Entretien avec Pierre Saglier, diplomate au sein de la Délégation de l’Union européenne en Géorgie

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[ INTERVIEW ]

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Entretien avec Pierre Saglier, diplomate au sein de la Délégation de l’Union européenne en Géorgie

Propos recueillis par Dacha Clermontel, membre du Comité Europe – Le 20 mars 2026

À propos de l'invité

Pierre Saglier

Pierre Saglier est diplomate européen, spécialiste des politiques de l’Union européenne. En poste depuis 2015 au Conseil de l’UE à Bruxelles, il a notamment travaillé sur les négociations du Brexit avant de devenir conseiller auprès du directeur général, en charge de la préparation des Conseils européens. Depuis 2024, il est chef adjoint de la section politique, presse et information de la délégation de l’Union européenne en Géorgie, où il suit et analyse les évolutions politiques locales.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

L’entretien se structure en trois parties. La première dresse un état des lieux de la situation politique en Géorgie, en revenant notamment sur les tensions internes et les enjeux de sécurité régionale. La deuxième analyse le rôle de l’Union européenne dans le pays, à travers ses actions, sa perception locale et ses relations avec les différents acteurs. Enfin, la dernière partie se concentre sur les perspectives d’évolution, en abordant le rapprochement avec l’UE et les défis à venir pour la Géorgie.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement et nous expliquer votre rôle au sein de la délégation de l’Union européenne en Géorgie ?

Pierre Saglier (PS) : Je m’appelle Pierre Saglier, je suis français et je travaille pour l’Union européenne depuis 2015. J’ai travaillé pendant dix ans à Bruxelles, au Conseil de l’Union européenne, au Secrétariat, où j’ai occupé plusieurs postes. J’ai commencé dans le secteur des transports, puis j’ai rejoint la task force chargée de la négociation du Brexit. Mon rôle consistait à représenter l’Union européenne dans ces négociations avec les Britanniques, et j’ai exercé ces fonctions pendant presque cinq ans.

Mon dernier poste avant de venir en Géorgie était celui de conseiller auprès d’un Directeur Général du Conseil. Je m’occupais notamment de l’organisation des Conseils européens, c’est-à-dire des réunions des chefs d’État et de gouvernement qui se tiennent environ tous les trois mois à Bruxelles. Notre travail consistait à préparer ces réunions et à faire en sorte que le plus grand nombre possible de sujets soient traités en amont, afin que seuls les dossiers les plus complexes soient soumis aux chefs d’État. Nous étions présents dans la salle pendant les Conseils européens, ce qui était un véritable privilège, et nous veillions ensuite à la mise en œuvre des décisions prises par les chefs d’État par les différentes institutions.

Par la suite, je suis arrivé en septembre 2024 en Géorgie, où j’occupe aujourd’hui le poste de chef adjoint de la section politique, presse et information, ce qui correspond dans une ambassade française, à la chancellerie. Notre rôle est d’être les yeux et les oreilles de l’Union européenne sur place. Nous menons un travail de veille et d’analyse politique, notamment sur les évolutions politiques et médiatiques, et nous rendons compte à Bruxelles auprès des différentes institutions, de ce qui se passe sur le terrain, des interlocuteurs, des dynamiques à l’œuvre, des tendances que nous observons, ainsi que des attentes que l’on peut avoir sur certains sujets.

Première partie : La situation actuelle en Géorgie

LJI : Dans un contexte politique récemment marqué par des tensions et des débats internes, comment décririez-vous la situation politique en Géorgie aujourd’hui ?

P.S : Pour comprendre la situation politique actuelle en Géorgie, il faut revenir un peu en arrière, notamment à 2012, qui marque l’arrivée au pouvoir du parti Rêve géorgien. Ce parti a été fondé par un milliardaire, Bidzina Ivanichvili, qui a fait fortune en Russie dans les années qui ont suivi la fin du bloc soviétique. Il a ensuite décidé de se lancer en politique et a créé ce parti, et a remporté les élections. Il succède alors à Mikheil Saakachvili, qui a été une figure politique majeure en Géorgie, notamment à la tête de la révolution des Roses en 2003. Il a profondément modernisé le pays et l’a clairement orienté vers une trajectoire pro-européenne et euro-atlantique. Mais la fin de son mandat a aussi été marquée par un certain nombre de dérives, notamment en matière de droits de l’homme et d’État de droit, ce qui a contribué à son affaiblissement politique.

