Propos recueillis par Mélissa Jolibois, responsable du Comité Amériques – Le 01 octobre 2024
Yoletty Bracho est maîtresse de conférences contractuelle en science politique à l’Université d’Avignon. Ses recherches initiales ont porté sur l’insertion des militants de gauche au sein de la fonction publique des gouvernements chavistes au Venezuela. Plus récemment, elle a orienté ses travaux vers la consolidation autoritaire dans le pays et sur le rôle de l’État dans ce processus. Actuellement, elle mène des recherches comparatives sur les conflits politiques et les dynamiques de transition en Colombie et au Venezuela. Yoletty Bracho était présente au Venezuela lors des dernières élections présidentielles.
L’élection présidentielle contestée du 28 juillet dernier au Venezuela a donné lieu à une forte mobilisation de la population qui a largement manifesté pour dénoncer les résultats donnant Nicolás Maduro vainqueur. En conséquence, une sévère répression a été menée par les forces de l’ordre vénézuéliennes.
Le Comité Amériques a, ainsi, souhaité s’entretenir avec Madame Yoletty Bracho afin de mener une réflexion autour des forces armées et de comprendre quelle est la place qu’elles occupent au sein du régime en place au Venezuela.
Les Jeunes IHEDN (LJI) : Depuis les dernières élections présidentielles qui se sont tenues le 28 juillet dernier, le Venezuela est au cœur de l’actualité internationale. En effet, Nicolás Maduro, le président sortant, aurait obtenu 51.2 % des suffrages exprimés, lui permettant ainsi d’être réélu pour un troisième mandat consécutif de six ans. Toutefois, ce résultat est contesté par l’opposition qui espérait mettre un terme au régime chaviste établi depuis 25 ans.
Pour débuter et bien contextualiser ce propos, pourriez-vous nous expliquer quelles sont les principales caractéristiques de la Révolution bolivarienne qui a débuté en 1999 au Venezuela ?
Yoletty Bracho (YB) : Tout d’abord, le début de la Révolution bolivarienne est effectivement en 1999. Cependant, Hugo Chávez obtient la victoire en 1998. Par ailleurs, selon moi, il n’est pas possible de donner les principales caractéristiques de la Révolution bolivarienne pendant ces vingt-cinq ans. Il faudrait plutôt essayer de faire une chronologie dans laquelle on voit les différents moments de cette Révolution bolivarienne afin d’identifier les différentes manières de fonctionner. Cette chronologie varie d’un auteur à l’autre, mais à mon sens, le point de départ est l’arrivée au pouvoir de Chávez et cette première phase s’arrête en 2002, année où l’opposition vénézuélienne organise un coup d’État. Dans cette période, entre 1998 et 2002, on a un gouvernement qui est arrivé au pouvoir avec un programme relativement réformiste, plus que révolutionnaire. C’était un programme qui voulait instaurer un changement par rapport aux années précédentes et qui voulait, d’une certaine manière, promouvoir des idées de participation et de justice sociale. Les intentions qui transparaissaient de ce programme étaient assez discrètes par rapport à ce que cela va devenir plus tard.
Après l’année 2002 et ce coup d’État, débute la deuxième phase qui correspond à un premier moment d’approfondissement de ce projet révolutionnaire, notamment parce que Chávez, qui reprend le pouvoir à la suite de ce coup d’État raté, va se rendre compte qu’il dépend véritablement de ce soutien populaire. C’est d’ailleurs en partie ce soutien populaire qui lui permet de reprendre le pouvoir. De plus, l’armée a joué un rôle très important pour faire tomber cette tentative de coup d’État. Ainsi, en 2006, on voit émerger pour la première fois la notion de socialisme dans le projet chaviste puisque cette Révolution bolivarienne commence à se revendiquer comme un projet socialiste. À partir de cette période, on voit d’une part de nombreux et importants projets de répartition de la rente pétrolière se développer par des programmes d’action publique qu’on qualifie de parallèles mais qu’on pourrait aussi appeler plus simplement sectoriels et territoriaux. On voit donc l’émergence des « misiones », qui sont des programmes sociaux phares du chavisme. D’autre part, on commence à proposer les conseils communaux et les communes comme un moyen de réorganiser le pouvoir à l’échelle territoriale et nationale et ainsi promouvoir une certaine forme de participation au quotidien de la population. Toutefois, en parallèle à ce moment d’avancées en termes sociaux et de participation citoyenne, on observe aussi d’importants reculs en termes politiques et démocratiques notamment dans l’espace syndical. En effet, on commence à restreindre la pluralité syndicale par l’instauration d’un syndicat bolivarien qui est le syndicat central obéissant aux intérêts du gouvernement et qui s’attaque à d’autres syndicats historiques du pays. On voit également émerger le parti socialiste unique du Venezuela qui en principe est censé réunir les forces de gauche mais qui, en réalité, réduit à nouveau la pluralité de ces forces. Par exemple, l’opposition en 2007 gagne une élection en votant contre une réforme constitutionnelle – c’est la première élection que l’opposition remporte depuis la fin du XXe siècle – mais, bien que le résultat soit accepté, Chávez dénigre et insulte l’opposition qui a gagné. Il finit d’ailleurs par contourner le refus de cette proposition de réforme constitutionnelle avec un amendement à la Constitution et en gouvernant par décrets. Par conséquent, on voit bien ce moment où le chavisme va, d’un côté, approfondir des programmes qui le rendent très populaire et qui vont effectivement aider les classes populaires à sortir de situations extrêmement difficiles et de l’autre, réduire la pluralité dans les espaces politique, démocratique et syndical.
