Entretien avec le spécialiste du Moyen-Orient Georges MALBRUNOT

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[ INTERVIEW ]

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entretien avec le spécialiste du moyen-orient georges malbrunot

Propos recueillis par le Comité Moyen-Orient et Monde Arabe – Le 17 février 2022

À propos de l'invité

Georges MALBRUNOT

Grand reporter au Figaro, Georges MALBRUNOT est spécialiste du Moyen-Orient. Il a été en poste à Jérusalem entre 1994 et 2002 et en Irak après l’invasion américaine de 2003. En 2004, Christian CHESNOT et lui sont enlevés par l’Armée islamique en Irak. Avec Christian CHESNOT, il est l’auteur d’une dizaine de livres. Leurs derniers portent sur l’influence de l’ONG islamique Qatar Charity sur le territoire européen et français, Qatar Papers (éditions Michel Lafon, 2019).

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Dans le cadre de la sortie de son dernier ouvrage, co-écrit avec Christian CHESNOT, intitulé Le déclassement français (éditions Michel Lafon, 2022), Les Jeunes IHEDN ont eu le plaisir de s’entretenir avec Georges MALBRUNOT, spécialiste du Moyen-Orient. Dans cet entretien, il nous livre une analyse du recul de la position française au Moyen-Orient et au Maghreb en matière d’économie, de diplomatie et de culture.

INTERVIEW

Jeunes IHEDN : Qu’entendez-vous par “déclassement” ?

Georges MALBRUNOT : Le recul de la position française au Moyen-Orient et au Maghreb. Il s’observe sur un certain nombre de dossiers économiques, diplomatiques ou bien en termes d’influence linguistique (pratique du français).

JI : Selon vous, quelles sont les dates clefs du déclassement français au Moyen-Orient et dans le monde arabe depuis 2005-2007 ?

GM : Nous constatons son début dans les années 2005-2006, à la fin du deuxième mandat de Jacques CHIRAC. Celui-ci, craignant de voir la communauté internationale se fracturer après le refus français de participer à l’intervention militaire en Irak, décide de se rapprocher des Américains et des Israéliens. À cette époque, il envoyait tous les mois à Washington son sherpa diplomatique, Maurice GOURDAULT-MONTAGNE, pour essayer de retisser la relation transatlantique. 

Le 25 juillet 2005, un événement symbolise ce repositionnement : la visite à l‘Élysée d’Ariel SHARON, alors Premier ministre israélien. Six mois auparavant, il avait tenu des propos très durs : face à la montée des actes antisémites en France, il appelait les juifs français à effectuer leur « aliyah » en Israël. Le président CHIRAC, quant à lui, avait marqué sa position de manière tranchée sur la question palestinienne. 

Jusqu’en 2005, la position française visait à ne pas dissocier la relation bilatérale franco-israélienne de l’évolution du processus de paix israélo-palestinien (au point mort depuis 1996). Le Président CHIRAC mettait une pression sur le gouvernement israélien en conditionnant la bonne relation bilatérale à des avancées concrètes dans le processus de paix. Les Israéliens demandaient à séparer ces deux éléments. Or, lors de cette visite, Ariel SHARON passe plus d’une heure avec Jacques CHIRAC. Ils n’évoquent pas le processus de paix. Cela constitue une victoire pour les Israéliens : la relation bilatérale, au plus haut niveau, n’est plus liée à l’évolution du processus de paix.

Sous les mandats de Jacques CHIRAC, il y avait une vision, une projection à l’international. Il ne cherchait pas les « coups médiatiques ». Cela donnait une voix singulière, exprimée de manière éclatante non seulement à l’ONU en 2003 (discours du ministre des Affaires étrangères, Dominique DE VILLEPIN), mais aussi en 1996 lors de l’Opération israélienne « Raisins de la colère ». Le discours prononcé à l’université du Caire par le président CHIRAC a fixé sa politique moyenne orientale. La même année, suite au bombardement de Cana (qui causa la mort de 106 civils réfugiés dans un camp de Casques Bleus), Jacques CHIRAC avait joué la carte syro-libanaise de Hafez EL-ASSAD contre l’option américano-israélienne. Cela avait permis à la France de jouer un rôle dans la création d’un mécanisme de sécurité régionale et l’accord négocié entre le gouvernement libanais, Israël et le Hezbollah libanais (qui combattait l’occupation israélienne au Sud Liban).