Dans un premier temps, le gouvernement du Rêve géorgien a maintenu cette orientation pro-européenne. Il y a même eu plusieurs avancées importantes sous leur mandat. C’est à cette période que la Géorgie a signé un accord d’association avec l’Union européenne en 2014, obtenu la libéralisation des visas en 2017 et conclu un accord commercial. Plus récemment, en 2023, le pays a obtenu le statut de candidat à l’Union européenne. Ils ont également inscrit dans la Constitution géorgienne l’objectif d’intégration à l’Union européenne et à l’OTAN, ce qui montre qu’au moins sur le papier, l’engagement était très fort.

Le tournant intervient plutôt à partir de 2022, avec le déclenchement de la guerre en Ukraine. À partir de ce moment-là, on observe un changement progressif d’attitude du gouvernement géorgien, avec une hostilité croissante envers l’Union européenne. Cette évolution s’accompagne d’une dégradation sur plusieurs plans, notamment en matière d’État de droit, d’indépendance de la justice, de liberté des médias et de liberté d’opérer pour les ONG et la société civile.

Aujourd’hui, la situation est marquée par une contradiction assez forte. D’un côté, le discours officiel reste clairement pro-européen, avec une volonté affichée d’intégrer l’Union européenne. Mais de l’autre, dans les faits, un certain nombre d’actions vont frontalement à l’encontre de cet objectif. Cela se traduit notamment par des campagnes de désinformation anti-européennes et une rhétorique de plus en plus agressive, qui est d’ailleurs portée directement par le gouvernement lui-même, ce qui est assez inhabituel. En parallèle, on observe toute une série de réformes législatives qui restreignent progressivement les libertés fondamentales et qui orientent le pays vers un système beaucoup plus autoritaire. Cette évolution est assez rapide et suscite beaucoup d’inquiétudes. 

LJI : Depuis 2008, les conflits en Abkhazie et en Ossétie du Sud restent-ils aujourd’hui des facteurs majeurs d’instabilité ?

P.S : C’est une situation qu’on peut qualifier de conflit gelé, dans le sens où, depuis 2008 et l’accord de cessez-le-feu négocié à l’époque sous l’impulsion de l’Union européenne, notamment avec un rôle important joué par la présidence française de Nicolas Sarkozy, il n’y a pas eu de reprise des hostilités à grande échelle. Mais derrière cette idée de conflit gelé, il faut bien comprendre la réalité, qui reste très lourde. Aujourd’hui encore, environ 20 % du territoire géorgien est occupé illégalement par la Russie. Donc ce n’est pas simplement une situation figée ou théorique, c’est une réalité très concrète sur le terrain.

Il faut aussi avoir en tête la nature particulière de ces territoires. Ce ne sont pas seulement des zones occupées par la Russie. À l’origine, ce sont des régions séparatistes qui avaient déjà affirmé leur volonté de faire sécession du reste de la Géorgie, et cette situation a ensuite été instrumentalisée par la Russie. Cela s’inscrit dans une logique plus large, qui consiste à fragiliser la Géorgie et à envoyer un message stratégique à l’Occident. À l’époque, cela faisait aussi écho à d’autres crises, et notamment à ce qui s’était passé au Kosovo, avec l’idée de montrer que la Russie pouvait, elle aussi, agir de manière unilatérale dans son voisinage. Cela place la Géorgie dans une situation de grande vulnérabilité. La vraie question n’est pas de savoir si la Russie a la capacité d’intervenir militairement, parce que cela ne fait aucun doute, et elle l’a déjà démontré. En 2008, les forces russes ont progressé extrêmement rapidement, jusqu’à se rapprocher à quelques dizaines de kilomètres de Tbilissi en très peu de temps. La vraie question est donc plutôt de savoir si elle choisira ou non de le faire à nouveau.

