Interview sur la cartographie des migrations africaines

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[ VALISE DIPLO #2 ]

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Interview sur la cartographie des migrations africaines

Propos recueillis par Meryem Razin – Le 01 avril 2024

À propos de l'invité

Mehdi Alioua

Mehdi Alioua est un sociologue spécialisé dans les migrations internationales et la gouvernance migratoire. En tant que professeur associé à l’Université Internationale de Rabat, il enseigne la sociologie générale ainsi que des sujets spécialisés tels que la sociologie urbaine et de la globalisation. Il est également directeur pédagogique de Sciences Po Rabat. Ses recherches portent sur les mouvements sociaux en Afrique, la défense des migrants et les transformations sociopolitiques induites par la migration en Afrique méditerranéenne. Il est également impliqué dans plusieurs programmes de recherche internationaux et a conseillé le gouvernement marocain sur sa politique migratoire. Mehdi Alioua est un chercheur renommé dont le travail contribue à une meilleure compréhension des dynamiques migratoires contemporaines.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

L’interview aborde plusieurs aspects des migrations en Afrique. Mehdi Alioua souligne la complexité des facteurs de mobilité, mettant en évidence les défis auxquels sont confrontés les migrants internes en Afrique et l’impact des changements climatiques sur la mobilité. Il discute également des défis de sécurité et de protection des migrants, ainsi que des réponses aux crises humanitaires. Enfin, il aborde les politiques migratoires en Afrique, appelant à des politiques plus ouvertes et inclusives qui favorisent la libre circulation et l’intégration des migrants, tout en soulignant l’importance de la coopération internationale pour surmonter les défis de gestion des migrations sur le continent.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Quels sont les facteurs socio-économiques qui exercent la plus grande influence sur les modèles de mobilité en Afrique ?

Mehdi Alioua (MA) : Cette question nécessite une réponse nuancée, car elle ne peut être appréhendée de manière unilatérale. Même si l’on tente de catégoriser les diverses populations se déplaçant en Afrique, on parviendrait à une typologie plus ou moins exhaustive, mais jamais totalement exhaustive. La question fondamentale qui se pose est de déterminer s’il existe des facteurs incitant les individus à migrer. Or, une analyse approfondie de cette question révèle l’existence de multiples déterminants. Leur nombre est tel qu’il devient difficile d’établir une hiérarchie parmi eux. Cette difficulté découle du constat que la majorité de la population mondiale ne migre pas. Les données récentes fournies par l’ONU et l’OIM indiquent qu’environ 281 millions de personnes, dont environ 40 millions d’Africains, sont mobiles à travers le monde, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Afrique. Cela signifie que seulement environ 3 à 4 % de la population mondiale est concernée par la migration. En Afrique, ce taux est encore plus bas. En effet, le pourcentage de migrants africains est inférieur à celui des migrants européens par rapport à la population totale. Ainsi, l’Afrique est le continent où la migration est la moins répandue. Il apparaît donc nécessaire, que l’on se penche sur le continent africain ou ailleurs, de comparer ceux qui ne migrent pas ou migrent très peu, mais pas à l’international, à ceux qui migrent à l’international ou migrent beaucoup même à l’international. Pourquoi certains individus, dans des conditions socio-économiques similaires, ne migrent-ils pas alors que d’autres sont mobiles ? Il est donc impératif d’introduire des facteurs humains dans l’analyse de la migration, des facteurs qui relèvent de la décision individuelle, du choix. Il est impossible de concevoir des déterminismes universels. Certes, dans certains cas particuliers, comme en temps de guerre, de chômage massif ou de désespoir, des déterminants peuvent être identifiés.

