Entretien avec Blandine Chelini-Pont : lien entre l’influence religieuse et la politique extérieure des Etats-Unis

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[ INTERVIEW ]

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Entretien avec Blandine Chelini-Pont : le lien entre l’influence religieuse et la politique extérieure des Etats-Unis

Propos recueillis par Sébastien Cailles, membre du Comité Culture et influences

À propos de l'invitée

Prénom NOM

Blandine Chelini-Pont est professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille et  docteur en droit. Elle possède une HDR en sciences religieuses de l’Ecole pratique des hautes études. Après une thèse sur les relations des Etats-Unis avec le Saint-Siège sous Roosevelt et Truman, (Sciences Po, sous la direction de Pierre Milza), ses travaux se sont portés conjointement sur la politique internationale et concordataire de l’Eglise catholique, la géopolitique du christianisme, l’histoire politique du catholicisme américain, l’influence des religions dans le droit et la politique contemporaines, en France et aux Etats-Unis.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cet entretien avec Blandine Chelini-Pont est une reprise d’articles déjà publiés sur les médias Le Grand Continent et The Conversation. Vous pouvez les retrouver sur les liens ci-contre : Les cardinaux contre Trump : comprendre la stratégie de Léon XIV ; États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Quels rôles jouent les imaginaires religieux aux Etats-Unis dans la justification de la guerre en Iran ?

Blandine Chelini-Pont (BCP) : L’escalade militaire américaine contre l’Iran ne peut être comprise uniquement à partir de considérations géopolitiques ou stratégiques. Elle s’inscrit aussi dans un univers symbolique et religieux particulièrement dense, où des traditions théologiques, des récits identitaires et des imaginaires eschatologiques contribuent à donner sens à la guerre. Ces représentations permettent à certains acteurs de la légitimer, tandis que d’autres s’y opposent en mobilisant des arguments religieux différents.

Donald Trump pendant l’imposition des mains des pasteurs protestants réunis dans le bureau Ovale afin de prier avec lui, le 5 mars 2026

Du côté présidentiel, une partie des milieux évangéliques charismatiques développe une lecture religieuse du leadership de Donald Trump, présenté comme un dirigeant choisi par Dieu pour accomplir une mission historique. Cette interprétation s’appuie sur des figures bibliques comme le roi David, permettant de relativiser les critiques morales à son encontre tout en l’inscrivant dans une logique providentialiste.

Cette vision s’inscrit plus largement dans une tradition apocalyptique « imminente », selon laquelle l’histoire contemporaine serait orientée vers une confrontation finale entre le Bien et le Mal. Dans ce cadre, la politique étrangère américaine et la guerre contre l’Iran ne sont plus seulement des décisions stratégiques, mais des épisodes d’un récit eschatologique plus vaste. Cette lecture religieuse se traduit concrètement dans la mise en scène du pouvoir politique. L’épisode du 5 mars 2026, où des pasteurs évangéliques prient avec Donald Trump à la Maison-Blanche, constitue un moment particulièrement révélateur. La décision militaire est alors associée à un rituel religieux, ce qui contribue à la sacraliser. Cette mise en scène renforce l’idée d’un lien étroit entre autorité politique et légitimité divine.

Du côté militaire, elle inscrit l’action de guerre dans une narration nationale où les États-Unis apparaissent comme une nation guidée par Dieu, et où la guerre peut être implicitement perçue comme conforme à une volonté supérieure. La sacralisation du conflit se diffuse également dans certains segments de l’armée américaine. Des témoignages recueillis font état d’un discours religieux radical utilisé par certains officiers pour justifier la guerre, la présentant comme partie intégrante d’un « plan divin », voire comme prélude à l’Armageddon, ce qui a suscité de vives réactions, notamment de la part d’organisations de défense des libertés civiles, qui dénoncent une violation du principe de séparation entre l’Église et l’État. Elles révèlent l’existence d’un débat ancien au sein de l’institution militaire sur l’instillation du nationalisme religieux en son sein et sa manière d’interpréter la conduite de la guerre.

