vérité ou la fausseté d’une croyance –lorsque l’on va proférer de la désinformation. Par exemple, un certain nombre de personnes adhèrent à l’idée d’un complot mondial. Parfois, il est pédo-sataniste, parfois ce sont les « Illuminatis », parfois ce sont les « Francs-maçons »… C’est un complot qui serait extrêmement puissant, disposant de police secrète, prêt à enlever ou assassiner ceux qui voudraient le dénoncer. Toutefois, les gens qui y croient vont dénoncer le complot sur Facebook. Ils vont faire des groupes pour échanger autour, voire réaliser de grandes conférences dessus. En revanche, lorsque l’on prend justement quelqu’un qui est dans un État très autoritaire, où il y a vraiment une police politique qui peut être violente, tout de suite, les gens vont beaucoup moins dénoncer « le grand complot ». Cela montre une sorte de décalage entre l’expression de croyance et la véritable croyance, qui n’est pas du tout gouvernée par une évaluation rationnelle. Le souci n’est pas épistémique, ce n’est pas un souci de vérité, mais ce sont avant tout des dynamiques sociales.
Il s’agit moins d’exprimer une analyse de la situation que d’un geste d’inscription collective et de signalement identitaire.En sciences cognitives, les travaux de Hugo Mercier et Dan Sperber interprètent ce phénomène en distinguant les croyances intuitives des croyances réflexives – c’est-à-dire des croyances qui vont être socialement exprimées mais qui n’ont pas de conséquences concrètes sur la vie des gens. Par exemple, nous pouvons mentionner la thèse exprimée sous cette forme : « on n’a jamais marché sur la lune ». En réalité, la plupart des croyances complotistes sont des croyances réflexives. De plus, il y a également une hypothèse selon laquelle adhérer publiquement à une croyance extrême sert à renforcer l’appartenance à un groupe, à consolider les liens sociaux internes et à brûler les ponts avec des groupes extérieurs pour marquer une fidélité sans retour. Par exemple, si je dis que je suis platiste de façon publique, ça va brûler les ponts avec mes amis non-platistes qui vont penser que je suis fou, mais cela va consolider mes liens sociaux avec la communauté platiste. Cette dynamique explique pourquoi certaines croyances, bien que coûteuses ou absurdes d’un point de vue épistémique et rationnel, sont adoptées et proclamées avec force par certains.
Pour résumer, l’adhésion à des croyances extrêmes, c’est aussi le reflet de dynamiques sociales, ce n’est pas seulement un problème épistémique, ni seulement un problème de rationalité. C’est important de le prendre en compte parce que ça va déverrouiller des politiques structurelles de lutte contre la désinformation par le renforcement du lien social, par la lutte contre la solitude.
LIJ : Quels sont les déterminants de la croyance et de la diffusion de la mésinformation ?
G.D : Au niveau de la croyance dans la mésinformation, on peut faire une typologie entre deux types de déterminants : les déterminants au niveau individuel et les déterminants au niveau structurel. Pour les déterminants individuels, il y a plusieurs caractéristiques. On peut encore une fois faire une sous-typologie entre les déterminants qui sont les facteurs de personnalité, d’autres qui sont des facteurs cognitifs et enfin d’autres qui sont des facteurs identitaires.
La désinformation doit donc être comprise non comme une pathologie isolée, mais comme un symptôme de dynamiques sociales, économiques et politiques plus profondes. Si les interventions actuelles, donc la vérification des faits, la régulation des plateformes, l’éducation aux médias, permettent de limiter certains effets immédiats, elles restent insuffisantes pour lutter sur le fond contre le terreau propice à la prolifération de la désinformation.
Comprendre la désinformation comme étant déterminée par les dynamiques sociales, les dynamiques économiques, la prévalence de pathogènes et la violence dans la société, permet aussi d’anticiper l’évolution future, puisque l’on peut faire des prédictions macro-économiques ou encore sanitaires sur l’évolution de certaines situations.
LJI : Pourquoi un individu partage une fausse information ?