Quand le président CHIRAC recevait un dirigeant arabe, le directeur de l’ANMO était convié. Quand il devait prononcer un discours dans un pays arabe, le procédé était clair : l’équipe de la direction Afrique du Nord Moyen Orient (ANMO) du Quai rédigeait le brouillon, qui montait à la cellule diplomatique de l’Élysée puis au président. Ils corrigeaient. Puis cela redescendait à l’ANMO. Bref, un travail d’équipe. 

Sur le dossier nucléaire iranien, Jacques CHIRAC s’investit aussi. Mais il se trouve contré par une équipe néoconservatrice du Quai d’Orsay qui défie son autorité. On l’appelle la « secte » derrière leur chef de file, Gérard ARAUD, qui pèsera sur des thématiques liées à l’Irak, à l’Iran, au nucléaire.

Le président SARKOZY, lui, conçoit la politique extérieure comme un levier pour renforcer sa posture sur la scène intérieure. L’ANMO n’est plus conviée. Henri GUAINO (conseiller spécial et « plume » du chef de l’État) rédigeait les discours, ce qui a entrainé quelques incidents, notamment le discours de Dakar (« l’Afrique n’est jamais entrée dans l’Histoire »). Les diplomates s’en sont arrachés les cheveux.

Médiatiquement, on assiste aussi à la montée en puissance des chaines d’information en continu. Il faut aller de plus en plus vite, engranger rapidement des résultats. A cet égard, les présidents SARKOZY et MACRON agissent de manière similaire : par accélération des choses, en enfonçant la porte pour créer un appel d’air, un engagement qui permettrait d’avancer. Mais cela ne fonctionne pas : la forme tue le fond, ce qui est dommage.

Par ailleurs, le repositionnement atlantiste va être accentué sous la présidence SARKOZY avec le retour dans le commandement intégré de l’OTAN en 2007 et l’intensification des bonnes relations avec Israël. Le rapprochement avec Washington se traduit aussi par une politique de rapprochement avec l’Irak mais de dureté affirmée vis-à-vis de l’Iran. À ce moment-là, la France perd sa voix singulière au Moyen-Orient. 

Nicolas SARKOZY a aussi connu de multiples échecs dans la région. N’oublions pas son projet politique d’Union pour la Méditerranée et les projets commerciaux liés au nucléaire civil (notamment aux Émirats Arabes Unis, avec un échec dû aux désaccords entre EDF et Areva). Cela a rendu visible la régression des positions françaises. 

Point positif pour Bernard KOUNCHNER (ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de 2007 à 2010), ce dernier a réalisé des choses intéressantes en interne en créant la direction de la mondialisation, en dynamisant le Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS), et en créant un pôle religieux. Mais il n’avait aucune autorité et devait s’effacer devant Claude GUEANT, alors secrétaire général de l’Élysée.

À partir de 2011, ce fut la période des révoltes arabes. Pour faire oublier son compagnonnage extrêmement proche des dictateurs (cf. Les chemins de Damas : le dossier noir de la relation franco-syrienne, paru en 2014, co-écrit avec Christian CHESNOT), le président SARKOZY décide d’apparaître aux côtés des peuples arabes révoltés. À l’époque, cela suppose un revirement diplomatique majeur, porté par un néo-interventionnisme, notamment en Libye. À l’image du discours initialement porté par les Américains en Irak, la France veut promouvoir la démocratie dans les pays arabes. Notons qu’avec le recul, nous observons aujourd’hui une diplomatie française revenue « dans les clous », dont les meilleurs alliés sont l’Égypte du maréchal-président Abdel FATAH AL-SISSI et les Émirats Arabes Unis. Donc deux pays à la pointe de la contre-révolution, obsédés par la menace des Frères musulmans. 