Cette situation est aussi très utilisée dans le discours politique interne. Le gouvernement géorgien actuel se présente comme un garant de la paix, en expliquant que sa priorité est d’éviter toute confrontation avec la Russie. Cela passe notamment par un refus de s’aligner sur certaines positions européennes, comme les sanctions. Le narratif développé est que les Européens ou les Américains chercheraient à pousser la Géorgie à la confrontation, voire à l’ouverture d’un nouveau front, et que le gouvernement, lui, protège le pays en adoptant une approche plus pragmatique. 

Sur le plan sécuritaire, il est important de souligner la présence de l’Union européenne à travers une mission d’observation (EUMM Georgia), déployée depuis 2008. Cette mission assure une surveillance continue le long des lignes de séparation, avec des patrouilles permanentes. Elle permet de suivre de très près les activités sur le terrain, notamment les mouvements ou les constructions d’infrastructures, et elle a aussi un effet dissuasif. Au-delà de cet aspect, c’est également un signal politique important de soutien à la Géorgie. De plus, les conséquences humaines de ces conflits restent très importantes. Il y a eu des déplacements massifs de population, et encore aujourd’hui, beaucoup de personnes ne peuvent pas retourner dans leurs régions d’origine. Cela a profondément fragmenté les sociétés locales. Les relations entre les populations sont très limitées, les contacts sont difficiles, et il existe des fractures profondes, avec très peu de dialogue. C’est un travail de très longue haleine, mené notamment avec des organisations internationales et des ONG avec le soutien marqué de l’Union Européenne, pour tenter de recréer du lien, mais les résultats restent limités.

En effet, il n’existe pas de dialogue direct officiel entre les autorités géorgiennes et celles d’Abkhazie ou d’Ossétie du Sud. Les échanges passent essentiellement par des formats indirects, comme les discussions de Genève (GID), ou par des mécanismes facilités par la présence internationale, notamment européenne. Il existe par exemple des canaux techniques, parfois très concrets, pour gérer des situations du quotidien, comme des questions d’irrigation, de circulation ou des incidents le long des lignes de séparation. Dans ces cas-là, les acteurs internationaux à l’instar de l’Union Européenne jouent un rôle d’intermédiaire, en facilitant le dialogue entre les parties. Cela peut aller jusqu’à des mécanismes très pratiques, où les messages sont des intermédiaires pour désamorcer des tensions ou gérer des incidents. Cela montre que, même en l’absence de dialogue politique direct, il existe encore des formes de communication, mais elles restent très encadrées et limitées.

Deuxième partie : Le rôle de l’Union européenne dans la région

LJI : À travers notamment ses programmes de coopération et sa présence sur le terrain, quelles sont aujourd’hui les principales actions de l’UE en Géorgie ?

P.S : En temps normal, notre rôle serait aussi d’être des interlocuteurs de premier plan pour les autorités géorgiennes, qu’il s’agisse du gouvernement, du Parlement ou des administrations. Mais, compte tenu de la situation actuelle, nous avons aujourd’hui très peu d’interactions directes avec elles. On est dans une forme de crise assez profonde entre l’Union européenne et les autorités géorgiennes.

En revanche, nous restons des interlocuteurs importants pour la société civile, les ONG, l’opposition, et les entreprises. Notre rôle est un peu celui d’un sablier, dans le sens où nous faisons circuler l’information dans les deux sens. D’un côté, nous portons les positions européennes en Géorgie, et de l’autre, nous analysons et expliquons la situation géorgienne à Bruxelles. Il y a aussi tout un travail de coordination entre les États membres. Dix-neuf États membres sont représentés sur place, et nous organisons très régulièrement des réunions pour harmoniser les analyses et essayer de faire émerger des positions communes. Ce n’est pas toujours simple, mais cela fait partie du rôle de la délégation d’assurer cette cohérence.

Sur le fond, l’objectif principal de l’Union européenne en Géorgie a longtemps été d’accompagner le pays sur la voie de l’adhésion. Cela passait par un travail d’alignement progressif sur les normes européennes, ce qu’on appelle l’acquis communautaire, ainsi que par un soutien aux réformes politiques et économiques. C’était vraiment le cadre général de notre action. Concrètement, cela se traduisait par une aide financière importante, de l’ordre de 80 à 85 millions d’euros par an, ce qui est loin d’être négligeable pour un pays de la taille de la Géorgie. Cette aide couvrait de nombreux secteurs. Une majeure partie passait par le gouvernement pour accompagner les réformes, mais une autre partie importante était consacrée à des domaines comme le développement rural, l’agriculture, les normes alimentaires, le soutien aux petites et moyennes entreprises, l’éducation, l’inclusion, notamment des femmes, ou encore les infrastructures.

