Entretien avec Bettina Braünl, experte spécialisée et formatrice en leadership et sécurité

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[ INTERVIEW ]

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En quoi le leadership, notamment féminin, constitue-t-il aujourd’hui un levier essentiel pour repenser la sécurité, la défense et la justice dans les contextes de crise et de conflit ?

Propos recueillis par Nina Uwikeza, membre de la Délégation internationale Allemagne – Le 06 février 2026

À propos de l'invitée

Bettina Bräunl

Bettina Bräunl est une experte internationale en leadership, sécurité et gestion des situations de crise. Forte d’une expérience acquise dans de nombreux contextes internationaux, elle travaille au croisement de la sécurité, de la défense et du facteur humain. À travers ses activités de formation et de conseil, elle accompagne des acteurs institutionnels, humanitaires et stratégiques dans le renforcement de leurs capacités de décision et de leadership, notamment dans des environnements complexes ou instables.

Son travail met également en lumière l’importance de l’inclusion et de la place des femmes dans les domaines de la sécurité et de la défense, qu’elle considère comme un levier essentiel pour améliorer l’impact et la durabilité des politiques de sécurité.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cette interview s’inscrit dans une réflexion sur les enjeux contemporains de la sécurité et de la défense, ainsi que sur leur impact concret sur les sociétés. Elle vise à analyser les évolutions actuelles des politiques de sécurité, le rôle du leadership dans la gestion des crises et l’importance d’approches plus inclusives. À travers l’échange avec Bettina Bräunl qui est une experte en la matière, cette interview mettra particulièrement en lumière son travail dans les domaines de la sécurité et de la défense.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes venue à réaliser votre parcours en leadership et sécurité, et notamment comment vous avez façonné votre compréhension de la sécurité et de la justice au niveau international ?

Bettina Braeunl (BB) : Mon parcours dans les domaines du leadership et de la sécurité s’est construit à travers des expériences de terrain dans des contextes internationaux de crise et de conflits armés, notamment en Afrique centrale, dans la Corne de l’Afrique et au Sahel. Mon engagement professionnel dans l’aide humanitaire m’a permis d’observer directement les effets de l’insécurité sur les populations, la cohésion sociale et la confiance envers les institutions nationales et internationales. J’ai ainsi développé une conception de la sécurité comme un moyen au service de la stabilité, qui permet l’accès aux services de santé, à la nourriture, à l’éducation ainsi qu’au dialogue, et non comme une fin en soi. Évoluant en tant que femme dans des espaces de décision majoritairement masculins, j’ai appris à affirmer ma légitimité tout en développant un style de leadership fondé sur l’écoute active, l’observation, l’adaptation aux contextes et aux collaborateurs, afin de garantir le succès de chaque mission. Cette approche s’est révélée essentielle pour moi dans les cadres de coopération internationale, où la dimension humaine du leadership est aussi déterminante que l’expertise technique.

Mes travaux, principalement dans les domaines de la santé, de la gestion des crises et des violences liées aux conflits, m’ont conduite à mesurer l’importance de l’inclusion des femmes dans les processus de sécurité et de défense. Celle-ci constitue, selon moi, un facteur clé pour élaborer des projets mieux adaptés aux réalités du terrain et plus durables. Aujourd’hui, je défends une vision de la sécurité internationale intégrant pleinement les dimensions humaines et sociales.

LJH : Votre site présente votre activité de formation au leadership et à la sécurité, notamment dans des contextes de crise ou de transformation 🇬🇧 « leadership creates security ». Comment ce lien entre leadership et sécurité se manifeste-t-il concrètement dans vos interventions ?

BB : Dans mes interventions, la sécurité est comprise avant tout comme une capacité collective à rester stable, lucide et coordonnée sous pression. Le leadership joue alors un rôle central : il agit comme un facteur de régulation en situation d’incertitude et de crise.

Concrètement, le leadership crée de la sécurité en instaurant un cadre et ainsi un climat de sécurité psychologique, où les équipes peuvent s’exprimer, signaler les risques et prendre des décisions sans crainte ou insécurité. En période de crise ou de transformation, le personnage du leader devient encore plus un point d’ancrage : il donne du sens, prend la responsabilité, nomme la réalité avec justesse et maintient un cap lisible, ce qui limite l’insécurité, les erreurs et les comportements à risque.

Mes interventions comme facilitatrice ou consultante accordent également une place importante à la compréhension de la communication, des comportements et des motivateurs individuels et ainsi les dynamiques humaines face au stress et à la menace. En apprenant à reconnaître ces mécanismes chez eux et chez leurs équipes, les leaders peuvent agir en amont et prévenir les situations de dégradation, plutôt que de réagir dans l’urgence.

Enfin, le leadership crée de la sécurité lorsqu’il assure la cohérence entre les dispositifs formels de sécurité et la posture réelle des décideurs. Des procédures ne sont efficaces que si elles sont incarnées par un leadership clair, crédible et responsable. Selon moi, c’est cet alignement qui permet une sécurité durable.

Vous formez des acteurs venant de secteurs très différents (privé, autorités de sécurité, ONG, institutions internationales,). Quels sont, selon vous, les points communs et les divergences dans la manière dont ces différents acteurs abordent la sécurité et la défense ?

Lorsque je forme des participants issus du secteur privé, des autorités de sécurité, des ONG ou des institutions internationales, j’observe à la fois des points communs forts et des différences structurelles dans leur rapport à la sécurité et à la défense.