G.D : Ce ne sont pas du tout les mêmes déterminants qui vont faire que quelqu’un va croire dans la désinformation, que ceux qui vont faire que quelqu’un va partager cette désinformation. Ce qui pose notamment un problème pour la science, c’est que l’on se fonde sur le taux d’engagement pour mesurer l’impact de la désinformation sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas forcément une mesure adéquate, même si c’est la meilleure qu’on ait aujourd’hui. La diffusion de la désinformation est extrêmement asymétrique.
Lors de la pandémie de la Covid-19, 65 % de la désinformation analysée sur Facebook provenait uniquement de 12 personnes, qu’on surnomme aujourd’hui la disinformation dozen. Cela illustre que la majorité des contenus trompeurs est produite et amplifiée par une infime minorité d’acteurs très influents, souvent motivés par des intérêts stratégiques, politiques ou financiers. De la même façon, c’est une toute petite poignée d’individus, quelques pourcents de la population, qui va faire la majorité des likes et des partages de la désinformation.
Deuxième point important à mentionner : partager une désinformation ne signifie pas nécessairement y croire. Il y a énormément de partages de contenus trompeurs motivés par l’envie de se moquer, de montrer l’absurdité de ce que les gens croient. Inversement, croire en une désinformation n’implique pas forcément de la partager, souvent par peur des moqueries.
LJI : Quelles solutions peut-on mettre en œuvre face à la désinformation ?
G.D : Nous pouvons distinguer quatre grands types de politiques publiques pour lutter contre la prolifération de la désinformation, qui correspondent à peu près aux différentes étapes de la chaîne de diffusion informationnelle.
Pour les mesures individuelles, ces dernières vont viser spécifiquement les consommateurs de la désinformation, afin de renforcer leur résilience individuelle face aux ingérences informationnelles. L’idée est de rendre les citoyens moins crédules et plus vigilants afin qu’ils puissent distinguer eux-mêmes les informations fiables. Parmi ces nombreux dispositifs, souvent inspirés des sciences comportementales et cognitives, il y a plusieurs interventions qui sont peu coûteuses, complémentaires et efficaces.
Le second volet est celui des mesures structurelles. Combattre la désinformation suppose d’agir non seulement sur ces manifestations visibles, mais surtout sur les conditions profondes qui favorisent son enracinement. Donc, il faut reconstruire une confiance institutionnelle, retisser des liens sociaux, réduire les inégalités, apaiser les clivages politiques. Ces mesures vont dans le sens même du projet républicain et démocratique, avec des objectifs politiques fondamentaux, comme la lutte pour l’égalité, le renforcement de la solidarité, la citoyenneté active.
Concrètement, cela implique d’augmenter la confiance institutionnelle et médiatique par des processus de gouvernance plus transparents. Par exemple, la publication systématique des données publiques, la traçabilité des financements politiques, avoir des sanctions réelles en cas de conflits d’intérêts… Cela passe aussi par la revitalisation d’espaces de sociabilité et de proximité, le soutien de dispositifs de prestation sociale, l’investissement dans les territoires délaissés.
Il faut également agir sur la polarisation politique. Des programmes de rencontre inter-groupes ont montré que réduire les stéréotypes et créer des passerelles entre eux pouvait réduire la croyance en la désinformation. Ces politiques de long terme doivent être complétées par des leviers plus ciblés, notamment dans le champ médiatique. Restaurer la confiance dans les médias est fondamental pour avoir un espace public sain. Cela passe par le renforcement du secteur, comme la lutte contre la concentration des groupes de presse, donner de véritables moyens à l’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) pour réguler, ou créer un statut indépendant de structure médiatique chargé de garantir la transparence ou la déontologie journalistique. L’exemple souvent cité est le financement effacé du journalisme public, surtout local. Des aides publiques stables, des fonds d’innovation fiscale et des aides territoriales permettraient de redonner un souffle à ces acteurs essentiels.
Concrètement, afin de lutter contre la désinformation il faut avant tout lutter pour avoir la bonne information.
LJI : Quels sont ainsi, les grands enjeux futurs autour de la désinformation ?