L’idée derrière tout cela était de favoriser un développement du pays compatible avec une future intégration européenne. Autrement dit, faire en sorte que la Géorgie se transforme en suivant des standards européens, plutôt que de s’orienter vers d’autres modèles. Une part importante de cette aide était également destinée à la société civile. L’Union européenne finançait de nombreux projets portés par des ONG, notamment dans les domaines de la démocratisation, du renforcement de l’État de droit ou de la lutte contre la désinformation.

Aujourd’hui, cette situation a profondément changé. L’Union européenne a suspendu une grande partie de son aide, en particulier celle qui bénéficiait directement au gouvernement. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, une décision politique de ne plus travailler avec les autorités actuelles, qui ne sont plus considérées comme des interlocuteurs fiables, dans la mesure où leurs positions ne semblent plus alignées avec l’objectif d’intégration européenne. Et, de leur côté, les autorités géorgiennes ont elles-mêmes indiqué qu’elles ne souhaitaient plus recevoir de financements européens jusqu’en 2028. À cela s’ajoutent des contraintes juridiques nouvelles. Les autorités ont adopté une série de lois qui rendent aujourd’hui extrêmement difficile, voire impossible, toute assistance financière internationale sans autorisation préalable du gouvernement. Cela inclut notamment la loi sur les subventions, qui élargit considérablement la définition de ce qui peut être considéré comme une activité financée de l’étranger.

Ces évolutions s’inscrivent dans un cadre plus large, avec des lois restrictives comme celle sur les agents de l’étranger (Foreign Agents Registration Act). Concrètement, toute personne ou organisation recevant des financements étrangers peut être soumise à des obligations d’enregistrement très contraignantes, avec des sanctions pouvant aller jusqu’à des peines de 6 ans de prison en cas de non-respect. Cela crée un climat de forte pression, puisque dans les faits, cela signifie que même des activités très simples peuvent devenir problématiques. Par exemple, financer un prestataire pour un projet peut exposer cette personne à des risques juridiques importants si les procédures ne sont pas respectées.

Cela a des conséquences très concrètes, avec un climat de peur et d’autocensure. Même si toutes ces lois ne sont pas encore pleinement appliquées, leur simple existence suffit à dissuader de nombreuses personnes de travailler avec des acteurs internationaux. Certaines ont quitté le pays, d’autres ont cessé leurs activités. Pour l’Union européenne, cela pose un dilemme stratégique assez profond. Continuer à opérer dans ces conditions pourrait revenir à légitimer un système de plus en plus restrictif. Mais arrêter complètement les activités comporte aussi le risque d’abandonner la société civile géorgienne. Il y a aussi un enjeu de crédibilité plus large. Si l’Union européenne accepte que des autorités nationales exercent un contrôle total sur ses programmes de coopération, cela pourrait créer un précédent pour d’autres pays candidats. Et c’est d’autant plus sensible que, dans certains cas, les restrictions actuelles vont plus loin que ce que l’on observe dans d’autres contextes pourtant déjà très contraints.

Enfin, sur le plan plus opérationnel, il faut rappeler que, dans un fonctionnement normal, il y a aussi un dialogue technique très poussé avec les institutions géorgiennes, notamment au Parlement, à travers des commissions chargées de l’intégration européenne. C’est là que se fait en principe le travail d’alignement des lois sur les standards européens. Mais aujourd’hui, ce dialogue n’existe pratiquement plus. Il n’y a plus vraiment de coopération, ni politique, ni même technique. Les réformes qui seraient nécessaires pour avancer vers l’intégration ne sont pas engagées, et les autorités n’ont pas manifesté de volonté de travailler dans ce sens. On se retrouve donc dans une situation assez paradoxale, où le cadre d’adhésion existe toujours, mais sans les mécanismes concrets pour le faire avancer.

