Propos recueillis par Sébastien CALLIES, le 10 octobre 2025
Charlotte Touati est historienne, philologue et chercheuse en science des religions à l’Université de Lausanne. Spécialiste des enjeux sécuritaires et religieux dans la Corne de l’Afrique, elle mène un riche et courageux travail de sensibilisation sur les femmes victimes du conflit au Tigré. Son film Remember Tigray dénonçant le génocide tigréen a été projeté au Congrès américain et présenté à la Chambre des Lords au Royaume-Uni.
Charlotte Touati présente son ouvrage intitulé La ruée vers l’or en Érythrée : sociétés minières occidentales, guerres régionales et violations des droits de l’homme en Afrique. Elle revient en détail sur les enjeux informationnels et communicationnels autour de l’affaire de la société Nevsun Resources Ltd mais aussi de la guerre opposant l’Érythrée à l’Éthiopie. Charlotte Touati évoque l’idée que cette guerre informationnelle s’inscrit via des connexions ou proximités avec des acteurs chinois et russes. Enfin, le schéma de désinformation mis en avant est également appliqué dans d’autres régions ou pays d’Afrique comme en Algérie.
Les Jeunes IHEDN (LJI) : Pouvez-vous présenter votre ouvrage La ruée vers l’or en Érythrée : sociétés minières occidentales, guerres régionales et violations des droits de l’homme en Afrique[1] dans le cadre de la lutte informationnelle ?
Charlotte Touati (C.T.) : Il s’agit d’une enquête sur le rôle joué par une petite poignée de responsables dans la pérennisation de l’un des régimes les plus oppressifs au monde (l’Érythrée d’Isayas Afewerki) et dans le déclenchement de la guerre du Tigré. Cette guerre a par ailleurs été suivie de conflits en chaîne qui ont fait près d’un million de morts en Éthiopie depuis 2020. La communication y a joué un rôle mortel, nous allons voir comment.
En 2014, quatre réfugiés érythréens attaquent en justice la société Nevsun Resources Ltd pour travail forcé et traitements dégradants. Nevsun est une compagnie minière canadienne au cœur d’une nébuleuse canado-australienne qui contrôle toute l’extraction d’or, de cuivre, puis de potasse en Érythrée à travers des joint-ventures avec le gouvernement érythréen.
Cette extraction s’inscrit dans un contexte très particulier qu’il convient de rappeler : l’Érythrée a pris son indépendance par rapport à l’Éthiopie en 1993, après une longue et sanglante lutte. La guerre frappe de nouveau en 1998 et oppose l’Érythrée d’Isayas Afewerki à l’Éthiopie, désormais dirigée par les Tigréens. Cette lutte a précipité l’Érythrée dans un régime dictatorial entièrement militarisé. Isayas Afewerki, ancien guérillero formé en Chine pendant la Révolution Culturelle, tient le pays depuis plus de trente ans. Il n’y a jamais eu d’élections, ni de Constitution. La population est soumise à un service militaire à durée indéterminée et toute l’économie est tenue par le parti unique, le PFDJ. C’est dans ce cadre-là que des recrues corvéables sont mises à disposition de Nevsun à partir de 2008. Sous sanctions internationales, le régime aurait dû s’effondrer en 2009, mais il doit son salut au secteur minier.
En 2014, quand le système est mis à jour, Nevsun engage des communicants pour se défendre. Ils ont eu le malheureux trait de génie de ne pas nier, mais de revendiquer un nouveau modèle de société. Ce qui se passe en Érythrée, ont-ils déclaré, n’est que le prophétique renversement de l’ordre mondial par un pays pionnier, champion du panafricanisme et du Sud global. Tous les défenseurs des droits humains qui dénoncent cet esclavage moderne sont considérés comme les chevaux de Troie profitant au capitalisme occidental. Il est important de noter que ce discours est émis par des lobbyistes payés via des compagnies enregistrées aux bourses de Toronto, Melbourne ou Londres. Les lobbyistes de Nevsun vont ainsi développer ce que j’appelle une « boîte à outils rhétorique » dirigée contre l’Occident, contre les défenseurs des droits humains accusés de néo-colonialisme et contre leurs opposants immédiats, Érythréens et Tigréens. Ces derniers, par un tour de passe-passe, deviennent les ennemis de l’Afrique.
