Propos recueillis par Anthéa ENNEQUIN, membre de la délégation internationale Italie – Le 30 11 2023 à Rome.
Diplômé de l’École Polytechnique (promotion 1994) et de l’ISAE-SUPAERO (1996), Xavier LECINQ a poursuivi ses études avec un master en 2016-2017 à l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), se spécialisant en armement et économie de défense. Fort de plus de 25 ans d’expérience au sein de la Direction Générale de l’Armement, il y a occupé divers postes de responsabilité, incluant celui de Directeur IT, manager des programmes de simulation et Battlelab, ainsi que chef du bureau de carrière et mobilité. Par la suite, Xavier LECINQ a rejoint la Mission de défense de l’ambassade de France en Italie, où il a servi pendant quatre ans. Actuellement, il est basé à Rome et travaille en tant que Senior Consultant dans le secteur de l’aérospatial et de la défense pour une entreprise privée.
Cet entretien a permis à Xavier LECINQ de dresser un bilan sur le rôle crucial qu’il a joué en tant qu’attaché d’armement à l’ambassade de France en Italie, où il a favorisé des projets significatifs pour la coopération franco-italienne. Sa formation au sein de l’IHEDN a également été évoquée.
Anthéa ENNEQUIN Jeunes IHEDN : Pourriez-vous nous décrire quelques-unes des réalisations clés ou des projets que vous avez dirigés pour promouvoir la coopération entre la France et l’Italie dans les secteurs de la défense et de l’espace lors de votre mission à l’ambassade de France en Italie en tant qu’attaché d’armement?
Xavier LECINQ Invité : En tant qu’attaché d’armement à l’ambassade de France en Italie, j’ai eu l’opportunité de diriger et de contribuer à plusieurs initiatives majeures visant à renforcer la coopération franco-italienne dans les domaines de la défense et de l’espace. Mon rôle principal consistait à faciliter la liaison entre le monde de la défense et l’ambassadeur, agissant comme conseiller en matière d’armement et d’industrie de défense. Cela impliquait de préparer et d’adapter les dossiers pour soutenir des décisions stratégiques en concertation avec l’Élysée et le ministère des Armées. Parmi les réalisations significatives de mon mandat, je peux citer le Traité du Quirinal, un accord binational qui a étendu la coopération bien au-delà de la simple défense pour englober des domaines plus larges de la collaboration bilatérale. Un autre projet marquant a été la joint-venture entre Fincantieri et Naval Group, une collaboration qui a marqué une étape importante dans l’alignement des intérêts industriels et de défense entre nos deux pays, malgré les défis, notamment l’intervention de la Commission européenne. Ces projets ont non seulement renforcé les liens entre la France et l’Italie, mais ont également posé des bases solides pour des coopérations futures dans les domaines essentiels de la défense et de l’aérospatial. Ils illustrent la complexité et la richesse des relations franco-italiennes et démontrent l’importance d’une approche nuancée et objective pour promouvoir les intérêts communs et la coopération industrielle.
JI : Vous avez été impliqué dans la coordination des initiatives gouvernementales et industrielles, notamment dans le cadre de l’accord intergouvernemental sur les chantiers navals militaires entre la France et l’Italie. Pouvez-vous expliquer en quoi ces collaborations entre le public et l’industrie, sont cruciales et quels sont les défis et les opportunités associés à ces partenariats ?
XL : La collaboration entre le secteur public et l’industrie, illustrée par l’accord intergouvernemental sur les chantiers navals militaires entre la France et l’Italie, est cruciale pour plusieurs raisons. Elle favorise une synergie entre l’innovation du secteur privé et les objectifs sécuritaires du public, permettant le développement de nouvelles technologies et de filières industrielles spécialisées. Un exemple est la complémentarité franco-italienne dans le domaine spatial, où la spécialisation industrielle bénéficie aux deux pays. Cependant, ces collaborations présentent des défis, notamment la nécessité de maintenir un équilibre entre coopération et autonomie nationale. La gestion des informations sensibles et la déontologie sont également cruciales pour prévenir les conflits d’intérêts et assurer la confidentialité. Ces partenariats exigent une compréhension mutuelle et le respect des enjeux commerciaux, technologiques et sécuritaires.
JI : Comment votre expérience à la DGA a-t-elle influencé votre mission à l’ambassade de France en Italie ? En quoi les compétences et les connaissances acquises au sein de la DGA ont-elles été utiles dans ce contexte diplomatique ?
XL : Ma mission à l’ambassade de France en Italie a été profondément influencée par mon expérience à la Direction générale de l’Armement (DGA), où j’ai géré la mobilité de 2500 cadres. Cette responsabilité m’a permis de développer une approche nuancée des parcours professionnels, adaptant les trajectoires aux aspirations individuelles, une compétence essentielle dans le milieu diplomatique complexe et diversifié de l’ambassade. Ma transition de la technique à la gestion à la DGA, où je supervisais l’informatique pour un centre de 1000 personnes, a renforcé ma capacité à gérer des projets d’envergure et à dialoguer sur des sujets techniques avec des interlocuteurs variés, y compris l’ambassadeur. L’expérience a également souligné l’importance de la diversité et de l’adaptation, compétences clés pour travailler efficacement dans un environnement interministériel. En résumé, mon passage à la DGA a fourni une base solide de compétences et de connaissances, facilitant ma transition vers un rôle diplomatique et me permettant de contribuer significativement à la mission de l’ambassade.
JI : La DGA inclut-elle des fonctions liées à l’analyse sécuritaire et géopolitique, ou se concentre-t-elle uniquement sur les aspects techniques de sa mission ? Y a-t-il une collaboration avec des entreprises externes pour ces analyses, comme c’est le cas chez Thales avec leur section dédiée à la prospective géopolitique ?