G.D : Je vais répondre sans rentrer dans le détail de l’offre massive des contenus amplifiés par des systèmes d’intelligence artificielle ou les tensions géopolitiques, qui sont des sujets déjà beaucoup traités. Les défis ne sont pas les mêmes selon que l’on se place du point de vue scientifique, du point de vue général de la conception des politiques nationales ou du point de vue, plus précisément, de la culture de l’administration française et plus largement de l’Europe continentale, face à ces menaces.
Sur le plan scientifique, plusieurs priorités se dégagent :
À court-terme, le défi est politique, comme l’illustre la décision de l’administration Trump de couper les fonds à la recherche contre la désinformation. Cela affaibli lourdement un champ où la plupart des laboratoires sont anglo-saxons.
Au niveau général de la lutte, le principal défi est d’avoir une approche intégrative et systémique. Cette notion de systémique se décline en trois dimensions :
Un des risques majeurs aujourd’hui, avec le retour des tensions géopolitiques et de la militarisation des rapports de force internationaux, c’est d’avoir un État régalien qui va redépasser l’État social alors que celui-ci est en quelque sorte une des composantes de l’État régalien, puisque c’est grâce à ces politiques qu’on peut constituer une base de résilience démocratique et cognitive face à la désinformation.
Au niveau concret de la gestion administrative de la désinformation :
LJI : Quel(s) rôle(s) joue(nt) les chambres d’écho et l’IA dans la propagation de la désinformation ?
G.D : Il convient de différencier les chambres d’écho des bulles de filtre.
Avec l’arrivée des LLMs (grand modèle de langage), et des chatbots comme ChatGPT, il y a eu une panique morale autour de l’effet des systèmes d’IA générative. Il faut en distinguer les types : l’IA générative et l’IA de recommandation. Aujourd’hui, on s’inquiète de l’IA générative (deepfakes vocaux, vidéos et autres faciles à réaliser). On surinterprète le danger. Lorsque l’on étudie la campagne de Trump, nous voyons que l’IA est utilisée pour faire de la satire, plutôt que pour générer du contenu trompeur. Aussi, c’était déjà très peu coûteux, avant l’IA générative, de créer du faux contenu. Cela ne va probablement pas changer les tendances de fond, mais rendra moins coûteux la production de fausses informations.
Je me méfie moins des systèmes d’IA génératives que des systèmes d’IA de recommandations qui sont plus dangereuses. Elles vont choisir pour vous, ce que vous allez consommer d’un point de vue médiatique. C’est aussi la notion de chambre d’écho, qui désigne dans l’environnement informationnel dans lequel vous évoluez, le fait que vous ayez plus d’informations qui vont dans votre sens que l’inverse. On les distingue des bulles de filtre, qui ne peuvent pas se créer de façon complètement naturelle. La bulle de filtre est un élément extérieur, le système d’IA de recommandation qui va créer cette chambre d’écho en privilégiant des contenus. Cela peut être de la désinformation, qui, très forte en émotivité où très négative, sera propulsée par l’IA de recommandation car elle aura plus de chance de faire fonctionner un revenu publicitaire. Le plus grand défi reste la régulation des algorithmes sur les plateformes.
LIJ : Les fausses informations représentent-elles un véritable danger ? En effet, il n’y a pas de consensus scientifique sur l’efficacité de la propagande dans la formation des croyances et des comportements électoraux.
G.D : D’abord, sur l’effet de la désinformation générale, il faut noter qu’il n’y a pas de consensus scientifique sur l’efficacité de la propagande. Pour caricaturer, il y a deux approches que nous n’avons pas tranchées aujourd’hui. Celle de l’offre et celle de la demande. En tant que scientifiques, quand on étudie la propagation de la désinformation, il y a deux façons de le faire.
C’est tout le problème de la mesure qu’on évoque. C’est très compliqué d’étudier l’effet causal de la désinformation sur les comportements. Autrement dit, nous pouvons y voir des corrélations : « Il y a eu beaucoup de désinformation pro-Trump, et il a été élu ».