Tous partagent une même préoccupation pour la protection des personnes, la continuité des opérations et la prise de décision en situation de stress. Quel que soit le secteur, le rôle du leadership est un déterminant pour réguler l’incertitude, maintenir la cohésion, prévenir les conflits et limiter les risques sur le terrain.

Les divergences tiennent principalement aux cadres organisationnels, aux valeurs et aux objectifs qui se traduisent en priorités. Le secteur privé privilégie selon mon expérience souvent une approche plus quantitative et procédurale de la sécurité, axée sur la performance et la réduction des risques mesurables. Les ONG adoptent une approche parfois plus contextuelle, centrée sur la protection des populations et l’adaptation aux réalités du terrain. Les institutions internationales, quant à elles, opèrent dans des cadres plutôt normatifs et hiérarchiques plus stricts, où la conformité et la coordination multilatérale jouent un rôle central.

Ces différences rendent favorables des formations intersectorielles, capables de combiner rigueur, adaptabilité et respect des cadres institutionnels. Elles permettent en même temps de développer un leadership à la fois universel dans ses principes et profondément contextuel dans son application.

LJH : Quelle importance accordez-vous à la formation (comme celles que vous animez) pour renforcer la confiance et les compétences des femmes dans des contextes de crise ?

La formation joue un rôle central pour renforcer la confiance et les compétences des femmes en contexte de crise. Dans ces environnements marqués par le stress, l’incertitude et des rapports de pouvoir souvent inégalitaires, la confiance en soi est un levier essentiel de sécurité et d’efficacité opérationnelle.

Les formations que j’anime visent à développer des compétences concrètes et immédiatement mobilisables : leadership sous pression, prise de décision en situation de crise, négociation éthique et responsable, gestion des conflits et compréhension des dynamiques humaines face au stress. Elles offrent également un espace sécurisé permettant aux participantes d’expérimenter, de s’affirmer et de faire entendre leur voix, souvent mise à l’épreuve par des stéréotypes ou des contraintes culturelles.

Au-delà des compétences individuelles, ces formations favorisent la création de réseaux entre leaders. L’impact est ainsi double : une confiance renforcée au niveau individuel et un effet multiplicateur sur les organisations et les communautés. Former des femmes dans ces contextes contribue directement à améliorer la qualité des décisions et la sécurité collective.

LJH : Comment les politiques de sécurité et de défense peuvent-elles contribuer à une avancer vers une paix plus durable dépassant la gestion des crises ?

BB : Je pense que les politiques de sécurité et de défense peuvent contribuer à une paix durable lorsqu’elles dépassent la seule gestion des crises pour s’inscrire dans une logique de prévention. Il s’agit d’agir en amont sur les causes profondes des conflits, telles que la fragilité institutionnelle, les inégalités ou la marginalisation de certaines populations.

Elles jouent également un rôle essentiel dans le renforcement de la confiance envers les institutions, à condition d’être perçues comme légitimes, transparentes et respectueuses des droits humains. La qualité du leadership et de la gouvernance est ici déterminante : une sécurité crédible repose autant sur la posture des décideurs que sur les dispositifs opérationnels.

Enfin, une paix durable suppose une approche intégrée, associant sécurité, justice et développement.

En mettant l’accent sur la sécurité humaine — c’est-à-dire la protection des personnes et l’accès aux besoins essentiels — les politiques de défense peuvent créer les conditions d’une stabilité résiliente, fondée sur l’inclusion, la coopération et la responsabilité collective.

LJH :  Auriez-vous vécu une expérience marquante où la présence d’une femme a transformé positivement une situation en matière de sécurité ou de justice, et si oui, pouvez-vous nous la partager ?

BB : Oui. Dans une région sortant d’un conflit armé, le retour de populations déplacées faisait craindre de fortes tensions autour de l’accès à l’eau et à la nourriture. La situation était particulièrement sensible et le risque d’affrontement élevé.

Une infirmière, reconnue et respectée par les différentes communautés, a joué un rôle déterminant. Grâce à une posture d’écoute, de neutralité et de fermeté, elle a organisé le dialogue entre les groupes, identifié les peurs sous-jacentes et instauré des règles claires pour la distribution de l’aide. Sa connaissance fine des dynamiques sociales locales a permis de désamorcer les tensions avant qu’elles ne dégénèrent dans cette communauté. Dans l’idéal, les personnes comme elle deviennent un modèle afin de devenir une référence durable en matière de sécurité et de prévention de conflits.

LJH : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui aspirent à travailler dans le domaine de la sécurité ou de la justice internationale ?

BB : Aux jeunes femmes qui souhaitent travailler dans la sécurité ou la justice internationale, je donnerais trois conseils principaux. D’abord, développer une expertise solide et des compétences pratiques, notamment en gestion de crise, en leadership sous pression et en communication, car la crédibilité repose autant sur le savoir que sur la capacité à agir dans des contextes complexes.

Ensuite, rechercher dès que possible des expériences de terrain. Elles permettent de comprendre les réalités locales, de gagner en adaptabilité et de renforcer la confiance en soi. Parallèlement, il est essentiel de construire un réseau et de s’appuyer sur des mentors, qui offrent soutien, conseils et opportunités.           

Enfin, je les encouragerais à cultiver leur résilience et une bonne gestion de soi afin d’assumer pleinement leur valeur ajoutée. Les femmes apportent des approches qui sont des atouts majeurs pour la sécurité nationale et internationale.

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