Trentenaire du génocide rwandais

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[ INTERVIEW ]

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Trentenaire du génocide rwandais

Propos recueillis par Gabriel Madelin, membre du Comité Afrique

À propos de l'invité

Antoine Anfré

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris (1985) et ancien élève de l’École nationale d’administration (promotion Victor Schœlcher, 1994-96), monsieur Antoine Anfré a servi, à partir de 1987, au ministère des Affaires étrangères dans plusieurs pays (Ouganda, Hongrie, Kenya, Turquie, Royaume-Uni et Niger, où il fut ambassadeur en 2014-2015). Il a été nommé ambassadeur de France au Rwanda par le président Emmanuel Macron en mai 2021. Ayant été rédacteur Rwanda-Burundi-Zaïre à la direction des affaires africaines et malgaches du ministère, en 1991 et 1992, et après avoir servi pendant quatre ans à Kampala, il connait bien la région des Grands Lacs. Sa mission consiste à mettre en œuvre la politique de réconciliation avec le Rwanda initiée par le président de la République en développant une coopération bilatérale étroite et multiforme.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Le 7 avril 1994 marquait le début du génocide perpétré contre les Tutsis par les Hutus dans un contexte de conflit entre le gouvernement hutu et le Front patriotique rwandais (FPR), parti politique constitué, à l’époque, majoritairement de Tutsis. La visite du Président Emmanuel Macron en mai 2021, qui a reconnu une « responsabilité française » et la nomination de M. Antoine Anfré comme ambassadeur de France au Rwanda ont permis le rétablissement des liens entre les deux pays et le développement d’une coopération dans les secteurs économique, culturel et militaire. Cet entretien est réalisé à la suite des commémorations du trentenaire du génocide auxquelles a participé Stéphane Séjourné, représentant du président de la République, est l’occasion de revenir sur ces événements et de faire un bilan du travail entrepris depuis trois ans.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Le 7 avril dernier, le Rwanda a commémoré le trentenaire du génocide de 1994. Stéphane Séjourné, ministre français des Affaires étrangères, représentait le président de la République. Quel est le message envoyé ? 

Antoine Anfré (AA) : Stéphane Séjourné représentait le président de la République et était à la tête d’une importante délégation, comprenant notamment un autre membre du gouvernement, Hervé Berville, quatre parlementaires et le président du CRIF. L’ancien chef de l’État, Nicolas Sarkozy, était également présent. Le message envoyé est un message de soutien et de solidarité du peuple français et de ses représentants au peuple rwandais. Le génocide, crime contre l’humanité, est le crime des crimes. À ce titre, il concerne l’humanité tout entière. Il était donc essentiel que la France soit représentée à un niveau élevé au trentenaire du génocide perpétré contre les Tutsis. C’est ce que nos partenaires rwandais ont constaté et ils y ont été sensibles.

LJI : Suite à la publication du rapport Duclert en 2021, le Président Emmanuel Macron a reconnu les « responsabilités françaises », mais un désaccord persiste concernant la question mémorielle. Comment les deux parties peuvent-elles avancer ?

AA : Le Président Emmanuel Macron a reconnu « la responsabilité accablante de la France dans un engrenage qui a abouti au pire ». Je ne pense pas que l’on puisse encore parler de désaccord persistant sur la question mémorielle. Il y a des différences de sensibilité et d’analyse, c’est évident. Mais désormais les narratifs rwandais et français sur ce qu’il s’est passé de 1990 à 1994 sont très largement convergents et compatibles.

LJI : La visite du Président Emmanuel Macron en 2021 et votre nomination ont marqué un nouveau départ dans la relation franco-rwandaise. La coopération dans les domaines économique, culturel et militaire est croissante. Quel bilan tirez-vous de ces trois années ?