La troisième étape correspond à la mort de Chávez en 2013 et à l’arrivée de Nicolás Maduro. On commence à observer une crise économique importante, causée en partie par la chute des prix du pétrole mais aussi par des décisions économiques prises par le chavisme dans le passé. On constate que Maduro ne parvient pas à maintenir aussi facilement les forces qui soutenaient auparavant le chavisme, ni avec le même charisme que Chávez. Par conséquent, on voit émerger une pratique du pouvoir de plus en plus autoritaire, de moins en moins démocratique et de plus en plus fondée sur l’utilisation de la force pour contrôler les orientations politiques et réprimer les comportements contestataires au sein de la population. Nous sommes encore dans cette troisième grande période, où il est évident que le gouvernement Maduro — qui se réclame encore de la Révolution bolivarienne — est très éloigné de ce qui s’est passé en 1998, lorsque Chávez a été élu. En effet, le gouvernement actuel a installé sa propre bourgeoisie, gouverne en faveur des dominants du système économique et se maintient aussi par l’usage de la force.
Par conséquent, pour caractériser la Révolution bolivarienne, il est essentiel de considérer une chronologie qui explique les différents moments de cette révolution. On pourrait même affirmer que nous sommes actuellement dans un moment contre-révolutionnaire au sein de la Révolution.
LJI : Le Venezuela connaît depuis plusieurs années de nombreuses difficultés, notamment d’ordre politique, économique et social. Quels sont les principaux facteurs ayant conduit à cette crise durable que connaît le pays ?
YB : La question de la crise est centrale quand on pense au Venezuela. Cependant, des auteurs disent que depuis les années 2000 on analyse le pays comme étant en crise. Or cela pose un problème analytique, car soit c’est une crise durable, soit c’est finalement un pays qui fonctionne désormais ainsi. Néanmoins, ce qui est certain et évident c’est que le Venezuela est un pays dans lequel les situations politique, économique et sociale sont tendues, et plusieurs explications peuvent être fournies.
Sur le plan économique, le Venezuela dépendait largement du pétrole avant l’arrivée de Chávez au pouvoir puisque 70 % de l’économie était liée aux revenus pétroliers. Cependant, le chavisme a approfondi la dépendance de l’économie vénézuélienne au pétrole. Cette dépendance aux revenus pétroliers est aujourd’hui estimée à plus de 90 %. Or, plus un pays dépend de ces revenus pétroliers ou, plus largement, du système extractiviste, plus il est vulnérable aux aléas du marché international. Ainsi, la forte chute des prix du pétrole dans les années 2010 a clairement impacté l’économie vénézuélienne. La baisse de l’investissement dans l’industrie pétrolière a affecté l’entreprise pétrolière vénézuélienne et in fine, l’ensemble de l’économie, qui n’a jamais pu se remettre des conséquences de la crise de 2008. En plus de cela, on peut évoquer d’autres facteurs économiques liés à une mauvaise gestion interne évidente. Par ailleurs, il convient de mentionner la variable internationale des sanctions contre l’industrie pétrolière, imposées notamment par les États-Unis, qui ont également restreint l’économie du pays. Enfin, on peut ajouter qu’aujourd’hui, l’économie vénézuélienne est en grande partie privatisée entre les mains de personnes proches du gouvernement.