À partir de 2012, le président HOLLANDE confie la diplomatie à Laurent FABIUS, un grand féodal du parti socialiste. Il méprise ceux qui ne pensent pas comme lui mais possède une maîtrise des dossiers. Il parle bien l’anglais, ce qui permet de redorer quelque peu les lustres du Quai d’Orsay. Laurent FABIUS adopte une position très anti-iranienne. Il ne craignait pas de déclarer à ses collaborateurs : « Il nous faut un ennemi ». Ce qui signifie s’aligner sur les positions des néoconservateurs lors des négociations avec nos partenaires européens. De même, puisque Mouammar KADHAFI avait été éliminé en Libye sous le quinquennat précédent, on tente de faire de même avec Bachar AL-ASSAD en Syrie. La diplomatie économique initiée sous ce quinquennat n’a pas non plus porté ses fruits. Et ce, malgré des tentatives d’alliance avec les pays du Golfe afin de décrocher des contrats. La France commence alors à battre en retraite. En 2015, notons toutefois le succès de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien.

Notre travail met en relief le fait que le décideur politique n’écoute plus nos diplomates. Pourtant, ces derniers possèdent encore une connaissance fine de la région. Chaque président pense avoir sa martingale. En conséquence, cela donne une diplomatie zigzagante, des positions commerciales qui régressent : nous ne sommes plus présents en Syrie, ni en Iran, très peu en Irak, nous enregistrons des reculs majeurs au Maghreb et en Algérie, malgré quelques contrats notamment aux Émirats Arabes Unis.

JI : Et sous le dernier quinquennat ?

GM : En 2017, le président Emmanuel MACRON arrive au pouvoir, pragmatique et volontariste. Jeune, il parle bien anglais, comprend rapidement les problèmes, y compris les plus complexes. Ses partenaires étrangers le voient arriver avec intérêt. Il n’a pas connu la guerre d’Algérie et ne rentre pas non plus dans la dialectique chiite – sunnite. Officiellement, il affiche sa fermeté face à l’Arabie Saoudite et au Qatar. Dans un premier temps, le crédit de la France semble rehaussé : il se rend en Algérie, va sauver Saad HARIRI, retenu en Arabie Saoudite par l’homme fort du régime, Mohammed BEN SALMAN (MBS), il se déplace au Maroc, s’engage sur la question libyenne… Dans l’un de ses premiers entretiens, il indique même vouloir en finir avec la pensée néoconservatrice « importée des Etats-Unis ». 

Notre ouvrage autopsie son action diplomatique, son style, ses résultats : ce volontarisme, cet activité masquent mal l’absence de résultats quand on analyse précisément chaque dossier, chaque pays. Son appétit pour des résultats rapides, son dynamisme, son intelligence, la séduction qu’il déploie, ne suffisent pas à faire avancer les dossiers.

Un exemple : en juillet 2017, il évoque le fait que « Bachar AL-ASSAD  est l’ennemi des Syriens, il n’est pas l’ennemi des Français ». Immédiatement, des opposants, la presse, l’intelligentsia de gauche sont allés voir Philippe ETIENNE (conseiller diplomatique et sherpa du président MACRON entre 2017 et 2019, actuel ambassadeur de France aux Etats-Unis). Deux mois après, le président MACRON changeait de ligne. Il n’a pas beaucoup de convictions, ce qui en soit n’est pas un défaut, mais il pratique plus le « en même temps » que la disruptivité.

Ses interlocuteurs prennent aussi conscience qu’il recherche le coup médiatique. Souvenons-nous de la visite en Israël de février 2020, marquée notamment par sa visite à Yad VASHEM (mémorial de la Shoah). A son arrivée à Tel-Aviv, il demande à Eric DANON, ambassadeur de France: « Je veux faire un coup, que dois-je faire ? ». Celui-ci répond : « Priez au Mur des Lamentations, aucun autre président français ne l’a fait. » Il y va, ainsi que sur l’esplanade des Mosquées et au Saint-Sépulcre. Mais ensuite, en sortant du cadre soigneusement établi pour la visite, il fait du « mauvais CHIRAC » en tentant de réitérer l’esclandre qui a donné une scène célèbre en 1996 (« Do you want me to go back to my plane »). Le résultat est grotesque, notamment car il se met à parler un anglais cassé, lui qui s’exprime parfaitement dans cette langue. La vidéo circule chez les Palestiniens, évidemment : aux côtés d’Abou MAZEN  (Mahmoud ABBAS, président de l’Etat de Palestine), personne ne riait ce soir-là.