XL : Au sein de la DGA, les métiers dépassent les seules compétences techniques. Bien que les compétences techniques soient essentielles pour anticiper les ruptures technologiques et leur impact en termes de sécurité ou d’avantage industriel, une dimension d’analyse sécuritaire et géopolitique existe également, bien que moins prononcée que dans des entités telles que Thales, où une section dédiée à la prospective géopolitique est établie. La DGA adopte une approche innovante en matière d’innovation et de prospective, notamment par sa collaboration avec l’Agence d’Innovations de Défense, créée récemment pour anticiper les futurs changements technologiques majeurs. Une initiative novatrice est l’initiative « reptine », qui invite des personnes extérieures, comme des cinéastes, à imaginer les menaces futures, permettant ainsi d’explorer des scénarios de menaces potentiels dans un contexte futuriste. Bien que l’analyse géopolitique soit principalement gérée par la Direction Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS), où les ingénieurs militaires de la DGA apportent leur expertise technologique sur les avantages stratégiques, la DGA intègre également des analyses sécuritaires et géopolitiques à travers des collaborations spécifiques et des contributions à la DGRIS.
JI : La DGA c’était un rêve ? Pourquoi avez-vous choisi de vous investir dans ce secteur spécifique de la défense ?
XL : Rejoindre la DGA était un rêve pour moi, inspiré par le film Top Gun qui a éveillé ma passion pour devenir pilote d’essai. Bien que des contraintes médicales aient détourné mon chemin vers le pilotage, mon intérêt pour la technologie m’a mené à me spécialiser en informatique. Mon service militaire comme chasseur alpin, où j’ai développé des solutions informatiques pour des applications militaires, a renforcé cet intérêt. À la DGA, j’ai travaillé sur le développement de systèmes et participé à des projets majeurs comme le programme Scorpion. Cette expérience a souligné la satisfaction de voir l’impact direct de mes contributions, malgré les défis fréquents du secteur de la défense. Mon parcours illustre bien la transition vers des technologies modernes et l’importance de l’innovation dans la défense. Mon parcours illustre la transition informatique vers des technologies plus modernes et accessibles au sein de la DGA. Bien que le travail dans le secteur de la défense puisse parfois sembler frustrant, du fait du décalage entre les efforts déployés et la concrétisation des projets, la rapidité d’évolution dans le domaine de l’informatique m’a souvent permis de voir les résultats de mon travail de manière relativement rapide. Cette capacité à observer l’impact concret de mes contributions a été une source de satisfaction professionnelle.
JI : Quelles ont été vos motivations pour vous intéresser au secteur spatial ?
XL : L’attrait pour le secteur spatial est principalement motivé par sa nature dualiste, qui va au-delà du développement militaire et englobe des enjeux industriels plus larges. Cette dualité est particulièrement présente dans les collaborations franco-italiennes, qui comprennent non seulement la défense, mais aussi le développement de technologies spatiales et de missiles, comme les systèmes SAMP/T. Je suis convaincu de l’importance d’explorer des questions de sécurité diversifiées, où le secteur spatial joue un rôle clé avec des technologies telles que les satellites d’observation et de télécommunication. La France et l’Italie tirent également parti de leur expertise respective dans les capteurs optiques et les radars, ce qui renforce notre coopération. Cependant, cette interdépendance est parfois complexe, comme le montre l’achat par l’Italie d’un satellite optique militaire israélien en 2015, ce qui souligne la tension entre la coopération et le désir d’autonomie nationale.
JI : Vous avez suivi un master à l’IHEDN en 2016-2017. Pouvez-vous nous parler des motivations qui vous ont poussé à entreprendre ce programme de formation à ce stade de votre carrière ?
XL : Mon parcours au master de l’IHEDN a été un jalon crucial de ma carrière, me permettant de plonger dans les enjeux stratégiques de la défense et de la sécurité nationale. Ce programme reconnu, nécessitant une recommandation pour l’admission, a offert une plateforme d’échange enrichissante avec des participants variés, depuis les responsables de la DGA jusqu’aux chefs d’entreprise et juristes. Les sessions spécialisées, menées par des intervenants de haut niveau comme des ministres et des chefs d’état-major, m’ont permis d’acquérir une compréhension approfondie des défis contemporains de la défense, tout en établissant des liens professionnels précieux. Cette formation a souligné l’importance de la formation continue dans le domaine de la défense, essentielle pour rester informé des évolutions technologiques et stratégiques. En somme, l’IHEDN a non seulement enrichi mes connaissances mais aussi élargi mon réseau professionnel, préparant le terrain pour des collaborations futures et une meilleure compréhension des dynamiques globales.
JI : Quelles ont été vos motivations pour quitter la DGA en faveur du secteur privé ? Comment s’est déroulée cette transition pour vous ?
XL : La décision de travailler de manière indépendante est motivée par une convergence de facteurs personnels et professionnels, notamment le désir de changement de cadre de vie après une carrière en région parisienne, ainsi que la recherche d’un contrôle direct sur sa vie professionnelle et personnelle. L’administration offre des dispositifs facilitant cette transition, comme la possibilité de revenir à son poste si nécessaire. La continuité avec le passé professionnel se traduit par l’exploitation de l’expertise et du réseau dans de nouveaux contextes, tels que le conseil pour des startups. Cette démarche représente une quête de liberté et une évolution naturelle du parcours professionnel, en saisissant de nouvelles opportunités tout en valorisant les acquis précédents.
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