LJI : Dans un pays engagé dans un rapprochement avec l’Europe, comment cette présence de l’UE est-elle perçue localement, à la fois par les autorités et par la population ? Mais aussi par d’autres acteurs extérieurs ?

 

P.S : C’est une excellente question, parce que la perception de l’Union européenne en Géorgie est très contrastée selon les acteurs.

Du côté des autorités géorgiennes, la relation est aujourd’hui très dégradée. On observe des attaques politiques fréquentes contre l’Union européenne, avec un discours de plus en plus accusatoire. L’Union européenne est parfois présentée comme une force qui chercherait à déstabiliser le pays ou à s’ingérer dans ses affaires internes, avec une rhétorique assez clairement anti-occidentale. Cela s’accompagne d’une absence quasi totale de coopération. Il n’y a plus vraiment de dialogue politique, mais même le dialogue technique, qui est normalement au cœur du processus d’adhésion, a pratiquement disparu.

À l’inverse, du côté de la population, la perception est très différente. Le soutien à l’Union européenne reste très élevé, autour de 75 à 80 % selon les estimations. Et ce soutien est particulièrement visible. On le voit dans l’espace public, avec des drapeaux européens assez présents, mais aussi dans la mobilisation des gens. Un exemple très concret, c’est la Journée de l’Europe. Dans beaucoup de pays, cela reste un événement assez institutionnel, avec quelques dizaines ou centaines de participants. En Géorgie, on est sur une tout autre échelle, les événements organisés attirent des dizaines de milliers de personnes. On a eu des rassemblements allant jusqu’à près de 30 000 participants, avec environ 17 000 personnes à Tbilissi et 9 000 à Batumi, ce qui est énorme pour un pays de trois millions d’habitants. Cela montre à quel point l’Union européenne bénéficie d’un engouement populaire réel et très visible.

Cette proximité se traduit aussi par une forte visibilité de l’Union européenne dans le débat public. Les représentants européens sont très exposés médiatiquement, et il y a une interaction constante avec la population. C’est quelque chose d’assez unique, et même parfois déroutant, parce que cette visibilité va dans les deux sens, avec à la fois un soutien populaire marqué et, en parallèle, des critiques très fortes de la part des autorités.

 

Cela dit, il faut nuancer ce tableau avec l’impact croissant de la désinformation. Depuis quelques années, et de manière encore plus marquée récemment, on observe une intensification des campagnes anti-européennes. Elles passent notamment par certains médias proches du pouvoir, avec des programmes qui cherchent à présenter l’Union européenne comme décadente, culturellement dangereuse ou intrusive, notamment sur les questions sociétales ou migratoires. Un exemple concret est celui du programme Euro Anatomy diffusé quotidiennement sur Imedi TV, la première chaîne télévisée du pays, où ils font des reportages de 20 ou 30 minutes pour montrer à quel point l’Europe est en pleine déchéance, afin de décrédibiliser l’Union européenne. Ces campagnes sont structurées, répétées et largement diffusées. Elles commencent à avoir un effet, en particulier sur une partie de la population moins politisée, qui peut être plus sensible à ce type de discours. On observe ainsi une légère érosion du soutien ou, en tout cas, une montée des interrogations et du scepticisme, même si le soutien global reste largement majoritaire.

Du côté des acteurs extérieurs, les perceptions et les positionnements varient. La Russie, d’abord, tient un discours très proche de celui du gouvernement géorgien actuel sur certains points. On retrouve des narratifs communs, notamment l’idée que l’Union européenne représenterait une menace pour la souveraineté, les valeurs traditionnelles ou la stabilité du pays. Cela permet à la Russie d’exploiter les tensions existantes et de tenter d’affaiblir l’influence européenne. Les États-Unis ont également historiquement été très présents en Géorgie, avec une ambassade importante comportant plusieurs centaines d’employés, même si largement réduit depuis le démantèlement brutal de USAID, et une forte implication à travers leurs programmes de coopération. Mais on observe aujourd’hui une forme de retrait relatif ou, en tout cas, un moindre intérêt stratégique qu’auparavant, ce qui crée un certain flottement. Au vu des évolutions de positionnement de l’administration Américaine sur de nombreux sujets, cette situation reste cependant fluide et susceptible d’évoluer. 