Ce qui est vraiment dommage : si l’appréhension des problèmes reste intéressante, la méthode n’est pas la bonne. La « diplomatie BFM » où le président « sauve le Liban, « se rend à Moscou », fonctionne peut-être auprès des Français. Toutefois, à l’international, elle ne résiste pas aux échecs répétés. La France perd en crédibilité auprès de ses partenaires. Reprenons brièvement, pays par pays:

  • Au Maroc, il n’y a pas de bonnes relations avec le roi MOHAMMED VI, notamment suite à l’affaire d’espionnage Pegasus. D’ailleurs, in fine, la France n’a pas riposté car le Maroc dispose de nombreux leviers d’influences : la « diplomatie de la Mamounia », les dossiers dont ils disposent sur les ministres, les 65 000 retraités français qui résident au Maroc, les contrats qu’ils négocient avec nous… Le roi MOHAMMED VI préférait les présidents CHIRAC et SARKOZY: visites de 48h, défilés royaux en grand apparat…Au contraire, quand le président MACRON va à Rabat, c’est 6 heures de travail intense. Il n’a pas réussi à créer une vraie relation avec le roi.
  • En Algérie, avec le président TEBBOUNE (depuis 2019), au début, cela semblait fonctionner. On a vu la suite, même si ce n’est pas de la faute d’Emmanuel MACRON.
  • En Arabie Saoudite, avec MBS, ce sont deux egos qui s’affrontent depuis leur première rencontre en décembre 2017 à l’aéroport de Riyad. À Mohammed BEN SALMAN qui menaçait de fermer l’Arabie Saoudite aux entreprises françaises souhaitant s’implanter en Iran, le président MACRON a répliqué « on ne parle pas ainsi au président de la République française ». Chaude ambiance ! Les Saoudiens considèrent la France comme un allié de seconde zone.
  • Avec le Qatar, la relation n’est plus très bonne.
  • Toutefois, en Irak, cela va plutôt bien avec le premier ministre Mustapha AL-KAZEMI.
  • Avec Israël, la relation avec le premier ministre NETANYAHOU (2009-2021) était plutôt fraiche. Elle semble s’améliorer avec son successeur, Naftali BENETT.

Dans la région, nos clients et alliés principaux sont l’Égypte et les Émirats. D’ailleurs, le président MACRON le dit bien : « il faut les considérer plus comme des alliés que comme des clients. ».

JI : Pourriez-vous revenir sur l’exemple libyen, qui illustre ce que vous évoquez : la volonté de faire bouger les lignes, la mobilisation rapide des acteurs en présence, mais aussi la coupure avec les Italiens et, enfin, un recul de la position française ?

GM : Dès mai 2017, le président MACRON a convoqué la conférence de la Celle-Saint-Cloud, entre FAYEZ SARRAJ, président du Conseil présidentiel de Libye, et Khalifa HAFTAR, commandant de l’Armée nationale libyenne. 

Le président MACRON s’appuie sur Paul SOLER , un ancien officier du 13e Régiment de Dragons Parachutistes (RDP), qui connait bien ce théâtre d’opérations depuis 2011. Leurs affinités datent de la campagne électorale. Nos diplomates, marginalisés, expriment leurs doutes quant au succès d’une telle initiative car l’Italie, ancienne puissance coloniale, toujours influente en Libye, n’est pas invitée à la conférence. Les Italiens sont furieux. Cette faute majeure entraine une véritable scission franco-italienne. Lors de la conférence, les deux Libyens s’engagent verbalement mais ne signent rien. Et, dès le lendemain, sur France 24, le maréchal HAFTAR traite M. SARRAJ de « marionnette ».