D’un point de vue social, l’économie ayant de lourdes conséquences sur la société, les populations vénézuéliennes qui avaient beaucoup bénéficié des redistributions de la rente se sont retrouvées complètement démunies une fois qu’il n’y avait plus de rente à distribuer. De plus, des politiques d’austérité ont été mises en place et ont particulièrement touché les classes populaires, qui étaient les principaux soutiens des gouvernements chavistes. Tout cela a provoqué le départ de 7 000 000 de vénézuéliens, soit entre un quart et un tiers de la population totale. Cela a des conséquences considérables sur les structures sociales, familiales et de solidarité. L’absence de ceux qui sont partis se ressent énormément dans les liens sociaux et dans la capacité à s’organiser politiquement. De plus, le fait que tout ce qui concerne les services publics (système éducatif et de santé) soit désormais dollarisé désorganise également la société.
Ces facteurs ont nécessairement des conséquences d’un point de vue politique. La caractéristique principale est que désormais, le Venezuela est un pays autoritaire dans lequel la capacité de la population à s’organiser politiquement de manière plurielle ou en tant que dissidents est extrêmement réduite. On le constate aujourd’hui : même lorsque la population fait de grands efforts pour participer, notamment à l’échelle électorale, les résultats souhaités ne sont pas obtenus, en raison de cette contrainte politique qui s’est imposée sur le pays.
LJI : En réaction à cet état de crise qui touche le pays, et au-delà de la mobilisation électorale, de nombreuses manifestations ont régulièrement lieu au Venezuela. Celles qui ont eu lieu entre 2014 et 2017 sont d’ailleurs des exemples emblématiques. Depuis la proclamation des résultats de la dernière élection présidentielle, les vénézuéliens ont de nouveau exprimé leur mécontentement en investissant les rues des principales villes du pays. Cependant, ils font face, comme souvent, à une sévère répression de la part des forces de l’ordre. L’Opération «Tun Tun » est à cet égard particulièrement révélatrice de cette répression.
YB : Il est important de préciser avant tout que la population s’est mobilisée dans les grandes villes, mais aussi dans les petites villes et villages. En effet, particulièrement entre le 28 et le 30 juillet, il y a eu un moment de mobilisation assez répandu dans les zones urbaines comme rurales.
Ce qui est assez évident, c’est que l’une des manières pour le gouvernement Maduro de se maintenir au pouvoir est d’utiliser la répression comme outil politique. Il y a ici une différence à souligner avec les périodes précédentes. Pendant longtemps, le chavisme a davantage cherché l’adhésion de la population et un véritable soutien populaire. Or, cela est de moins en moins — voire pas du tout — vrai aujourd’hui, surtout si l’on prend en compte les résultats de l’élection présidentielle tels qu’ils sont montrés par l’opposition vénézuélienne. Je me permets de faire une parenthèse à cet égard : si l’on considère un résultat où Edmundo González Urrutia obtient environ 70 % des voix et Maduro 30 % (dont une partie est évidemment due à de la pression politique), le résultat de 30 % pour Maduro reste honorable dans un contexte démocratique, bien qu’il ne soit pas satisfaisant dans un contexte autoritaire.
Dans ce contexte, l’usage, non pas des forces de l’ordre, mais plutôt des forces de répression est central. Certaines organisations non-gouvernementales disent que les méthodes comme l’opération « Tun Tun » ou la répression lors des manifestations ne sont pas de nouvelles dynamiques dans la mesure où, durant la période qui s’étend justement de 2014 à 2017, elles ont déjà été mises en œuvre. En effet, les manifestants ont été violemment attaqués pendant ces périodes de manifestations. Certains ont également été interpellés chez eux par les forces répressives à la suite de manifestations (c’est ce en quoi consiste l’Opération « Tun Tun »), voire parfois ce sont des passants qui ont été embarqués et mis en prison alors qu’ils se contentaient d’être aux abords de manifestations. Tous ces actes seraient, par conséquent, des méthodes qui existeraient déjà depuis 2010 mais qui, aujourd’hui, auraient pour particularité d’avoir été intensifiées, de s’être répandues à une plus grande partie de la population et de toucher de manière beaucoup plus ciblée les classes populaires. En effet, cette Opération « Tun Tun », par exemple, semble s’être attaquée notamment à des personnes qui ont fait partie de ce qu’on a appelé les « commanditos », c’est-à-dire des petits commandos, qui ont soutenu la mobilisation électorale en amont et même le jour de l’élection. Ces « commanditos » qui sont, en principe, des structures de mobilisation de base conjoncturelles organisées par l’opposition vénézuélienne auraient été particulièrement ciblées par cette Opération « Tun Tun », ce qui amène aussi à penser qu’il y a en réalité, un lien très direct entre la mobilisation politique par le bas, dans l’ombre et la répression en tant que telle. Et je pense que ce sont des choses qu’on continuera à avoir dans la mesure où, quelque chose qu’il est aussi important de souligner dans cette période c’est que tout cela que ce soit l’Opération « Tun Tun » ou l’emprisonnement et le jugement assez outranciers des personnes, a été particulièrement revendiqué par le gouvernement Maduro. C’est différent de l’époque où on essayait en quelque sorte de cacher ou dissimuler ce genre de choses puisque en l’occurrence, Maduro a dit à la télévision qu’il fallait réhabiliter les prisons pour incarcérer ces terroristes et malfaiteurs. De plus, les forces de l’ordre ont des comptes TikTok et Instagram à travers lesquels ils font la promotion, par vidéos, de leurs opérations d’arrestation. On est, par conséquent, dans un moment d’élargissement, d’approfondissement, voire de structuration professionnalisée de la répression politique au Venezuela.
