Point sur les opérations d’influence et de lutte informationnelle françaises en 2025, avec le colonel Bertrand Boyer

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[ INTERVIEW ]

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Point sur les opérations d’influence et de lutte informationnelle françaises en 2025, avec le Colonel Bertrand Boyer

Propos recueillis par E.M et Fiona Bessioud-Janoir, membres du Comité Cultures et Influences – Le 21 avril 2025

À propos de l'invité

Colonel Bertrand Boyer

Auditeur de l’IHEDN (session nationale sur la souveraineté numérique et la cybersécurité), le colonel Bertrand Boyer est breveté de l’École de Guerre et officier des troupes de marines. Il est aujourd’hui chef de corps du Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE). Il a effectué une première partie de carrière en corps de troupe en servant au 11e RAMa et au 1er RAMa (Régiment d’Artillerie de Marine), ainsi qu’en outre-mer, en Guyane. Au cours de sa deuxième partie de carrière, le colonel Boyer s’est orienté vers le monde de la cyberdéfense, ce qui lui a permis de découvrir le domaine de l’influence militaire en 2016, dont le CIAE. Le colonel Boyer a effectué un premier passage au centre, comme chef de bureau Emploi, avant d’en devenir aujourd’hui le chef de corps.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Dans cet interview, le colonel explique comment l’exploitation malveillante des plateformes numériques et la montée de la guerre hybride imposent une lutte informationnelle complexe à tous les niveaux, du terrain aux stratégies globales. Dans ce contexte, le CIAE se distingue par sa capacité à unir des experts de divers domaines pour anticiper, comprendre et façonner l’environnement informationnel afin de mener des opérations efficaces et adaptées aux menaces actuelles.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : En tant que chef de corps du Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE), comment présenteriez-vous l’unité aujourd’hui ?

Colonel Bertrand Boyer (B2) : Le CIAE est une unité spécialisée dans l’influence et la lutte informationnelle. Il en est le centre référent pour les armées françaises. Notre principale mission consiste à former les personnels des armées sur ces domaines. Outre la formation, les deux autres missions du centre visent à améliorer notre compréhension de l’environnement humain et informationnel dans lequel nos forces sont susceptibles d’intervenir ainsi que la conduite d’opérations de lutte informationnelle. Nous disposons pour ce faire de capacités « pluridisciplinaires », nous permettant de contribuer aux opérations extérieures de la France. Nous intervenons alors en déployant des équipes en appui des forces, et également dans le cyberespace, sous contrôle opérationnel du Commandement de la cyberdéfense (COMCYBER). 

Nous agissons à différents niveaux :

  • au niveau tactique, avec des équipes au contact pour concevoir et diffuser des messages, comprendre l’environnement informationnel et assurer une coordination avec les différentes parties prenantes sur le terrain. 
  • au niveau de la conception des opérations, en état-major, par l’intégration de l’influence et de la lutte informationnelle à la manœuvre.
  • au niveau de l’appui stratégique, par la production d’analyse et la contribution à la détection de manœuvres informationnelles contre nos forces et la conduite des opérations de lutte informatique d’influence.

Depuis 2015, nous avons quasiment doublé nos effectifs et la part de la mission dédiée à l’appui aux opérations dans le cyber a été multipliée par trois environ. Nous avons la chance de bénéficier d’un effort important des armées et d’être principalement localisés dans une infrastructure historique au Quartier Général Frère. En définitive, au CIAE, tout change rapidement, sauf les murs !

LJI : En 2022, l’influence est devenue la sixième fonction stratégique. Que cela signifie-t-il pour les armées ?

B2 : Ériger l’influence en fonction stratégique traduit la prise en compte de l’importance de ce facteur dans les conflits actuels. Jusqu’à il y a peu, nous n’imaginions pas vraiment qu’une manœuvre informationnelle puisse avoir des impacts physiques, durables et notables. Aujourd’hui, il n’y a plus de conflit sans cette dimension. En outre, les outils numériques ont démultiplié l’impact potentiel des actions de manipulation de l’information. Dès lors, l’influence n’est plus simplement un appui à ce qui se passe sur le terrain, mais un aspect même du conflit. Le cyberespace devient pour sa part un espace de conflictualité autonome dans lequel se livre une lutte de narratifs. Si on ne comprend pas notre environnement informationnel, si on ne mène pas cette lutte, nos adversaires, eux, le font. Leur action est de nature à saper en profondeur la cohésion et le fondement même de nos sociétés. La nature de la menace est donc existentielle au sens littéral du terme. Dans ce contexte, l’action – prise dans le cadre d’une fonction stratégique – est nécessairement déclinée dans un cadre interministériel. Ainsi, les armées, au même titre que les autres ministères, ont un rôle à jouer.