La Libye constitue un fiasco car, en dépit des efforts et d’une certaine flamboyance, il y a une mauvaise intégration des acteurs locaux et régionaux. D’autant plus que la France a joué deux pistes en parallèle. D’une part, à l’ouest (gouvernement de Tripoli) en déployant discrètement des agents du COS auprès de SARRAJ. D’autre part, à l’est, en envoyant des membres du Service d’Action de la DGSE – en charge des opérations clandestines, donc qui officiellement n’existent pas –  auprès d’HAFTAR. Ensuite, certains de ces éléments clandestins ont accompagné l’offensive de 2019 lancée par le maréchal HAFTAR contre Tripoli, ce qui a donné lieu à la découverte de missiles Javelin abandonnés sur place par des Français. En outre, selon nos sources, la DGSE avait aussi reçu pour mission de travailler contre les Italiens. Sans oublier l’incident maritime franco-turc au large des côtes libyennes en juin 2020. Bref, la France est passablement discréditée.

Les Allemands ont ensuite récupéré le dossier. Ghassan SALAME, l’ancien envoyé spécial des Nations-Unies sur la Libye, évoque bien la différence d’approche entre la chancelière MERKEL et le président français. Notons pour finir que M. SOLER, après un passage à Amman suite à cet échec, a été de retour, pour un temps, à l’Elysée mais il n’apparaît toujours pas dans l’organigramme. 

JI : Pensez-vous que cette région – notamment la situation libanaise, mais aussi le dossier iranien – agit comme un révélateur du paradoxe de l’ambition française, “puissance d’équilibre” avec des moyens limités ?

GM : Aujourd’hui, la France n’a plus les moyens d’agir seule et d’imposer sa seule volonté. En revanche, elle peut garder son influence en étant l’organisatrice de la concertation, l’initiatrice des coalitions, avec ses partenaires européens, sur certains dossiers. Ainsi, on n’entend pas les Allemands, mais ceux-ci sont de plus en plus présents sur le terrain économique.

Prenons l’exemple du Liban. Suite à l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, le président MACRON arrive 48h après, le 6 août. Il réalise une très bonne première visite : il fait part de sa volonté de réformer le Liban et souhaite obtenir un gouvernement « de mission » c’est-à-dire de techniciens, car le précédent était démissionnaire.  Ce faisant, il met de côté les chefs de clans (« zaims »), ces chefs de guerre devenus des hommes politiques communautaires qui, depuis 25 ans, verrouillent le système confessionnel (créé en 1943 par la France, en tant que puissance mandataire) : Walid JOUMBLATT pour les Druzes, Nabih BERRI pour les chiites du mouvement Amal ; pour les chrétiens, Michel AOUN avec son Courant patriotique libre et Samir GEAGA pour les Forces Libanaises, HARIRI pour les sunnites…

Nous avons obtenu le verbatim de la deuxième visite, durant laquelle il secoue ces « zaims ». Ceux-ci en sortent ébranlés. Le président MACRON laisse penser qu’il peut les sanctionner, ce qui leur fait peur. Dans le même temps, il reçoit l’embryon de l’opposition (universitaires, avocats, ONG, etc.) : il leur dit la vérité, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas organisés. Il secoue tout le monde pour créer un appel d’air. Il fixe une échéance : son retour 3 semaines après. Il arrive à obtenir la nomination d’un premier ministre technicien, Mustafa ADIB. Nous révélons que, dix ans plus tôt, celui-ci travaillait pour les services de renseignement français lorsqu’il était directeur de cabinet de Najib MIKATI (trois fois président du Conseil des Ministres du Liban : en 2005 après l’assassinat de Rafic HARIRI, 2011-2014 et actuellement depuis 2021). Marié avec une Française, il est ambassadeur du Liban en Allemagne depuis 2013.

Dans l’avion pour le Liban fin août, le président MACRON oscille entre une position répressive et une position plus diplomatique. Deux jours après, il se rétracte et indique qu’il n’y aura finalement pas de sanctions. Lors d’une seconde réunion des « zaims » à la résidence des Pins (ambassade de France au Liban), il ne parvient pas à obtenir d’eux l’engagement ferme qu’il annoncera pourtant publiquement en sortant. 