Toutefois, il convient de noter que même en situation de conflit armé, les individus ne migrent pas nécessairement très loin. Ce sont souvent les plus jeunes, que ce soit en termes de capital social, physique ou économique, qui migrent sur de longues distances. Cependant, même en période de guerre, la plupart des déplacements se limitent à franchir la frontière la plus proche, dans l’espoir de retourner chez soi une fois le conflit terminé. Ce schéma se reproduit également dans le cas des migrations liées au climat. En effet, il est erroné d’établir un lien direct entre le climat et la migration, sauf dans des situations exceptionnelles où l’écologie ou le territoire disparaissent complètement, comme c’est le cas sur certaines îles du Pacifique, telles que les Tonga, où la vie devient impossible, ou lorsqu’un volcan détruit tout. Cependant, lorsque des périodes prolongées de sécheresse alternent avec de rares précipitations et que l’espoir persiste, la majorité des individus reste attachée à leur lieu de vie. Cela est vrai en Afrique comme partout ailleurs sur Terre. Ainsi, il est clair qu’aucun facteur unique ne peut expliquer la migration. Bien que certains individus puissent être amenés à migrer en raison du climat, ce n’est pas la seule raison, car la majorité de ceux qui pourraient être affectés par des conditions climatiques similaires ne migrent pas. Il apparaît donc que d’autres éléments, d’autres schémas, entrent en jeu.

LJI : Quels sont les défis auxquels sont confrontés les migrants internes en Afrique, en termes d’accès aux services de base et d’intégration dans les nouvelles communautés ?

MA : Avant de répondre à votre question, permettez-moi de dresser un contexte. Sur le continent africain, la majorité des migrations s’effectuent à l’intérieur du continent. Toutefois, il convient de distinguer l’Afrique du Nord, que je préfère désigner comme l’Afrique méditerranéenne, y compris les régions sahariennes, de l’Afrique subsaharienne, où les déplacements internationaux sont moins fréquents. Cette différence s’explique en partie par les liens étroits entre les sociétés d’Afrique du Nord et les régions plus prospères, telles que les nations méditerranéennes et l’Europe, ainsi que la péninsule arabique, comme en témoigne la migration significative des Marocains vers l’Europe et des Égyptiens vers l’Arabie Saoudite. Par exemple, environ 80 % des migrants marocains se trouvent en Europe, tandis que la majorité des Égyptiens migrent vers l’Arabie Saoudite. Cette répartition est largement influencée par la proximité géographique et les opportunités économiques. En Afrique subsaharienne, les zones de prospérité sont plus éloignées, ce qui limite les mouvements migratoires internationaux. Les migrants africains se concentrent principalement en Afrique du Sud, où environ 3,6 millions de personnes étrangères résident, représentant une proportion significative de la population totale.

La Côte d’Ivoire est également un pôle d’attraction migratoire important, avec environ 2,5 millions de migrants pour une population totale de 23 millions d’habitants. Ces migrations sont souvent liées à des évolutions historiques spécifiques, telles que la politique ivoirienne sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, qui a défini certains groupes comme citoyens ivoiriens en raison de leur contribution au développement du pays. En ce qui concerne les défis auxquels sont confrontés les migrants, il est essentiel de distinguer deux catégories : ceux qui sont en transit et ceux qui sont installés de manière permanente. Les migrants en transit ou à la recherche de nouvelles opportunités sont souvent confrontés à des conditions précaires, tandis que ceux qui sont installés depuis longtemps tendent à s’intégrer progressivement dans leur nouvelle communauté. Toutefois, l’accès aux services de base reste un défi majeur pour de nombreux migrants en raison des faiblesses des systèmes publics en Afrique. Les économies du continent, bien que riches en ressources naturelles, sont souvent confrontées à des problèmes d’industrialisation et de création d’emplois décents, ce qui limite les opportunités économiques pour les migrants et les populations locales. En conséquence, de nombreux migrants se retrouvent dans des situations de précarité, dépendant souvent de la solidarité communautaire plutôt que des services publics. La faible disponibilité des services sociaux aggrave ces problèmes, renforçant ainsi les inégalités et la vulnérabilité des populations migrantes. En résumé, les migrants en Afrique sont confrontés à une multitude de défis, allant de l’accès aux services de base à l’intégration sociale, dans un contexte marqué par la pauvreté et l’insuffisance des structures publiques.