Il y a donc l’approche par l’offre, à savoir que l’offre de désinformation a créé le comportement qui a fait que Trump a été élu – désinformation persuasive. Il y a également l’approche par la demande, à savoir que « parce que les gens étaient pro-Trump, antisystème, dans un environnement dangereux, ils ont davantage diffusé une désinformation pro-Trump, car il y avait du public ». Autrement dit, ici il y a une autre variable qui va expliquer à la fois la présence et le succès de la désinformation pro-Trump, et à la fois le vote pour Trump. Il n’y a ici pas d’effet causale entre les deux. S’il y a beaucoup de partages par exemple sur les « reptiliens », ce n’est pas car le sujet a convaincu les gens, mais parce qu’il y a d’autres facteurs qui font que les gens émettent et partagent ce genre de théorie du complot.
Il y a quand même un principe de précaution qui s’applique. À partir du moment où c’est peu coûteux, et que cela va dans le sens des politiques structurelles, de lutter contre la propagande, dès lors qu’il y a une militarisation, dans un monde de plus en plus conflictuel sur cette question, il faut tout de même agir contre. Plus généralement, l’efficacité dépend de l’environnement, du type de personne affectée, du type de contenu… En revanche, il suffit de convaincre une seule personne de faire un attentat pour que cela soit extrêmement grave. Je pense donc qu’il faut traiter le sujet.
Concernant les fausses informations, je pense qu’elles sont moins un danger que d’autres formes plus diffuses de malinformation. Il faut lutter contre, mais pas seulement.
LJI : Est-ce que le « pre-bunking » est une stratégie efficace dans la lutte ? Peut-il s’avérer contreproductif, comme certains chercheurs le suggèrent ?
G.D : Il y a encore une fois plusieurs avis sur la question. D’un côté, les gens comme Sander Von Der Linden, proposent le « pre-bunking » pour « vacciner » les gens. Cela est démontré par des essais randomisés. La première critique est d’ordre méthodologique, car on va évaluer l’effet à très court-terme. La seconde, et la plus essentielle, c’est l’idée que l’inoculation ne rende pas plus perméable, mais plus méfiant envers toutes les informations en général. Les fausses informations ne sont qu’un petit pourcentage de ce que vous consommez sur Internet. Cela peut avoir un effet négatif sur le système informationnel global. On craint un effet « cobra », soit un effet rebond, et que cela constitue à la dégradation du niveau d’information des gens. Pour autant, cela n’a pas été démontré.
LJI : Où en est la science au sein des Armées sur le sujet ?
G.D : Ce qui est intéressant avec les armées c’est le côté asymétrique de l’intégration du sujet. On est très bon en France sur l’aspect cyber, technique, mathématique, ainsi que sur les sciences humaines et la géopolitique. Pour autant, sur les sciences empiriques et quantitatives, la France reste fragile. C’est une grande différence avec nos voisins anglo-saxons, les Russes ou les Chinois.
LJI : Le « pre-bunking » pourrait donc nuire à la confiance de manière générale. Certaines personnes montrent que « le fait que les gens ne croient plus en rien » est un des déterminants de la mise en place du totalitarisme. Est-ce quelque chose qui vous inquiète ?
G.D : Sur la question de la post-vérité aujourd’hui, je pense qu’il y a deux points intéressants. D’abord, celui de la causalité : est-ce que c’est l’absence de croyance qui constitue un terreau propice au totalitarisme, ou est-ce que ce sont les régimes autoritaires qui participent à la mise en place d’un système médiatique informationnel dans lesquels il y a du relativisme, parce que c’est l’une de leurs techniques ?
Aussi, c’est à la fois quelque chose de nouveau et d’ancien, dans la mesure où aujourd’hui, il y a une écologie informationnelle qui n’a jamais existé, notamment en termes de disponibilité des informations. Pour autant, les guerres de l’information, de la propagande, existait déjà sous l’Empire romain. La notion du relativisme moral est quand même arrivée à beaucoup de moments dans l’histoire, donc dire que ce soit une spécificité historique actuelle je n’en suis pas sûr, mais le fait de dire que c’est avec des armes nouvelles, oui.
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