Entretien avec Myriam Benraad

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[ INTERVIEW ]

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Entretien avec Myriam Benraad

Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 12 février 2025

À propos de l'invitée

Myriam BENRAAD

Politiste, spécialiste du Moyen Orient et plus particulièrement de l’Irak, enseignante à l’Université internationale Schiller, Myriam Benraad a publié un ouvrage de référence, Mécanique des conflits, aux éditions Le Cavalier Bleu (Paris, 2024).

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cet entretien présente une analyse des conséquences de la rupture de l’Axe iranien en Syrie sur l’Irak, en mettant en lumière l’évolution des milices chiites, les dynamiques politiques internes et les implications pour les relations internationales, notamment avec les États-Unis et la France.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Quelles sont les conséquences de la rupture de l’Axe iranien en Syrie sur l’Irak ?

Myriam Benraad (MB) : Pour apporter des éléments de réponse à cette question essentielle, il importe de rappeler que cet « Axe de la résistance » sous domination iranienne s’était symptomatiquement constitué en réaction à l’intervention militaire américaine contre l’Irak de Saddam Hussein au printemps 2003. À l’époque, l’idée était déjà d’opposer à l’hégémonie unipolaire de Washington un front commun. La République islamique n’a donc pas tardé, dès 2004, à placer sous sa coupe et tenter d’unifier les positions d’un certain nombre de milices chiites qui s’étaient engagées dans une vaste insurrection armée contre les « occupants », à savoir les troupes étrangères stationnées dans le pays, elles-mêmes alors en lutte contre un soulèvement sunnite qui allait accoucher d’une première version irakienne de l’État islamique. Ces milices, ensuite fortement mobilisées contre les jihadistes et qui ont mué en acteurs politiques de premier plan au fur et à mesure de leurs percées stratégiques, voire en un « État dans l’État », maintiennent en 2025 une capacité de nuisance non négligeable contre les intérêts américains et ceux d’Israël – moins en tant que « mandataires » (proxies) de l’Iran qu’en raison de leur agentivité propre. Celle-ci n’a en effet été que partiellement entamée par la neutralisation du Hezbollah sur le front libanais et par le changement de régime en Syrie. Hostile à la « milicisation » de l’État irakien, la frange la plus nationaliste et souverainiste des élites politiques irakiennes verrait quant à elle d’un bon œil la fin de cet ordre milicien et s’est ainsi rapprochée des États-Unis. Dans le même temps, il reste prévu que les dernières troupes américaines se retirent d’Irak en 2026, ce qui pourrait tenter les milices chiites de relancer la confrontation avec Israël et d’autres adversaires, surtout si le regime change annoncé comme inéluctable à Téhéran n’avait finalement pas lieu.

LJI : Les perspectives d’une place privilégiée pour la France en Irak sont-elles encore possibles ?

MB : Après une longue absence du terrain irakien qui, rappelons-le, faisait suite à la décision de Paris de ne pas soutenir l’effort de guerre américain post-11 septembre, la France a opéré un retour graduel en Irak et a en partie rétabli son influence diplomatique dans ce pays. En 2023 était signé un traité de partenariat stratégique entre la France et l’Irak. Sur le plan militaire, Paris, comme membre actif de la coalition internationale contre Daech, poursuit sa coopération bilatérale avec Bagdad en fournissant à l’armée irakienne ainsi qu’aux peshmergas kurdes des équipements et en assurant des missions d’entrainement en renforcement de l’interopérabilité dans le cadre d’une lutte conjointe contre le jihadisme au Moyen-Orient. En novembre 2024 était d’ailleurs annoncé que la France prendrait prochainement le commandement de la mission de l’Otan en Irak pour empêcher toute résurgence de l’organisation terroriste État islamique. Politiquement, la France continue de soutenir l’adoption de réformes par le gouvernement irakien en réponse aux attentes d’une population civile ayant payé un lourd tribut aux guerres accumulées. Paris encourage la lutte contre l’impunité et la corruption, une diversification de l’économie irakienne afin de réduire la dépendance aux revenus des hydrocarbures et plus de progrès sur le volet des droits humains.

L’accent est aussi placé sur la nécessité d’une normalisation des relations entre les autorités fédérales irakiennes et la région autonome kurde, alors que les tensions demeurent élevées et que certains aspects contentieux sont irrésolus. Il me semble très positif que la France rappelle la primauté du droit international et qu’elle ait condamné les violations répétées de la souveraineté de l’Irak en appelant les États voisins – l’Iran et la Turquie notamment – à cesser toute ingérence dans ses affaires intérieures. Économiquement, enfin, l’Irak est aujourd’hui un espace synonyme de nombreuses opportunités : Paris a réaligné sa diplomatie sur ces intérêts bien compris. De nouveaux contrats de défense devraient être noués et, espérons-le, concerner d’autres secteurs stratégiques dont l’énergie, les infrastructures ou encore le traitement de l’eau et des déchets. En mai 2024, on a vu la forte mobilisation des entreprises françaises à l’occasion du forum France-Irak organisé par MEDEF International. Les exportations françaises de biens vers l’Irak ont en outre enregistré, la même année, une hausse de quasiment 20 % dans les trois secteurs chimique, pharmaceutique et agroalimentaire.

LJI : Quelles leçons fondamentales de vos recherches sur l’Irak tirez-vous pour votre livre Mécanique des conflits ?

MB : Mes recherches sur l’Irak, entamées dès 2002, à la veille de la guerre historique qui a ensuite composé le cœur de ma thèse, ont constitué un large pan de ma réflexion sur les conflits et ainsi fourni un matériau de premier plan pour la rédaction de cet ouvrage. Après la séquence Daech des années 2014-2019, j’avais ressenti le besoin de m’ouvrir à une optique plus comparatiste des conflits en allant au-delà du seul cas irakien sur lequel je m’étais longtemps spécialisée. Ce qui est intéressant, en retour, est que ce « pas de côté » vers le domaine plus ample des relations internationales, qui m’a notamment conduite en Amérique latine pendant plusieurs années, me permet aujourd’hui d’envisager une « seconde vie » dans ma démarche de chercheuse sur l’Irak. J’ai en tête de nouveaux projets de recherche, qui porteraient sur l’histoire irakienne passée ou plus actuelle, avec un enthousiasme intellectuel renouvelé et depuis une autre « position » aussi, du point de vue de la démarche scientifique elle-même, sans doute plus critique en 2025, plus de vingt ans après le lancement de mes premiers travaux.

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