LJI : Quelle place la guerre informationnelle occupe-t-elle dans une période où la guerre hybride semble prendre de l’importance ?

B2 : La guerre, par nature, est hybride. Elle met en œuvre des modalités d’action de nature militaire, non militaire, informationnelle, cinétique, non cinétique, légale, ou non… Cela traduit un élargissement du champ de la conflictualité. Si c’est cela qu’on appelle guerre hybride, je considère que le volet informationnel dans ce domaine est un volet important de l’action de nos compétiteurs en matière d’hybridité.

Partant de ce constat, il est utile de rappeler que la lutte informationnelle ne doit pas être réduite à la lutte des narratifs. Derrière les messages, des acteurs malveillants s’appuient sur l’exploitation de biais cognitifs pour atteindre leurs objectifs. Aujourd’hui, au-delà de l’influence et de la lutte informationnelle, le vrai sujet qu’on a à traiter, c’est l’aspect cognitif sous-jacent à ce type d’action. La guerre informationnelle n’en est qu’une composante.

LJI : Il est parfois possible d’entendre que l’influence est jugée inutile en opposition aux actions cinétiques. Que répondre à ce discours ?

B2 : Nous avons toujours du mal à comprendre l’utilité des armes dont on ne voit pas directement le résultat. Ce discours de l’inefficacité est présent dans l’histoire militaire, dès lors qu’une nouvelle modalité de combat apparait. À la fin du XIXème, siècle lorsque les artilleurs opéraient les premiers tirs « au-delà de la ligne de vue », leur efficacité était contestée. Il a fallu attendre la Première Guerre mondiale pour en intégrer pleinement les possibilités. On retrouve les mêmes doutes et questionnements lors de l’apparition de l’aviation qui pour certains « n’était qu’un sport et n’avait aucune valeur militaire ». Ce phénomène est donc relativement normal. Non pas qu’il soit satisfaisant, mais ce n’est pas très surprenant dès lors qu’une composante doit être ajoutée à la manœuvre.

En outre, l’influence et la lutte informationnelle ajoutent un niveau de complexité pour être parfaitement intégrées à une opération. Les effets induits par des actions d’influence ne se mesurent pas dans le même cadre espace-temps que l’action cinétique des forces déployées. Je vais revenir sur un exemple historique. On évoque souvent les opérations Fortitude(s) lors du débarquement allié en Europe. Comme beaucoup d’opérations de déception, elles reposent sur plusieurs années d’actions clandestines et classiques, dont informationnelles. Ces actions dont on peut douter de l’effet immédiat ont pour autant contribué à un engagement très cinétique : le débarquement. De fait, il n’y a rien de plus cinétique qu’un assaut massif sur une plage sous le feu ennemi. Le jour J, les GI qui tombaient sur Omaha ne devaient pas trouver que l’opération de déception avait été un grand succès. L’évaluation des effets dépend donc de la perspective et du niveau concerné. En revanche, lorsqu’on analyse les archives allemandes, on voit bien à quel point l’idée que le débarquement principal n’aurait pas lieu en Normandie, mais dans le Pas-de-Calais, était enkystée dans les cerveaux des chefs. Cet effet de persuasion n’a pu être obtenu que par le travail de sape, multi-vecteur opéré pendant de longs mois. Le résultat ? Une série de décisions et d’erreurs tactiques ou opératives, qui ont assuré la réalisation d’une tête de pont dans les moments critiques des premières vingt-quatre heures.

Ainsi, si le débat sur l’utilité des actions d’influence et de lutte informationnelle doit être entendu, l’argument doit être mesuré à l’aune de ce que sont réellement ces opérations : du façonnage dans le temps long. Mesurer l’efficacité ne se fait pas action par action mais bien sur la modification des perceptions dans la durée. L’influence est une composante des opérations. Ce n’est certainement pas l’alpha et l’oméga de la manœuvre, mais c’est une composante aujourd’hui importante qui garantit la liberté d’action et la liberté de manœuvre.

LJI : Nous abordions tout à l’heure le sujet des compétiteurs stratégiques. Comment qualifier la menace aujourd’hui ?

B2 : C’est un exercice très difficile. Ce qui est certain, c’est qu’on ne choisit pas ses combats. On observe depuis quelques années une augmentation significative de l’exploitation malveillante des plateformes numériques. Ce déferlement s’accompagne d’actions physiques sur le terrain, auprès des populations.  