Le discours de haine à leur encontre va prendre une ampleur dramatique et une tournure génocidaire. À partir de 2018, avec l’arrivée d’Abiy Ahmed au pouvoir en Éthiopie, l’appel à l’éradication des Tigréens, présentés comme des mauvaises herbes à arracher ou des « cancers », va être relayé par des médias étatiques, mais va également faire rage dans la diaspora, notamment aux États-Unis de manière tout à fait décomplexée. Poussées par les compagnies minières qui convoitent les gisements transfrontaliers d’or et de potasse, Érythrée et Éthiopie vont signer un accord de paix, ce qui vaudra le prix Nobel de la paix au premier ministre éthiopien Abiy Ahmed. Ce que le comité Nobel n’a pas compris malgré nos mises en garde, c’est que l’accord de paix comprenait des clauses visant à dépecer le Tigré et à anéantir sa population, au bénéfice de Nevsun qui avait investi dans les mines d’or de Shire au Tigré.
Le 4 novembre 2020, une offensive interarmes est lancée sur le Tigré. Les troupes érythréennes entrent au nord, tandis que l’armée éthiopienne attaque par le sud, épaulée par de lourdes frappes aériennes. Les civils tigréens sont éliminés de manière industrielle : les hommes sont tués ou acheminés dans des « camps de concentration » et les femmes violées dans une optique de nettoyage ethnique, c’est-à-dire avec des mutilations de l’appareil reproducteur ou des grossesses forcées afin de couper la lignée tigréenne. On estime à 120 000 le nombre de femmes violées[2], mais ce n’est probablement que la partie émergée de l’iceberg car beaucoup de survivantes ne se sont pas déclarées. J’ai moi-même suivi ces femmes, comme j’ai pu, je n’étais pas formée pour cela et je n’avais aucun moyen. Non seulement nous n’avons eu aucune aide, mais même aucune écoute. Je le raconte dans le documentaire Remember Tigray[3].
Si les combats sur le terrain ont été atroces, la lutte informationnelle a été féroce. La haine et la propagande se sont insinuées dans les milieux universitaires. Nous étions une petite poignée de chercheurs à alerter le monde politique et médiatique, mais c’était sans compter les universitaires payés par les compagnies minières recyclant les éléments de langage de la « boîte à outils », comme je l’évoque et le prouve dans Eritrea’s Gold Rush. L’une des principales affaires de l’ouvrage concerne d’ailleurs une professeure canadienne qui a beaucoup communiqué durant la guerre, ayant remis en cause les accusations de viols de la part des soldats éthiopiens et érythréens. Dans une affaire qui implique le professeur Alex de Waal, qui a par ailleurs fort amicalement accepté de signer la préface d’Eritrea’s Gold Rush, j’explique comment elle livre des informations qui devaient mener à des assassinats ciblés.
J’ai régulièrement droit à des communiqués contre moi de la part des autorités érythréennes cherchant à me discréditer, ainsi qu’à des menaces de la part de compagnies minières, sans compter les messages sexistes et autres appels au viol sur les réseaux sociaux. Ces intimidations sont des techniques propres à la guerre informationnelle pour inciter à l’auto-censure.
LJI : Quelles sont les connexions en matière de désinformation entre les réseaux d’Afewerki et les acteurs russes et chinois ?
C.T. : La boîte à outils de Nevsun, une version essentiellement modernisée des thèses d’Isayas Afewerki, mêlant maoïsme, panafricanisme et théories du complot, est élaborée en 2014, année inaugurale de l’anabase de Wagner en Afrique. À cette époque, Vladimir Poutine cherche sa légitimité en Afrique et va trouver son meilleur agent en la personne d’Isayas Afewerki, homme de l’ombre, très peu connu du grand public, mais omniprésent en coulisses, dictateur d’un temps révolu, mais aussi dernier vieux lion révolutionnaire africain, avec toute l’aura que cela lui confère. Par analyse philologique, je démontre dans l’ouvrage que des contenus érythréens se retrouvent dans des médias russes diffusés dans le Sahel, fortement anti-français, contribuant à la guerre informationnelle menée par la Russie, qui s’est d’ailleurs soldée par l’éviction de la France dans cette partie du monde.