Du côté des groupes évangéliques fondamentalistes et sionistes chrétiens, ans certains milieux évangéliques et sionistes chrétiens, la guerre contre l’Iran est explicitement interprétée à travers une grille biblique. L’Iran est assimilé à des figures ennemies de la tradition scripturaire, tandis qu’Israël est présenté comme le peuple soutenu par Dieu dans un combat final contre les forces du mal. Cette lecture transforme le soutien à Israël en acte religieux, participant à l’accomplissement du plan divin. Toutefois, cette interprétation fait l’objet de critiques croissantes, notamment de la part de théologiens qui dénoncent une simplification excessive des textes bibliques et une instrumentalisation du religieux au service de lectures géopolitiques contemporaines

Tatouages de Pete Hegseth, actuel Secrétaire à la Guerre ( ex- Défense) qu’il explique ainsi : « Lorsque je réalisais une série pour Fox Nation, j’ai donné une interview pendant que je me faisais tatouer par le seul tatoueur de Bethléem. Je me suis fait tatouer Yehweh, qui signifie Jésus en hébreu. J’ai également sur mon avant-bras un Benjamin Franklin, plus précisément une caricature politique datant des années 1760. Il s’agit du serpent Join or Die (Unissez-vous ou mourez). J’ai Deus Vult (Dieu le veut) sur mon biceps, qui était le cri de ralliement des croisés. J’ai un grand drapeau avec l’AR-15 que je portais en Irak sur mon biceps. Puis, sur mon épaule, j’ai l’écusson de l’unité avec laquelle j’ai servi en Irak. Mon pectoral est entièrement recouvert d’une croix de Jérusalem. Israël, le christianisme et ma foi sont des choses qui me tiennent profondément à cœur. » Compte X MyLordBebo

La sacralisation religieuse de la guerre produit également des effets paradoxaux. Dans certains segments de l’extrême droite américaine, notamment au sein de courants isolationnistes liés au mouvement MAGA, elle alimente un discours complotiste et antisémite. Ces acteurs dénoncent une guerre menée dans l’intérêt d’Israël et accusent les élites politiques d’être influencées par des intérêts étrangers. Cette rhétorique réactive des stéréotypes antisémites classiques et accentue la polarisation. Ainsi, les imaginaires religieux contribuent simultanément à justifier la guerre et à nourrir des formes radicales d’opposition.

Tweet de Nick Fuentes le 6 mars : « Trump s’est retourné contre Tucker Carlson et Marjorie Greene à cause de leur opposition à la guerre contre l’Iran et à la dissimulation de l’affaire Epstein. Aujourd’hui, il s’entoure exclusivement de sionistes partisans de la doctrine Israel First (Israël d’abord), tels que Mark Levin, Laura Loomer et Jared Kushner. Nous n’avons pas quitté MAGA, c’est MAGA qui nous a quittés. » Compte X de Nick Fuentes

Face à ces interprétations guerrières, de nombreuses Eglises américaines développent des contre-discours vigoureux et se font entendre. Des Églises protestantes modérées et l’Église catholique rejettent l’idée d’une légitimation religieuse de la guerre, en insistant sur les principes éthiques et humanitaires qui doivent la limiter, mais aussi qui représentent les valeurs de l’armée américaine et celles du pays, voire de la (défunte ?) tradition moraliste de la politique étrangère américaine.

Le Vatican de son côté adopte une position particulièrement structurée, condamnant l’escalade militaire et rappelant les principes de la doctrine de la guerre juste, notamment la proportionnalité et la protection des civils.  

Il appelle également au respect du droit international et à la reprise des négociations diplomatiques, constituant ainsi un pôle de résistance face à la sacralisation de ce conflit.

De manière intéressante, certaines figures politiques majeures, qui se présentent comme catholiques, comme J. D. Vance, le Vice-Président, et Marco Rubio, le Secrétaire d’Etat, ne mobilisent pas d’arguments religieux pour justifier la guerre. Vance se tait, car il était contre cette guerre et qu’il risque son avenir politique en « trahissant » le camp des anti-guerres MAGA et Marco Rubio est plutôt sur une position néoconservatrice classique.

Leur position apparaît donc guidée par des considérations politiques et stratégiques divergentes, mais sûrement pas liées à leur religion. Leur posture souligne la diversité des rapports au religieux au sein du camp conservateur américain, entre instrumentalisation, conviction et prudence politique.

LJI : Que vous évoque la stratégie de Léon XIV et de l’importante diplomatie vaticane aux Etats-Unis ?

