Entretien avec Pierre Conesa

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[ INTERVIEW ]

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Entretien avec Pierre Conesa

Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 3 février 2025

À propos de l'invité

Pierre Conesa

Historien et ancien directeur général de la Compagnie européenne d’intelligence stratégique, Pierre Conesa est l’auteur de nombreux essais sur les fondamentalismes religieux et les stratégies d’influence. 

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cet entretien présente les enjeux du radicalisme religieux et du processus de victimisation et de vengeance dans la lutte informationnelle concernant la société française. 

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Quel est votre état des lieux de l’influence des radicalismes religieux sur la société française ?

Pierre Conesa (PC) : Deux remarques d’ordre général : dans les années 1970, on observait un retour général du religieux et la révolution iranienne a surpris tout le monde. Depuis une quinzaine d’années, on constate une radicalisation qui touche toutes les grandes aires religieuses (islam, judaïsme, néo-évangélisme protestant et même bouddhisme et hindouisme). Nous, Français, sommes particulièrement préoccupés par le salafisme djihadiste mais il ne faut pas oublier les autres qui sont des facteurs de guerre et dont certains effets nous affectent indirectement. C’est le cas des néo-évangéliques dans la guerre d’Irak ou encore, les radicaux juifs à Gaza.

Les victimes de ces radicalismes religieux sont d’abord les « mauvais pratiquants », les croyants non radicaux. Les victimes du terrorisme islamique sont d’abord d’autres musulmans (guerres sunnites-chiites, attentat à la Mecque…). La France est une cible car ces radicaux ne comprennent évidemment pas la laïcité.

Dernière remarque : notre pays a accueilli les plus grosses communautés juive, arménienne, chinoise, vietnamienne et musulmane des pays de l’Union européenne (UE). Seule une partie de la communauté musulmane s’installe dans des revendications séparatistes à base religieuse dans des aires publiques (voile, alimentation, place de la femme…). Ce n’est donc pas l’intégration à la française qui ne fonctionne pas, c’est cette partie de la communauté musulmane qui refuse l’intégration.

LJI : Pensez-vous que le gouvernement agit suffisamment pour contrer ces influences ? 

PC : Il est certain qu’une certaine repentance post-coloniale et droit-de-l’hommiste a gêné toute politique de lutte contre la radicalisation islamiste. Par exemple, lors des années sombres de la guerre civile en Algérie, nous avons accueilli des islamistes du Front Islamique du Salut (FIS) au titre de la politique du droit d’asile, parce que les militaires avaient pris le pouvoir. Croyez-vous qu’Alger va accepter aujourd’hui les terroristes condamnés par la justice française et frappés d’Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF) ? La jurisprudence européenne oblige le pays qui expulse à vérifier que le pays d’accueil respectera les droits de l’expulsé. Il y a donc une véritable contradiction entre le droit d’asile et la sécurité des Français. Je rappelle qu’un homme frappé d’une OQTF ne peut pas travailler. Donc à votre question, ma réponse est non.

LJI : Le lobby saoudien, dont vous êtes un spécialiste, est-il toujours une menace pour l’harmonie sociétale française ?

PC : Quand on a affaire à un pays qui a fourni 15 des 19 terroristes lors des attaques du 11 septembre, qui a découpé (un véritable équarrissage) un opposant, qui plus est citoyen américain, Jamal Kashoggi dans un de ses consulats à Istanbul, qui détient le record mondial d’exécutions capitales en une seule journée (81 le 13 mars 2022) et qui n’a jamais eu à supporter la moindre sanction, que dire de « l’harmonie sociétale » à la saoudienne ?

LJI : Que pensez-vous de l’instrumentalisation du processus de victimisation et de vengeance dans les cas algérien et israélo-palestinien ? 

PC : Je viens de terminer un manuscrit dont le titre est « victimisation et repentance, la maladie auto-immune de l’Occident ». En effet, entre l’Occident triomphant du début de XXe siècle qui va déclencher deux guerres mondiales et enchaîner avec des guerres de décolonisation et celui de la fin du siècle, conscient des critiques de ses propres intellectuels (qui eux-mêmes étaient aveugles sur ce qui se passait à l’Est), la culpabilisation et la repentance l’emportent. Au-delà des causes légitimes, la victimisation est devenue une technique qui triomphe avec les LGBTQIA+. 

Le cas algérien est différent du cas israélien. Le pouvoir à Alger est de fait monopolisé par l’armée depuis 1962. C’est l’armée de l’extérieur qui a pris le pouvoir en 1962 car l’armée de l’intérieur avait quasiment été battue. Dès lors, la ligne diplomatique reste, en dernier ressort à toute crise interne, l’accusation contre la France.

Pour Israël, l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec Benjamin Netanyahou se traduit par deux dérives très inquiétantes : l’extermination de la population gazaouie après l’effroyable massacre du 7 octobre (40 000 morts) et la recolonisation de la Cisjordanie. Cela dit, pourquoi parle-t-on « d’otages » pour les Israéliens libérés et pas pour les dizaines de Palestiniens libérés en échange ? On parle poliment de « détention administrative ». La Shoah ne peut pas tout justifier, en particulier à l’encontre des Palestiniens, qui n’y ont aucune responsabilité.

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