Isayas Afewerki a toujours entretenu des liens très étroits avec Pékin, de même que certains des cadres australiens des compagnies minières actives en Érythrée. Dans l’ouvrage, je pointe les affinités idéologiques et biographiques de certains d’entre eux avec la Chine. Ainsi lorsqu’ils cèdent leurs parts à des compagnies étatiques chinoises, ce n’est une surprise pour personne. De fait, aujourd’hui, toutes les compagnies minières majeures en Érythrée sont en mains chinoises.
Tous ensemble dans le cadre des BRICS, le club économique du Sud Global dans lequel Isayas Afewerki est très actif (on se souviendra du Sommet de 2023 au cours duquel Isayas prête ouvertement allégeance à Vladimir Poutine par un tonitruant « Vous êtes notre leader ! » dans la guerre contre l’Occident), ils vont également développer la théorie de la dédollarisation grâce à l’or africain, comme je l’explique dans la dernière partie du livre.
LJI : Ce schéma se reproduit-il dans d’autres espaces en Afrique ?
C.T. : Dans Eritrea’s Gold Rush, je couvre aussi abondamment le Soudan, la Libye et j’ai pu identifier un modèle similaire en Algérie avec la mine de Tala Hamza située en Kabylie, comme je l’ai démontré dans un article de Mondafrique[4]. Initié par une compagnie australienne en collaboration avec Alger, le projet minier de Tala Hamza est aujourd’hui en mains chinoises. Comme au Tigré, toute opposition est muselée[5] par l’éradication physique ou la marginalisation de la minorité autochtone, en l’occurrence les Kabyles, à l’aide d’une offensive médiatique massive via les canaux russes qui peut être qualifiée de guerre hybride[6]. En effet, comme Isayas Afewerki, le gouvernement algérien entretient des liens stratégiques avec la Russie et a initié l’opération « Zéro Kabyle » en 2019. La répression s’intensifie. Il convient que la communauté internationale agisse et en particulier la France par les liens historiques qu’elle entretient avec la Kabylie. Le pire des scénarios serait de voir un Tigray bis.
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[1] TOUATI, Charlotte. Eritrea’s Gold Rush. Bloomsbury, 2025. 256 pages.
[2] PANARA, Marlène. « ‘’Des soldats nous ont dit de nous déshabiller’’ : en Ethiopie, le silence sur les viols de masse commis pendant la guerre au Tigré ». Le Monde [en ligne], 14 juillet 2025 [consulté le 26/10/2025]. Disponible sur :https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/07/14/des-soldats-nous-ont-retrouvees-ils-nous-ont-dit-de-nous-deshabiller-le-silence-sur-les-viols-de-masse-pendant-la-guerre-au-tigre_6621105_3212.html.
[3] Upstream: Remember Tigray. https://upstreamxr.com/remembertigray.
[4] TOUATI, Charlotte. « Le projet minier de Tala Hamza, une militarisation de la Kabylie ». Mondafrique [en ligne], 25 septembre 2025 [consulté le 26/10/2025]. Disponible sur : https://mondafrique.com/decryptage/le-projet-minier-de-tala-hamza-provoqura-une-militarisation-de-la-kabylie/.
[5] RACHIDI, Ilhem. « Polémique. En Algérie, un projet minier contesté réanimera-t-il l’esprit du Hirak ? ». Courrier International [en ligne], 17 novembre 2023 [consulté le 26/10/2025]. Disponible sur : https://www.courrierinternational.com/article/polemique-en-algerie-un-projet-minier-conteste-reanimera-t-il-l-esprit-du-hirak.
[6] TOUATI, Charlotte. « Boualem Sansal : les soutiens de l’écrivain visée par une campagne de haine orchestrée par l’Algérie ». Le Journal du Dimanche [en ligne], 23 août 2025 [consulté le 26/10/2025]. Disponible sur : https://www.lejdd.fr/International/boualem-sansal-les-soutiens-de-lecrivain-vises-par-une-campagne-de-haine-orchestree-par-lalgerie-161214.
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