Quand on connaît le Liban, on sait que, pour constituer un gouvernement, il faut six mois voire un an de négociations entre des caciques madrés, qui ont survécu à la guerre civile, aux luttes et manœuvres politiques qui suivirent… Pour obtenir ce résultat en trois semaines, il faut être un pays réellement menaçant, avec des sanctions prêtes à être appliquées. Par exemple, un gel des avoirs bancaires des dirigeants corrompus à l’échelle française et européenne, une interdiction de voyager pour leurs familles et eux-mêmes… Mais cela suppose du courage pour sortir d’une relation complexe, dans laquelle relais d’influences et moyens de pressions mutuels sont nombreux. Ainsi, comme nous le révélons, les banques libanaises ont longtemps rendu de grands services pour les commissions et rétro-commissions versées par des groupes français à leurs intermédiaires régionaux. Et donc les Libanais le savent.

Certes, son diagnostic était bon, il s’est fortement investi, mais la méthode était erronée. Résultat, il n’y a pas eu de gouvernement. Le 27 septembre 2020, il a tenu une conférence de presse en les accusant de trahison collective. Et neuf mois après, finalement, il reçoit à l’Elysée Najib MIKATI revenu au pouvoir comme premier ministre pour la troisième fois. À noter que M. MIKATI possède la 26e fortune mondiale. Et lors du point presse – sans questions autorisées – le président MACRON annonce qu’il travaillera donc avec ceux-là même (le président AOUN, le président du parlement Nabih BERRI et M. MIKATI ) que 9 mois plus tôt, il traitait de traîtres.

A Beyrouth, beaucoup de Libanais sont amers. Ils ont apprécié l’engagement initial du président MACRON, seul dirigeant étranger à être venu sur place. Mais ses tergiversations et son échec ternissent son engagement fort. Il disait « je ne vous lâcherai pas ». Aujourd’hui, l’ordre ancien semble pérennisé et ces dirigeants même dont les Libanais ne veulent plus paraissent indéboulonnables.

Il faut retrouver une realpolitik. Au Liban, il y a d’une part ces chefs de clans locaux, en conflits plus ou moins ouverts depuis toujours. D’autre part, autour d’eux, de « grands électeurs » internationaux peuvent influencer leurs protégés : l’Arabie Saoudite pour les sunnites, la France pour les maronites, l’Iran pour les chiites…

Ainsi, quand le président MACRON a convié le Hezbollah libanais aux échanges, c’était bien vu. On ne peut réformer le Liban sans l’impliquer. Mais il fallait aussi faire une démarche en ce sens auprès de l’Iran. Le Hezbollah écoute ses directives. Or, l’Iran n’était pas dans la boucle. Il n’y a donc eu qu’un accord ponctuel, évoqué dans notre ouvrage : le président MACRON ne mentionne pas le sujet – explosif – des armes du Hezbollah et celui-ci s’engage à confier la reconstruction et l’exploitation du port à une entreprise française, la CMA CGM. Nous décrivons le détail des manœuvres politiciennes qui ont suivi. 

Pour rester influente, la France doit aussi s’adapter au Liban de demain. La démographie chrétienne diminue et les chiites jouent un rôle accru, encadrés par un Hezbollah fort. Nos alliés actuels sont des chrétiens souverainistes, opposés à la présence syrienne. Or, un Liban stable ne peut pas vivre sans une Syrie stable (cf. les questions liées aux réfugiés du conflit). Ce qui suppose qu’il faudra tôt ou tard renouer avec le président ASSAD,  toujours au pouvoir, qu’on le veuille ou non. Les monarchies du Golfe, elles, semblent avoir fait une croix sur le Liban : après avoir financé durant 20 ans les sunnites et le parti des HARIRI, elles n’ont pas apprécié que Saad HARIRI s’aligne in fine sur le Hezbollah, soutenu par leur ennemi juré iranien. 

Cela suppose d’actualiser notre logiciel : Rafic HARIRI avait convaincu le président CHIRAC que l’influence française au Moyen-Orient devait passer par le Liban. C’est à nuancer : de nos jours, quelle est l’influence du Liban sur son environnement régional ?

Tout cela suppose donc un travail de longue haleine et la communication ne suffira pas. Notre alternance entre droit-de-l’hommisme et ventes d’armes n’est plus tenable. Doit-on continuer à se prosterner devant des monarchies du Golfe qui nous exportent leur islamisme (Arabie, Qatar) pour décrocher des contrats une fois tous les 10 ans ?