LJI : Vous avez mentionné brièvement ce sujet lors de notre première question. Pourriez-vous nous expliquer comment les changements climatiques et environnementaux influent sur les schémas de mobilité en Afrique ?

MA : En effet, cette question suscite un intérêt croissant, mais pour l’instant, les recherches à ce sujet demeurent principalement prospectives. Bien que nous ayons commencé à recueillir des données, la majeure partie des travaux se concentre davantage sur les projections futures et la gouvernance climatique que sur les migrations elles-mêmes. Il est indéniable que la détérioration des écosystèmes peut entraîner des déplacements de population, comme nous l’avons observé dans certaines régions. Cependant, il est important de souligner que les migrations internes en Afrique sont souvent liées à une multitude de facteurs, tels que les stratégies familiales, les modèles culturels et les choix individuels. Les migrations ne sont pas simplement déclenchées par des conditions environnementales difficiles, mais sont également influencées par des dynamiques locales, des décisions politiques et des changements économiques. Il est vrai que les conditions météorologiques extrêmes peuvent contraindre certaines populations à se déplacer, comme cela a été le cas lors des sécheresses au Maroc. Cependant, il est essentiel de reconnaître que les migrations massives ne sont pas toujours la conséquence directe des variations climatiques. Les migrations sont un phénomène complexe et multifactoriel, où des éléments tels que l’éducation, l’urbanisation, l’industrialisation et d’autres facteurs socio-économiques jouent un rôle tout aussi important, voire plus important que le climat lui-même.

Il est également intéressant de noter que de nombreuses discussions sur la migration climatique émanent souvent de perspectives législatives ou économiques, plutôt que des expériences directes des migrants eux-mêmes. Il est donc nécessaire de prendre du recul et d’adopter une approche holistique pour comprendre les véritables moteurs des migrations en Afrique. En résumé, bien que le climat puisse jouer un rôle dans les schémas de mobilité, il est crucial de ne pas le considérer comme le seul déterminant des déplacements de population.

LJI : Pour aborder notre quatrième question, pourriez-vous nous éclairer sur les principaux enjeux liés à la sécurité et à la protection des migrants en Afrique ?

MA : En effet, les défis sécuritaires et de protection des migrants en Afrique sont profondément enchevêtrés avec un phénomène que je qualifierais de néo-souverainisme. Historiquement, l’Afrique, et plus particulièrement le panafricanisme, s’est érigée sur des fondements particuliers. Initialement, le panafricanisme s’est développé en dehors du continent, notamment chez les Afro-descendants, en réaction à l’esclavage et au racisme, prônant le droit à la dignité humaine. Cette vision s’est rapidement entrelacée avec celle des migrants africains, en particulier les étudiants, dès les années 1920-1930. Les échanges entre ces deux groupes ont nourri et accéléré le mouvement panafricain, axé sur la lutte contre le racisme et la décolonisation. Il s’agit donc d’un mouvement en faveur de la dignité humaine et de l’émancipation des peuples africains.

Cependant, avec l’avènement des États-nations après les indépendances, une forme de néo-souverainisme a émergé. Cette idéologie, nourrie par la quête de stabilité et d’identité nationale, a parfois conduit à des politiques exclusives, comme l’exemple de l’Ivoirité en Côte d’Ivoire. Ce concept, visant à définir la citoyenneté ivoirienne, a été utilisé à des fins politiques, entraînant des tensions et des conflits. Aujourd’hui, ce néo-souverainisme se traduit par une montée du nationalisme et du discours anti-migrants, alimenté également par les tendances xénophobes observées en Europe. Les migrants deviennent ainsi des boucs émissaires, accusés de perturber l’ordre social et l’identité nationale supposée. Cet enjeu sécuritaire et de protection des migrants est exacerbé dans des régions comme le Sahel, où les conflits et les déséquilibres socio-politiques sont déjà prégnants. La tentation du néo-souverainisme risque de plonger ces régions dans davantage de désordre et de violence. Pour répondre à cette problématique, il est crucial de se défaire de ces schémas réducteurs. L’Afrique s’est historiquement construite autour de l’idée de la libre circulation des personnes, inscrite dans les programmes de l’Union Africaine. Promouvoir cette liberté de circulation, tant au niveau régional que continental, est essentiel pour garantir la sécurité et les droits des migrants en Afrique.