BCP : à l’occasion de la convergence entre la situation à Minneapolis d’un côté (où deux personnes manifestant leur opposition aux méthodes de l’ICE – les agents fédéraux de contrôle des lois sur l’immigration – ont été tuées) et l’épisode de la « crise du Groenland » de l’autre, on a vu surgir une forme d’opposition structurée du Saint-Siège et d’une partie de l’Église catholique américaine face à ce qui est perçu comme « l’aventurisme » de l’administration Trump. Cette opposition repose sur une critique de la normalisation de l’usage de la force, désormais employée non seulement comme instrument de politique étrangère, mais aussi comme technique de gouvernement intérieur. Sous l’impulsion du pape Léon XIV, une stratégie de cadrage se met en place, visant à substituer une logique multilatérale à la « diplomatie de la force » et à réactiver la tradition catholique de la guerre juste pour défendre les principes du droit international. 

Comment expliquer cette « stratégie » ? Elle est une réaction morale face à la politique américaine récente qui se caractérise par une intensification de l’interventionnisme extérieur accompagnant une montée de l’autoritarisme intérieur. L’opération militaire au Venezuela en janvier 2026, ayant conduit à l’arrestation de Nicolás Maduro, ainsi que les menaces d’annexion du Groenland, illustrent la remise en cause des principes de souveraineté internationale. Parallèlement, sur le territoire américain, le blanc-seing laissé à l’ICE qui agit hors des clous légaux, et l’usage envisagé de la force militaire pour gérer des troubles internes, traduit une évolution inquiétante vers une normalisation de la coercition, accompagnée d’une centralisation accrue du pouvoir exécutif et d’un affaiblissement des normes juridiques et civiques.

Face à cette évolution, une critique morale s’organise, portée notamment par des acteurs religieux, les mêmes qu’on retrouve dans la critique de la guerre « préventive » en Iran. Depuis fin 2025, les évêques américaines multiplient les prises de position contre les politiques migratoires, les déportations massives, et les atteintes aux droits fondamentaux des sans-papiers, menées avec un discours extrêmement brutal. Cette mobilisation s’étend également à la dénonciation des réductions ou de la disparition des financements humanitaires fédéraux par le gouvernement Trump. Elle s’inscrit dans une volonté de rappeler les principes éthiques de la tradition catholique, notamment la dignité humaine, de la justice et la limitation du recours à la force.

Dans la crise du Groeland, plusieurs figures majeures de l’Église catholique américaine dont l’aumônier en chef des armées américaines, l’archevêque Timothy Broglio, évoquent la possibilité d’une désobéissance morale des soldats face à des ordres jugés injustes, en référence à la doctrine de la guerre juste, au code militaire américaine et au respect de la Constitution fédérale elle-même que les militaires jurent de servir. Dans le même temps, trois cardinaux publient une déclaration critiquant la politique étrangère américaine et appelant à un retour à une « boussole morale ». Ils rappellent que la guerre doit rester un dernier recours et non un instrument ordinaire de la stratégie nationale, et insistent sur la nécessité de concilier action internationale et principes éthiques. Dans un pays où l’armée et les guerres se retrouvent finalement utilisées comme des éléments structurants de la compétition électorale, c’est un rappel de bon sens.

On peut dire que le Vatican se substitue à l’ONU comme pourvoyeur de « contre-hégémonie normative ». Sous Léon XIV, le Saint-Siège ne se limite plus à une posture morale, mais développe une véritable stratégie diplomatique fondée sur le multilatéralisme. S’appuyant sur ses réseaux transnationaux, il diffuse un discours alternatif à celui des grandes puissances, en défendant un ordre international fondé sur la souveraineté des États, la protection des populations et la coopération internationale. Cette orientation marque une inflexion par rapport au pontificat précédent, en donnant une dimension plus structurée et influente à la diplomatie vaticane.

 Cependant, malgré ces efforts, les initiatives du Vatican restent largement sans effet face à l’administration américaine. Les propositions de paix au Proche-Orient, les appels à une solution juste en Ukraine, les tentatives de médiation concernant le Venezuela, les avertissements devant le caractère hasardeux et à coup sûr contagieux et dramatique sur les populations civiles du nouveau conflit en Iran n’ont suscité aucun intérêt américain. Cette absence d’écoute accentue les tensions diplomatiques entre Washington et le Saint-Siège, et confirme la marginalisation des approches multilatérales face à une politique américaine dominée par la logique de puissance. En même temps, la mobilisation catholique face aux actions américaines, pourrait contribuer à redéfinir le débat public aux États-Unis, parce qu’elle remet en cause les justifications nationalistes et religieuses de la guerre, notamment celles portées par certains milieux conservateurs. L’opposition à la politique de Trump, initialement interne, tend ainsi à acquérir une dimension globale, et place ce pontificat comme porteur d’une vision alternative des relations internationales fondée sur la paix, la dignité humaine et le respect du droit.

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