En Iran, les sanctions qui durent depuis 40-50 ans n’ont pas brisé le pays. Au contraire, son influence régionale s’est renforcée. Ainsi, il nous faut concevoir une vraie politique à l’égard de cet État, et non plus traiter le régime comme une variable d’ajustement de nos amitiés saoudo-israélo-américaine.

Sur ce dossier, le président MACRON avait réussi à nouer une relation de confiance avec Hassan ROHANI (président de la République islamique entre 2013 et 2021) grâce à de nombreux appels téléphoniques. Mais quand le président TRUMP (2017-2021) se retire de l’accord de Vienne, la France n’arrive pas à jouer son rôle de médiateur.

Ainsi, depuis 2019, l’INSTEX (Instrument in Support of Trade Exchanges) mis en place n’est pas allée bien loin. Par crainte de sanctions américaines, la France refuse d’ouvrir les canaux bancaires dédiés. Autres revers, la tentative de Biarritz en juillet 2019, malgré la venue sur place du ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad DJAVAD ZARIF (2013-2021). Ou le contact avorté à New-York entre les présidents TRUMP, ROHANI et MACRON. Les cercles décisionnaires américains et iraniens dédaignent ces propositions françaises. Ils finissent par se méfier des initiatives du président MACRON, pour les raisons que nous avons évoquées.

In fine, la France revient à une position plus traditionnelle, être le « méchant flic » dans les négociations sur le nucléaire qui se tiennent à Vienne, une posture dénoncée par les Iraniens.

Et n’oublions pas qu’il faut aussi compter avec la force des habitudes, des compagnonnages qui s’affrontent dans des guerres d’influence internes : lobby « HARIRI » au Quai d’Orsay et à la DGSE avec Bernard EMIE, lobby saoudien au Quai d’Orsay et ailleurs… Cela ne se bouscule pas du jour au lendemain !

JI : Une présidentialisation de la politique étrangère mais des résultats limités, un Quai d’Orsay marginalisé…, dans ce cadre, quel rôle pour le ministère des Armées ? 

GM : Le président actuel a marginalisé le MEAE, dont l’ancien ministre, Jean-Yves LE DRIAN parle mal l’anglais et n’a aucune marge de manœuvre. La direction Afrique du Nord Moyen Orient a été dévitalisée depuis bien longtemps au profit de la direction des Affaires stratégiques. 

Tout est regroupé à l’Élysée. Or, on touche là les limites de la diplomatie du président. Exigeant, ayant de l’autorité, il a besoin de peu de sommeil et travaille presque 20 heures par jour. Pragmatique, il a des intuitions, des fulgurances qui lui permettent d’envisager une solution aux problèmes. Considérant qu’il peut beaucoup par lui-même, il a tendance à peu écouter ses conseillers ou les avis différents du sien. Les conditions de travail dans sa cellule diplomatique sont notoirement difficiles, ce qui a entrainé de nombreux départ. Sans parler du sous-effectif.

Concernant le ministère des Armées, la puissance militaire reste une de nos forces. Elle constitue un réel atout dans la région, notamment grâce à notre base interarmées aux Émirats Arabes Unis, notre implantation sur la base aérienne d’Azraq en Jordanie, nos frégates qui se relaient au large de la Syrie afin d’en avoir une connaissance actualisée en permanence.

À la fin de notre ouvrage, nous préconisons une sorte de conseil de grands sages, reconnus et écoutés par le président. Le Quai d’Orsay doit aussi retrouver son rôle auprès de l’Élysée, avec un travail mené plus en commun.

JI : Auriez-vous des conseils de lecture pour nos adhérents ? 

GM : Denis BAUCHARD, Le Moyen-Orient au défi du chaos : un demi-siècle d’échecs et d’espoirs, Paris, Hémisphères Éditions, décembre 2021 ; François NICOULLAUD, Des atomes, des souris et des hommes – France-Iran : leurs relations nucléaires jusqu’à l’accord de Vienne, Paris, Hémisphères Editions, juin 2022 ; Alain CHOUET, Sept pas vers l’enfer. Séparatisme islamique : les désarrois d’un officier de renseignement, Paris, Editions Flammarion, février 2022.

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