AA : J’en tire un bilan très positif pour la relation franco-rwandaise et pour notre présence dans ce pays. Début 2017, la France était encore marginalisée au Rwanda et l’ambassade de France faisait profil bas. Désormais, nous sommes présents sur le plan économique et de la coopération, avec une quarantaine d’entreprises membres du Club d’affaires franco-rwandais et une agence-pays de l’AFD ; sur le plan culturel, avec le centre culturel francophone au Rwanda rapidement devenu une référence dans son domaine ; et sur le plan militaire, avec l’ouverture d’une mission de défense et une coopération militaire qui se développe harmonieusement. Il faut aussi mentionner notre coopération en matière judiciaire et de sécurité intérieure, qui est indispensable aux procès de présumés génocidaires rwandais résidant en France et à la lutte contre l’impunité. Au fondement de la réconciliation entre la France et le Rwanda, il y a en effet le triptyque « histoire-mémoire-justice », d’où l’importance de cette coopération.

LJI : En mars dernier, le Président Paul Kagame a accordé au Figaro une interview dans laquelle il rappelle que « beaucoup de travail reste à faire [avec la France] pour corriger encore certaines choses ». Quel travail est encore possible ? Et plus largement, comment améliorer davantage la relation franco-rwandaise ?

AA : Je pense que le Président Paul Kagame faisait allusion dans cette interview aux attentes rwandaises qui sont très fortes en matière de jugement des présumés génocidaires. Même si un effort considérable a été fait à partir de 2021, il est clair que tous ne seront pas jugés, notamment parce que ces procédures sont très longues et que le temps passe. Mais tous savent désormais qu’ils ont une épée de Damoclès au-dessus de leur tête et que le bras de la justice peut les rattraper. Il est possible également que Paul Kagame ait souhaité faire allusion à des différences d’analyse s’agissant de la situation dans l’est de la RDC, selon que l’on adopte une perspective historique, en mettant en avant la responsabilité de protéger, ou que l’on s’attache avant tout au strict respect de la Charte des Nations unies. Ce qui importe, c’est de faire le bon diagnostic pour mettre en œuvre le bon traitement. Quant à la relation franco-rwandaise, elle s’améliore en s’approfondissant et c’est ce à quoi travaillent l’ambassade, ses services et ses opérateurs, en lien avec les ministères à Paris.

LJI : La France est de plus en plus contestée en Afrique. Percevez-vous ce sentiment anti-français ? Si oui, comment y remédier ? Par plus d’enseignement de la francophonie ?

AA : Comme vous le savez, le concept même de sentiment anti-français est contesté par de nombreux Africains, qui d’ailleurs ne l’utilisent pas. Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de « sentiment anti-français » actuellement au Rwanda. Il y a eu dans un passé assez récent des incompréhensions réciproques, des frustrations du côté rwandais notamment et des signaux qui n’étaient pas bien perçus. Mais cette période est révolue grâce au rapport Duclert et à la visite historique du président de la République en mai 2021. Le meilleur remède, c’est de se parler, de prendre en compte la sensibilité de l’autre partie et de faire des efforts pour mieux se comprendre, tout en restant soi-même bien sûr. Quand il y a de l’appétit pour la francophonie et l’enseignement du français, ce qui est de nouveau le cas au Rwanda, il faut être en capacité d’y répondre. C’est ce que nous nous efforçons de faire en lien avec le ministère rwandais de l’Éducation, et grâce également au centre de langue du Centre Culturel Francophone.

LJI : Les relations entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo (RDC) sont tendues dans le Kivu du fait notamment de la présence du groupe armé M23 accusé par le Président Félix Tshisekedi d’être soutenu par le Rwanda. La situation s’est brutalement dégradée en 2023. Quelle est la position française et craignez-vous un embrasement régional ?

AA : La France est attachée au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC. Elle est aussi très vigilante par rapport aux discours de haine qui ciblent certaines communautés. Nous sommes en faveur d’une solution politique et nous soutenons les processus de Luanda et de Nairobi. La priorité est à la désescalade. La région des Grands Lacs aurait trop à perdre dans l’hypothèse d’un embrasement.

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