On évoquait il y a peu, la notion de seuil, [d’actions] « sous le seuil de visibilité » : les actions hybrides et informationnelles en sont un outil particulièrement efficace. Aujourd’hui, il y a peu de doute sur l’origine de certaines de ces opérations. Cette forme d’action désinhibée nous implique dans un engagement permanent, dans un bras de fer face à des gens qui n’ont pas les mêmes grilles de lecture en matière d’éthique et de respect du droit international.

LJI : Comment se joue l’influence et la lutte informationnelle (ILI) au niveau tactique, opératif et stratégique, face à la menace ?

B2 : Plutôt que de parler de niveaux stratégiques, opératifs et tactiques, je préfère en général parler de zone de contact, de zone d’appui et de zone arrière. Dans chacune de ces « zones », la lutte s’incarne de façon différente.

Pour un chef au contact, l’influence et la lutte informationnelle vont d’abord se traduire très concrètement par des actions dont l’objectif sera de prendre en compte son environnement. S’insérer dans une zone en conflit demande de connaitre le tissu humain et social dans lequel on va opérer. Il faut ensuite expliquer le sens de la mission afin d’en garantir la légitimité et d’en faciliter sa réalisation. Pourtant, le premier effort à consentir au niveau « tactique » sera de comprendre comment se forge l’image de la réalité pour les adversaires et pour les gens que l’on croise dans le cadre de nos déploiements. Une fois cette étape réalisée, deux modalités d’exploitation en découlent :

  • Un aspect défensif : il faut être capable d’anticiper les actions de nos adversaires ;
  • Un aspect offensif : il se reflète dans notre capacité à exploiter la connaissance de l’environnement informationnel pour faciliter une action offensive.

Il s’agit ensuite de conduire des opérations de déception afin de faciliter l’engagement au contact. C’est-à-dire, d’utiliser l’information produite pour que l’adversaire se forge une image mentale biaisée de la réalité et puisse être induit en erreur. Au-delà de la déception, certaines opérations s’appuient sur la diffusion de messages incitatifs ou informatifs. Ce sont, par exemple, des messages d’incitation à la reddition. Ici, le travail cognitif est important parce que ce type d’action au contact peuvent avoir des effets physiques très marqués.

Plus on s’éloigne de la zone des contacts, plus les opérations vont consister à façonner l’environnement dans lequel on opère et à chercher à produire ou à se prémunir des actions de longue durée. Ce ne sont pas les mêmes temporalités qui sont en jeu ni les mêmes acteurs. Le niveau de coordination est plus important, tant en national qu’en coalition. Dans tous les cas la première étape avant d’agir est bien de comprendre l’adversaire et les actions qu’il conduit. Là encore, il faut les détecter et les caractériser. C’était d’ailleurs l’objet de notre séquence Datafluence

LJI : Début avril [2025], vous inauguriez justement la première édition de l’évènement Datafluence. Que pouvez-vous nous en dire ?

B2 : Sur une journée, l’objectif a été de faire émerger de nouvelles idées par la rencontre et les échanges entre des univers qui n’ont pas nécessairement vocation à se croiser. Ainsi, réunir pour résoudre une situation tactique et analyser des données un universitaire spécialiste de relations internationales et de stratégie et un data scientist s’est révélé particulièrement efficace.

L’idée est d’associer des opérationnels, le monde académique, le monde économique et des start-ups innovantes, de façon à faire émerger des idées, du moins à confronter les points de vue. Datafluence fait donc partie des axes de développement du centre liés à l’innovation capacitaire. On a par ailleurs développé cette année un certain nombre de formations dans lesquelles on remet les interactions humaines au cœur du programme.

LJI : Début 2024, la Force opérationnelle terrestre (FOT) s’adapte, dans le cadre du plan de transformation Armée de terre de combat. De quelle manière le CIAE prend-il part à cette montée en puissance ?

B2 : En tant qu’organisme interarmées, nous sommes pleinement intégrés dans la démarche de transformation de l’armée de Terre. Appartenant au commandement des actions spéciales Terre (CAST) depuis un an, nous nous insérons dans la démarche du développement de la notion d’hybridité au profit de la FOT. Nous avons par exemple revu nos formations pour y intégrer des modules de sensibilisation afin de diffuser largement cette culture du « vaincre autrement ». Au-delà, nous apportons au sein du CAST la dimension influence et lutte informationnelle afin de proposer et de fournir des modules d’action qui intègrent l’ensemble du panel des capacités. Ces dernières peuvent être à la fois informationnelles, liées au partenariat militaire par exemple, ou plus spécialisées, afin de faciliter et d’appuyer l’engagement d’une composante terrestre, notamment dans un conflit de haute intensité. Au quotidien, ça se traduit par exemple par la participation à de nombreux exercices et entrainements.

