Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 24 mars 2025
Officier supérieur des troupes de marine et enseignant à l’École de Guerre Économique, Raphaël Chauvancy vient d’écrire un manuel saisissant – Vaincre sans violence – un incontournable sur les thématiques de guerre de l’information et d’influence. Il a par ailleurs été lauréat en 2022 du prix La Plume et l’Épée pour son livre Les nouveaux visages de la guerre.
Cet entretien avec le lieutenant-colonel Chauvancy présente son dernier ouvrage de référence Vaincre sans violence. Il analyse aussi les enjeux de la guerre informationnelle et les stratégies d’influence.
Les Jeunes IHEDN (LJI) : Pouvez-vous nous présenter votre dernier manuel ?
Raphaël Chauvancy (RC) : Ce livre est le fruit de vingt ans de réflexions, de rencontres et d’expériences dans les domaines de l’influence et des guerres informationnelles. Il se situe à la croisée des visions militaire – du fait de ma carrière – et civile – grâce aux recherches que j’ai menées et aux échanges que j’ai pu avoir – notamment dans le cadre de l’École de Guerre économique.
J’ai souhaité proposer au public une synthèse accessible qui appréhende les fondements théoriques de ces nouveaux types d’affrontements, qui expose leurs pratiques et leurs méthodes opérationnelles et qui les illustrent d’exemples concrets. Aucun manuel pratique sur le sujet n’avait jusqu’alors été publié.
L’organisation thématique permet au lecteur de lire le livre dans l’ordre pour avoir une vision globale mais aussi de se référer à certains chapitres en fonction de ses besoins : « Qu’est-ce que le cycle de l’influence ? », « Comment créer un environnement structurellement favorable à l’émetteur et le faire accepter par la cible ? », « Comment créer et évaluer la viralité d’un narratif ? », « Comment paralyser une organisation rivale ? », « Comment la disloquer ? », « Quelles sont les méthodes de guerre informationnelle ? », « Comment s’en préserver ? » Etc.
LJI : La France a-t-elle des armes informationnelles et d’influence suffisantes pour « gagner la guerre avant la guerre » comme l’affirme le Général d’Armée Thierry Burkhard, chef d’État-Major des Armées ?
RC : Malheureusement, on l’a vu, les offensives informationnelles de nos compétiteurs, bien que basées sur des manipulations et des intoxications, se sont révélées d’une efficacité d’autant plus redoutable que nous n’y étions pas préparés.
Néanmoins, les choses ont changé. Une vraie prise de conscience a eu lieu. Le président de la République a élevé l’influence au rang de fonction stratégique. Un service comme VIGINUM a été capable d’identifier et de cartographier le dispositif de désinformation russe désigné sous le nom de Portal Kombat. Au niveau militaire, le Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE) s’est doté récemment d’une nouvelle doctrine militaire de « lutte informatique d’influence » (L2I) et atteint un niveau remarquable de maîtrise opérationnelle.
Des acteurs de la société civile luttent également contre les attaques informationnelles adverses, notamment contre nos entreprises.
Cependant, l’ensemble de la société française n’a pas encore pris la mesure de ses vulnérabilités informationnelles. Nos compétiteurs jouent de nos clivages, accentuent nos divisions, favorisent la polarisation avec un objectif clair qui est d’œuvrer à la dislocation de notre cohésion sociale et nationale.
Les Français doivent prendre conscience des possibilités immenses offertes par l’influence et la guerre de l’information, qui pourraient aller jusqu’à remettre en cause notre prospérité et notre modèle démocratique.
Ils doivent aussi se libérer de certaines réserves culturelles et accepter d’employer l’arme informationnelle de manière offensive. Dans ce domaine, le meilleur atout de la France est son modèle. Il a ses défauts, ses faiblesses et ses insuffisances, bien sûr. Mais pour des millions de personnes dans le monde, la France incarne malgré tout l’espérance – celle d’une vie meilleure – de la liberté et d’une certaine douceur de vivre. Ce n’est pas vraiment le cas de la Russie, de l’Iran ou de l’Azerbaïdjan…
LJI : Comment analysez-vous les offensives informationnelles agressives contre la France, menées par certains États, comme la Russie ou dernièrement l’Algérie ?