Enfin, dans la région, d’autres acteurs ont aussi des positions intéressantes. L’Arménie, par exemple, cherche à se rapprocher de l’Union européenne et dépend en partie de la Géorgie comme voie d’accès, ce qui rend la situation actuelle particulièrement sensible pour elle. L’Azerbaïdjan entretient une relation plus pragmatique avec l’Union européenne, avec moins d’exigences puisqu’il n’est pas candidat à l’adhésion. Quant à la Turquie, elle reste un acteur stratégique majeur, avec des relations fondées avant tout sur des intérêts géopolitiques et économiques.

LJI : Comment l’UE coopère-t-elle ou dialogue-t-elle avec les acteurs régionaux pour soutenir la stabilité du pays ?

P.S : Sur la question du dialogue avec les acteurs régionaux, et en particulier avec la Russie, les canaux de communication existent, mais ils sont assez limités.

 

Le principal outil, côté Union européenne, c’est la présence d’un représentant spécial pour le Caucase du Sud et la crise en Géorgie. C’est lui qui porte le dialogue au nom de l’Union européenne, notamment dans le cadre des discussions internationales de Genève, qui existent depuis 2008. Ces discussions ont pour objectif de suivre la mise en œuvre de l’accord de cessez-le-feu signé à l’époque et de maintenir un canal de dialogue entre les différentes parties. Cela inclut la Russie, la Géorgie, mais aussi les représentants de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Le représentant spécial se rend donc régulièrement à Moscou, à Tbilissi et dans les régions concernées pour échanger avec tous les acteurs et préparer les sessions de dialogue à Genève. Cela étant dit, le mandat reste très encadré. Il est limité à la gestion du conflit et à la mise en œuvre de l’accord de 2008, ce qui restreint fortement la portée des discussions.

Au niveau de la délégation de l’Union européenne en Géorgie, notre rôle est différent. Nous sommes dans une logique essentiellement bilatérale, centrée sur la relation entre l’Union européenne et la Géorgie. Nous n’avons pas vocation à mener des négociations directes avec la Russie. En revanche, nous échangeons régulièrement avec les autres acteurs présents sur place, notamment les ambassades étrangères, qu’il s’agisse des Etats-Unis, du Royaume-Uni, l’Ukraine  la Turquie, de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie ou d’autres partenaires. Cela permet de partager des analyses et de mieux comprendre les dynamiques régionales, mais ce n’est pas à notre niveau que se construit la position européenne globale. Cette coordination se fait principalement à Bruxelles, dans différents formats. Il y a par exemple le Partenariat oriental, qui regroupe plusieurs pays de la région, dont la Géorgie, l’Ukraine et la Moldavie. C’est un cadre de coopération structuré entre l’Union européenne et ses voisins de l’Est.

Il existe aussi des formats plus larges, comme la Communauté politique européenne (CPE), qui réunit un ensemble plus étendu de pays, y compris des États du Caucase, la Turquie et d’autres partenaires européens. L’objectif est de créer un espace de dialogue politique à l’échelle du continent, au-delà du seul cadre de l’Union européenne.

Enfin, s’agissant plus spécifiquement de la Russie en Géorgie, la situation est assez particulière. Il n’y a pas d’ambassade russe pleinement opérationnelle depuis 2008. Il existe une forme de représentation indirecte (section d’intérêt de la fédération de Russie hébergée par l’Ambassade de Suisse), mais elle reste très discrète, avec très peu d’interactions visibles. Dans les faits, cela signifie qu’il n’y a pas de contacts directs au niveau local entre les acteurs européens et les représentants russes. Le dialogue, lorsqu’il existe, passe donc essentiellement par les canaux internationaux, plutôt que par une présence diplomatique classique sur le terrain.

Troisième partie : Perspectives et enjeux futurs

LJI : Depuis l’octroi du statut de pays candidat, où en est aujourd’hui le rapprochement entre Tbilissi et l’Union européenne ?

P.S : Depuis l’octroi du statut de pays candidat en décembre 2023, qui était pourtant une avancée symbolique majeure, le processus est aujourd’hui de facto à l’arrêt. Ce statut de candidat représentait une reconnaissance politique très forte de la part de l’Union européenne. C’était une manière d’ouvrir officiellement la perspective d’adhésion, un signal de confiance et une reconnaissance de l’engagement pro-européen majeur de la population géorgienne.