 LJI : Justement, pour rebondir sur ce que vous venez de dire, quelles sont les influences des conflits et des crises humanitaires sur les schémas de mobilité en Afrique, et quelles réponses possibles peuvent être envisagées ?

MA : Les crises et les conflits humanitaires sont des réalités bien connues qui engendrent des flux migratoires massifs, souvent provoqués par des situations d’urgence telles que des éruptions volcaniques, des guerres ou même des massacres. Ces événements créent des vagues de déplacements qui touchent principalement les populations les plus vulnérables. Cependant, il est essentiel de comprendre que la majorité des individus ne quittent pas leur lieu de vie de manière permanente. Ils fuient temporairement dans l’espoir de revenir dès que la situation le permettra. Même ceux qui déclarent ne jamais vouloir revenir portent en eux le poids de cette décision, car quitter son foyer et ses proches est une épreuve extrêmement difficile. Les émotions ressenties lors de ces départs sont complexes et souvent accompagnées de larmes, car il est difficile de se détacher de son lieu d’origine. Malgré cela, la plupart des individus aspirent à retrouver leur foyer dès que la situation le permettra. Cependant, dans les situations de conflits prolongés, de nombreux individus se retrouvent contraints de rester dans des camps de réfugiés. La gestion de ces camps pose de nombreux défis, notamment en ce qui concerne l’accès aux services de base et aux droits sociaux. Les personnes déplacées se retrouvent souvent dans une situation de précarité, dépendant principalement de l’aide humanitaire pour subvenir à leurs besoins.

Il est crucial de permettre aux personnes déplacées de reconstruire leur vie dans la société, en leur offrant la possibilité d’accéder au travail et à d’autres services essentiels. Cela nécessite une coopération internationale et une assistance soutenue pour assurer une transition efficace vers une vie autonome.

LJI : Quels sont les exemples de bonnes pratiques en matière de gestion des migrations en Afrique et comment peuvent-elles être reproduites à grande échelle ? Quels sont les exemples de politiques migratoires innovantes mises en œuvre dans différents pays africains et quels sont les résultats ?

MA : Il est important de noter qu’il n’existe pas de modèle parfait de gestion des migrations en Afrique. Cependant, certains pays comme le Rwanda ont mis en place des politiques qui favorisent la liberté d’installation, bien que ces politiques puissent être critiquées pour leur manque de suivi et d’intégration réelle des migrants. D’autres pays, comme le Maroc, ont mis en place des politiques d’ouverture envers les migrants, mais ces politiques sont souvent entravées par des lois restrictives en matière d’immigration. Il est essentiel de réformer ces lois pour garantir que les migrants puissent accéder à leurs droits et contribuer positivement à la société.

Malheureusement, il n’y a pas beaucoup d’exemples de politiques migratoires innovantes en Afrique. La plupart des pays continuent de suivre des modèles hérités du colonialisme, ce qui limite la liberté de circulation et d’installation des individus. Cependant, il est crucial que les sociétés africaines reconnaissent l’importance de la liberté de circulation et d’installation pour favoriser le développement et la prospérité. Les frontières artificielles imposées par le colonialisme ne reflètent pas les réalités sociales et culturelles des populations africaines, et leur maintien entrave le potentiel de croissance et d’épanouissement du continent.

Il est donc essentiel de promouvoir des politiques migratoires qui favorisent la libre circulation des individus en Afrique, tout en garantissant le respect de leurs droits fondamentaux. Cela nécessitera une coopération internationale et une volonté politique forte pour surmonter les défis liés à la gestion des migrations sur le continent africain.

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