RC : Contrairement à ce que l’on imagine souvent, la guerre ne consiste pas à tuer des individus. C’est même presque l’inverse. Elle a pour but de réduire un groupe à une collection d’individus, c’est-à-dire à l’impuissance stratégique. Certains pays nous livrent de facto une véritable guerre – certes moins douloureuse qu’un affrontement par le feu – mais dont les conséquences stratégiques peuvent être aussi graves, voire pires, qu’une défaite sur le champ de bataille.
Moscou – comme Alger ou Bakou – instrumentalisent nos divisions intérieures. Elles investissent le champ émotionnel et identitaire au profit de leur agenda stratégique.
Les Russes ont adopté l’approche du général Gerasimov, qui fait de la cohésion nationale le centre de gravité des conflits contemporains. Aussi, ils ont réhabilité et remis à jour les méthodes de subversion et de déstabilisation développées au temps de l’URSS. Ils attisent les frustrations et cultivent les rêves de revanche d’une partie de la population qui se sent marginalisée, à tort ou à raison. Ils n’hésitent pas à financer et à instrumentaliser simultanément des personnages d’extrême-droite – comme Xavier Moreau, pour toucher certaines franges radicales en France – et des panafricanistes – radicalement anti-français – tels que Kémi Séba en Afrique.
Les opérateurs russes cherchent également à saturer la sphère informationnelle, répétant ad nauseam les narratifs, accusations et allégations les plus fantaisistes. Ils recourent massivement aux fake news et intoxications de toute sorte. Peu leur chaut qu’on les croit ou non. Leur but n’est pas tant de convaincre les masses que de semer le doute, de polariser une partie de l’opinion, de démobiliser l’autre – in fine – de saper la volonté de résistance des grandes démocraties.
A contrario, l’opinion russe a été préparée au conflit depuis plus d’une décennie. Le narratif de l’encerclement de la Russie par l’OTAN a progressivement nourri un sentiment de légitime défense et renforcé la cohésion nationale contre l’ennemi. On se tromperait beaucoup en croyant que le consensus russe ne repose que sur la terreur. Il a aussi été construit patiemment par les autorités, qui n’ont pas hésité à intoxiquer leur propre population.
Il est difficile de se défendre contre des attaques informationnelles. Sans doute gagnerions-nous en efficacité en acceptant la dimension offensive de ce type de guerre. Une inhibition culturelle nous empêche encore de porter les coups qui dissuaderaient nos ennemis de poursuivre leurs manipulations. Pourtant, les modèles autoritaires sont vulnérables à la critique. Leurs défenses reposent avant tout sur la censure technologique et le contrôle des réseaux sociaux. Elles peuvent être contournées. L’information offensive des démocraties est sans doute la meilleure défense contre la désinformation de ses ennemis.
LJI : Pensez-vous que nos dirigeants politiques ont saisi l’importance de la guerre de l’information ?
RC : Je pense que nos dirigeants politiques ont – globalement – pris la mesure du danger. Comme déjà évoqué, le président Emmanuel Macron a élevé l’influence au rang de fonction stratégique. La Commission Défense de l’Assemblée nationale – notamment – a montré à de nombreuses reprises l’attention qu’elle porte à la notion de Défense globale qui englobe les guerres d’influence et de l’information. Le Sénat a tout récemment diligenté une commission d’enquête multipartite sur la question de la lutte contre les influences étrangères malveillantes.
Cette prise de conscience ne doit pas se limiter à la classe politique. Ni au monde militaire. Au-delà de la défense de nos intérêts, la pérennité de notre système démocratique impose de mobiliser nos institutions et de sensibiliser l’ensemble des citoyens à cette question.
L’éducation nationale, par exemple, détient une carte à jouer pour former nos enfants à l’esprit critique – dans un environnement informationnel complexe et pollué – dès le collège et le lycée. Plus largement, des sensibilisations et des formations à destination de nos compatriotes devront être rapidement généralisées pour leur permettre d’identifier les manipulations informationnelles et apprendre à les filtrer.
Alors que la guerre de l’information fait rage, le renforcement de nos défenses cognitives collectives – qui a trop longtemps constitué un angle mort stratégique en France – est appelé à devenir une cause nationale transpartisane.
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