Dans ce cadre, l’Union européenne avait défini un certain nombre de conditions à remplir pour avancer dans le processus. On était initialement sur douze priorités, qui ont ensuite été réduites à neuf, avec l’idée de poursuivre les réformes, notamment en matière d’État de droit, d’indépendance de la justice et de fonctionnement des institutions démocratiques. Mais très rapidement, la situation s’est dégradée. En juin puis en octobre 2024, les chefs d’État et de gouvernement européens ont considéré que le processus d’adhésion était de facto interrompu en raison de la dégradation des structures démocratiques et une répression grandissante dans le pays. Et, de leur côté, les autorités géorgiennes ont également adopté une position similaire, tout en essayant de renvoyer la responsabilité sur l’Union européenne.

La position européenne, elle, est assez claire. L’Union européenne a ouvert la porte, elle a fait un geste fort, mais elle considère que la suite dépend désormais de la Géorgie. L’adhésion ne peut pas être imposée ou forcée. Il faut un engagement réel du pays candidat. En d’autres termes, l’Union européenne estime avoir fait sa part, et attend maintenant des autorités géorgiennes qu’elles démontrent leur sérieux. Or, aujourd’hui, il y a une contradiction assez forte dans la position du gouvernement géorgien. D’un côté, il continue d’affirmer que l’objectif est d’adhérer à l’Union européenne, parfois même avec des échéances comme 2030. Mais, de l’autre, les actions concrètes vont dans une direction opposée, avec l’adoption de lois qui s’éloignent des standards européens et un recul marqué des libertés démocratiques.

Du point de vue de l’Union européenne, cela se reflète très clairement dans les évaluations officielles. Le rapport d’élargissement, qui analyse chaque année la situation des pays candidats, est particulièrement sévère concernant la Géorgie. Il est même considéré comme l’un des plus négatifs jamais produits pour un pays candidat. Ainsi, le constat est celui d’un recul très rapide, avec un affaiblissement des institutions démocratiques et une absence de progrès significatif dans les domaines clés. En l’espace d’un an, les évolutions ont été suffisamment marquées pour susciter une réelle inquiétude à Bruxelles.

Au final, on se retrouve dans une situation assez paradoxale. Sur le papier, la Géorgie reste un pays candidat à l’Union européenne, avec une ambition affichée d’intégration. Mais, dans les faits, les politiques menées vont à l’encontre de cet objectif. Cela donne l’impression d’une forme d’auto-sabotage du processus d’adhésion à l’Union européenne. On a le sentiment clair que les autorités ne veulent plus vraiment avancer dans cette direction, sans pour autant l’assumer pleinement.

LJI : Dans un contexte régional en évolution depuis le conflit en Ukraine, quels sont selon vous les principaux défis pour la Géorgie dans les prochaines années ?

P.S : Une théorie consiste à penser qu’un des paris des Géorgiens est de garder le champ des possibilités ouvert jusqu’à ce que les conséquences d’une fin de la guerre en Ukraine se concrétisent. En ménageant la relation avec la Russie, la Géorgie espère se prémunir d’une situation d’après-guerre dans laquelle la Russie sortirait en position de force même si cela détériore certaines relations avec leurs partenaires historiques, Européens et Américains, entraînant des désengagements économiques et politiques. Ils estiment probablement que ces coûts peuvent être reconstruits plus facilement que les conséquences d’une confrontation directe avec la Russie.

En effet, économiquement, la Géorgie a bénéficié indirectement de la guerre. Depuis le début de la guerre en Ukraine, elle connaît une croissance soutenue, autour de 8 à 9 % ces 5 dernières années. Le pays bénéficie en partie d’un détournement des flux commerciaux, puisque certains échanges qui ne passent plus directement avec la Russie transitent désormais par la Géorgie. Il y a également eu une augmentation des investissements russes et une arrivée du jour au lendemain importante de ressortissants russes, (plus de 100 000 personnes), ce qui a contribué à dynamiser l’économie de manière relativement importante.

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