La sensibilisation est une première étape de la bonne prise en compte de ce domaine de lutte par les armées et l’armée de Terre en particulier, puis vient le développement de nouvelles structures et organisations afin de multiplier les effecteurs aux différents niveaux d’emploi. C’est un vaste chantier qui est en cours actuellement !

On forme plus de 300 stagiaires par an, dont 85% sont issus de l’armée de Terre. Pour moi, cela consiste davantage en un investissement qu’un effort, puisque au-delà des séquences bien marquées, je considère que la graine est semée, et que chacun à son niveau va contribuer à mieux comprendre et à mieux prendre en compte cette dimension dans la construction des opérations.

LJI : A l’horizon 2030, quels défis attendent les opérations d’influence et de lutte informationnelle selon vous ?

B2 : Je pense que sur le volet numérique, il y a un sujet émergent qui est la prise en compte des nouveaux intermédiaires de l’information. Ce sont les plateformes d’intelligence artificielle générative, qui aujourd’hui sont utilisées comme de véritables moteurs de recherche, et qui produisent des réponses dont on ne peut évaluer la pertinence. Ces intermédiaires-là vont, à mon sens, bouleverser profondément notre rapport à l’information et sont déjà l’objet de manœuvre et d’exploitation par nos compétiteurs stratégiques.

On parle régulièrement des fake news ou des images générées. Je pense à titre personnel que oui, c’est un danger, oui, elles sont utilisées de façon massive, mais en définitive, elles ont tellement inondé nos récepteurs de produits issus de l’intelligence artificielle que finalement, l’effet escompté n’est pas toujours au rendez-vous. Lorsque vous aurez 90% des images que vous verrez qui seront générées par l’IA, finalement, détecter que c’est généré, ce n’est pas le sujet. Le sujet sera de comprendre derrière ces actions les mécaniques et les volontés qui sont mises en avant. Je ne sais pas à quoi ressemblera 2030, mais ce que je sais, c’est que la question de « donner du sens à l’information » est valable aujourd’hui et le sera encore dans dix ans.

La manière dont on traite l’information dépend du contexte technique du moment. Finalement, on cherche toujours à répondre à la même question. Quel sens donner aux informations que je reçois ? Faites un test entre Mistral AI, ChatGPT, Claude… Chacun va avoir ses spécificités. Le résultat n’est ni bon ni totalement mauvais. C’est simplement statistiquement acceptable et cela dépend essentiellement des données utilisées pour l’entrainement des modèles. Si ces dernières sont tronquées, corrompues ou manifestement fausses, les résultats seront à l’identique. Pour donner du sens aux informations, l’étape première, c’est la confiance dans les données et les outils de traitement. Cette confiance est au cœur des enjeux de la manipulation d’informations.

LJI : Pour finir, souhaitez-vous ajouter des éléments sur le CIAE, à mettre en avant dans le cadre de cet entretien ?

B2 : Il me semble que c’est la diversité des personnels qui œuvrent au CIAE qui singularise le centre. Ici, on brasse de la donnée, on traite de l’information, on agit aussi, comme je l’ai dit, sur des choses très pratiques et très concrètes sur le terrain, via les liaisons avec les acteurs civils, institutionnels et les ONG. Pour réussir à faire ça, il faut une qualité de personnel et une diversité qui est, à mon sens, unique dans les armées. Il faut à la fois des gens issus du monde des opérations, très « pratico-pratiques », avec une vraie connaissance de milieu, que ce soit terre, air ou mer. À côté de ça, nous recherchons des expertises croisées et des personnels issus du monde de la Tech, de l’analyse géopolitique, du monde économique, et de la création multimédia. Cette diversité nous permet d’offrir des grilles de lecture les plus vastes possibles.

Notre défi aujourd’hui, c’est d’être capable de faire travailler au sein d’une même mission des spécialistes issus de tous ces métiers et de leurs donner un socle commun de connaissance de l’influence et de la lutte informationnelle. Ce n’est pas intuitif et ce n’est pas un sport de masse. C’est une véritable richesse, je pense que le succès des opérations ne réside pas dans les outils, mais dans les hommes et les femmes qui les mettent en œuvre.

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