LJI : Bien que le pouvoir exercé par Nicolás Maduro depuis 2013 soit de plus en plus contesté, aussi bien par les vénézuéliens que par la communauté internationale, il semble pouvoir compter assurément sur le secteur militaire, qui apparaît comme un soutien majeur pour son maintien au pouvoir. Quelle est la place des forces armées au Venezuela ? Comment le régime chaviste a-t-il construit avec les militaires cette relation qui lui assure un soutien à toute épreuve ?
YB : Le lien entre le régime chaviste et les militaires est un lien d’origine. En effet, la première chose à souligner est que Chávez lui-même était militaire. De plus, il a tenté d’accéder au pouvoir en 1992 en organisant un coup d’État. Après avoir échoué, il y parvient par la voie électorale en 1998. Ce parcours est donc à l’origine du mouvement « Quinta República » (Cinquième République – MVR), le premier parti de Chávez qui l’amène au pouvoir. Par ailleurs, le chavisme s’est construit en proposant une sorte de formule politique : l’union civico-militaire. L’idée était de donner une nouvelle place aux forces armées dans la gestion quotidienne du gouvernement, ces dernières pouvant et devant réellement participer à celui-ci. Cette idée d’union civico-militaire visait aussi à améliorer l’image des forces armées auprès des civils, longtemps décriées et mal perçues, notamment à cause du recrutement contraint des classes populaires. Ainsi, en plus du fait que Chávez était militaire, le chavisme se construisait également dans le but de renouveler le lien entre civils et militaires dans le gouvernement quotidien du Venezuela. La conséquence de cela est que, des années plus tard, on constate qu’une place plus importante est donnée aux forces armées dans le gouvernement. Aujourd’hui, beaucoup de ministres du gouvernement Maduro sont des militaires. Les choses sont donc allées bien plus loin : il ne s’agit plus seulement de leur intégration dans la gestion quotidienne, mais bien de leur intégration dans le système de gouvernement en tant que tel. Cela a véritablement donné aux forces armées une place politique centrale. À cela s’ajoute le fait qu’on a aussi donné une plus grande place aux forces armées dans l’économie du pays. Dans le contexte actuel, marqué par un régime autoritaire, les forces armées participent à l’économie pétrolière puisqu’elles ont leur propre entreprise d’extraction de pétrole. De manière plus ou moins formelle, elles participent également à l’extraction aurifère, notamment en Amazonie vénézuélienne, ce qui a permis au gouvernement de contourner en partie les sanctions économiques imposées sur le pétrole vénézuélien. Ainsi, les forces armées ont été intégrées dans la société à travers cette relation civico-militaire, dans le gouvernement, et sont même devenues un acteur central de l’économie. Elles sont effectivement devenues un pilier du projet chaviste. La conséquence est que, d’une certaine manière, le gouvernement Maduro dépend aujourd’hui de ce soutien, mais, de la même manière, les forces armées et beaucoup de leurs intérêts actuels dépendent de l’existence du gouvernement Maduro. En effet, rien ne garantit qu’un autre gouvernement maintiendrait les forces armées dans cette même position.
