Commémoration du génocide arménien, avec Tigrane Yegavian

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[ INTERVIEW ]

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Commémoration du génocide arménien avec Tigrane Yegavian

Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 24 avril 2025

À propos de l'invité

Tigrane YEGAVIAN

Enseignant à la Schiller International University, chercheur à l’Institut chrétiens d’Orient et au Centre français de recherche sur le renseignement, Tigrane Yegavian est spécialiste et auteur de la Géopolitique de l’Arménie, ouvrage paru en 2022 aux éditions Bibliomonde. Auteur de référence pour le journalisme spécialisé, il écrit dans de nombreuses revues comme Conflits, le Monde diplomatique et la Revue des Deux Mondes.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cet entretien présente les enjeux de la 110e commémoration du génocide arménien.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Dans quel contexte s’est inscrite cette 110e tragique commémoration du génocide arménien du 24 avril 2025 ?

Tigrane Yegavian (TY) : Cette commémoration s’inscrit dans un contexte d’effondrement géopolitique. L’Arménie est amputée du Haut-Karabagh et traverse une crise de nature existentielle. Sur le plan extérieur, il s’agit de la menace panturquiste, avec le tandem turco-azerbaïdjanais. Sur le plan intérieur elle correspond aux divisions de la société arménienne et de la diaspora.

L’effondrement est aussi d’ordre intellectuel et spirituel du fait de l’incapacité des élites de la nation et de l’État arménien de composer un nouvel agenda, de renverser les clivages et de proposer un véritable narratif, un réveil pour que la jeunesse arménienne reste au pays. Celle-ci doit se réarmer politiquement, militairement et intellectuellement.

On est aussi dans un contexte douloureux du fait de l’isolement du peuple arménien. Les acteurs qui gravitent autour de ce conflit comme la Russie, la Turquie, Israël et différentes puissances européennes ne sont pas au rendez-vous. Dans le meilleur des cas, comme pour la France, il s’agit de reconnaître et d’honorer les morts. En aucun cas, elle ne revendique la justice pour le préjudice subi en 1915. Elle ne dénonce pas aussi de manière énergique et déterminée le rapport de force exercé par l’Azerbaïdjan. Emmanuel Macron, à l’inverse de François Mitterrand à Sarajevo en 1992, n’a pas effectué un déplacement ou réalisé un grand discours pour casser le blocus et instaurer un corridor humanitaire. La France n’insiste pas non plus sur un règlement du conflit sur la base du retour des déplacés et la libération des otages retenus dans les geôles de Bakou.

LJI : Comment intensifier la lutte informationnelle pour dénoncer le génocide toujours en cours ?

TY : La question du génocide qui est en cours n’est pas mémorielle mais géopolitique. Il en va de notre crédibilité en tant que démocratie occidentale. Reconnaître le génocide d’hier et celui en cours, comme crime suprême contre l’humanité, sous-entend que la communauté internationale a une responsabilité. Celle-ci doit protéger, poursuivre les auteurs turcs et azerbaïdjanais des crimes et sanctuariser le territoire arménien.

Les cérémonies du 24 avril s’inscrivent dans un cadre apolitique et mémoriel. C’est un effet centripète de l’inscription de la mémoire de la reconnaissance du génocide au calendrier des cérémonies de la République Française. Cela a complètement dilué le caractère politique et combatif de ce génocide qui est toujours actuel. Les mêmes acteurs et les mêmes logiques sont en cours. La logique panturquiste est celle de l’anéantissement. Celle de la Russie est cynique et impérialiste. L’Occident agit comme un fossoyeur hypocrite, compte tenu des dépendances énergétiques, et de la corruption liée à la diplomatie du caviar azerbaïdjanaise. Les ravages de ce système de corruption influent ont pénétré par exemple jusque dans l’État profond du Vatican. Le silence du Saint Siège lors de la guerre des 44 jours en 2020 n’a fait que relativiser les massacres azéris. Il n’a pas non plus dénoncé avec fermeté le blocus et le nettoyage ethnique. La tenue d’une conférence négationniste et révisionniste à l’Université Pontificale Saint Grégoire de Rome début avril 2025, a été l’ultime provocation réalisée les derniers jours du Pontificat du Pape François. C’est pour cela que la communauté arménienne n’est pas en deuil à la suite de son décès : elle se sent profondément blessée.

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