LJI : La militarisation de la sécurité publique est un processus en pleine expansion dans de nombreux pays d’Amérique latine. Le Venezuela, touché par des problèmes sécuritaires importants, n’y échappe pas. Le déploiement des forces armées pour lutter contre le crime organisé et intervenir lors des manifestations en est la démonstration. Néanmoins, au vu du rôle joué par l’armée et de son influence, qui sont exorbitants dans un régime démocratique, pourrait-on aller plus loin en affirmant que le pays connaît une militarisation de son pouvoir politique ?
YB : Certains répondraient assurément oui à cette question. Cependant, je préférerais nuancer, car je ne suis pas tout à fait certaine que l’on puisse parler de militarisation du pouvoir politique. Ce qui est clair et indéniable, c’est que, militarisation ou non, les forces armées ont un rôle central et sont l’un des acteurs qui détiennent du pouvoir politique au Venezuela. Vladimir Padrino López, chef des forces armées, est une figure centrale de la politique vénézuélienne et sa parole compte. On reconnaît son importance et on sait à quel point il a une influence au sein du gouvernement Maduro.Prenons l’exemple de la Garde nationale bolivarienne. De manière anecdotique, les forces armées ont toujours été présentes sur le territoire vénézuélien, notamment dans la gestion de la sécurité routière. On a toujours connu au quotidien des « petits » actes de corruption, notamment aux péages où l’on payait officieusement les militaires pour pouvoir passer. On exprime cela par l’expression « dar para los refrescos » (donner pour les sodas) : l’idée est de donner un peu d’argent aux militaires pour qu’ils puissent s’acheter des sodas et permettre le passage. Aujourd’hui, la Garde nationale bolivarienne, en principe renouvelée et réformée, est l’un des principaux acteurs de la répression politique. On ne donne plus de l’argent pour des sodas, mais elle est désormais l’un des acteurs auxquels on paie des rançons pour éviter la prison, par exemple après une arrestation lors d’une manifestation, dans le cadre de l’Opération « Tun Tun » ou même lors de contrôles routiers. Ce n’est donc plus si anecdotique et c’est devenu un phénomène structurel, allant de petits rackets quotidiens à la répression politique, dont on peut échapper selon la capacité de payer sa liberté à la Garde nationale bolivarienne. Cet exemple montre à quel point la vie quotidienne au Venezuela est marquée par l’influence des forces armées, qui affecte autant les questions du quotidien que celles de la répression politique.
LJI : Avec ce troisième mandat consécutif que Nicolás Maduro s’apprête à débuter, malgré les diverses voix de contestation qui s’élèvent, comment voyez-vous l’avenir du pays ainsi que l’évolution du rôle joué par les forces armées ?
YB : Les élections ont eu lieu en juillet, mais elles ont été en réalité avancées par rapport au moment où elles se tiennent habituellement. En effet, traditionnellement, les élections au Venezuela ont lieu en décembre pour une prise de pouvoir en janvier. Beaucoup ont considéré cette période, qui s’étend de juillet à janvier, comme une possible période de transition ou, au moins, de dialogue en vue de l’arrivée d’un pouvoir négocié. Puisque je ne peux pas savoir ce qu’il va se passer et que, par ailleurs, je ne souhaite pas dire que tout est figé, on peut envisager que ce type de scénario soit encore possible, dans la mesure où nous sommes en octobre et que la prise de pouvoir se fait en janvier. Toutefois, si je suis davantage cohérente avec ce que je pense réellement, je dois avouer qu’il est fort probable que Maduro se maintienne au pouvoir. Si c’est le cas, on peut imaginer pour les forces armées, tout d’abord, un maintien de leurs possessions et privilèges obtenus jusque-là, voire un approfondissement. À cet égard, Diosdado Cabello, une figure très importante du chavisme, représente le lien civico-militaire que j’évoquais. Il porte, d’une certaine manière, la voix et les intérêts des militaires au Venezuela. Cela faisait longtemps que Diosdado Cabello ne faisait pas officiellement partie du gouvernement, mais il a récemment été nommé ministre de l’Intérieur. On pourrait donc imaginer, dans la perspective d’un troisième mandat de Maduro et avec Diosdado Cabello comme ministre de l’Intérieur, une plus grande proximité entre les questions de sécurité intérieure et les forces armées en tant qu’acteurs jouant ce rôle. Il faudrait probablement ajouter à cela l’approfondissement des intérêts économiques des forces armées, en lien avec les économies extractivistes, car rien ne semble en mesure d’arrêter cette dynamique.
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