[INTERVIEW] de Jean-Charles Jauffret | Professeur émérite à Sciences Po Aix

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[ INTERVIEW ]

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Jean-Charles Jauffret | Professeur émérite à Sciences Po Aix

Propos recueillis par Pierre-Joseph Poirout – Le 25 octobre 2021

À propos de l'invité

Jean-Charles JAUFFRET

Professeur agrégé d’Histoire et docteur ès-lettres, Jean-Charles JAUFFRET a enseigné à Sciences Po Aix, dans plusieurs universités et Écoles militaires françaises. Auditeur de l’IHEDN, c’est un spécialiste de la guerre d’Algérie, pays auquel il a consacré plus d’une centaine d’articles et communications scientifiques, ainsi que six colloques sous sa direction. Il s’intéresse aussi à l’Afghanistan, aux questions géopolitiques et militaires. Le prix du livre d’Histoire 2011 a couronné son ouvrage Afghanistan 2001-2010. Chronique d’une non-victoire annoncée (éditions Autrement).

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Dans le cadre de l’actualité algérienne, Les Jeunes IHEDN ont eu le plaisir de s’entretenir avec Jean-Charles JAUFFRET, spécialiste de la guerre d’Algérie et auteur de Guerre d’Algérie : les combattants français et leur mémoire (éditions Odile Jacob, 2016). Dans cet entretien, il nous propose une analyse de la politique intérieure et étrangère du pays dans le contexte du Hirak.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN : Le président actuel, M. TEBBOUNE, a été élu lors d’un scrutin massivement boycotté par la population. Selon vous, quelles sont les conséquences politiques et sociales du Hirak de 2019 pour la jeunesse algérienne ? 

Jean-Charles JAUFFRET : Le 22 février 2019 constitue un tournant dans l’histoire algérienne. Nous sommes dans l’Est algérien, à Kerrata puis Kenchela.  On presse la population d’assister à un meeting politique pour les élections présidentielles. Sur scène, le portrait du président Abdelaziz BOUTEFLIKA, entouré de fleurs. Les gens doivent applaudir. C’est le point de départ du Hirak, un gigantesque mouvement révolutionnaire: sur 44 millions d’Algériens, entre 20 à 22 millions sont descendus dans la rue, en criant “Ça suffit !”, “Trop c’est trop !”.

Ces jeunes n’ont pas connu la guerre d’Algérie. Ils sont nés dans les années 1990 ou 2000 et ont donc entre 20 et 30 ans. Ils ne se souviennent pas non plus des “années terribles” de 1992 à 2000, marquées par la guerre civile contre les islamistes. La rente mémorielle du FLN ne peut plus fonctionner.

Le principal motif de cette révolte ? Une demande de démocratie, de liberté, dans un pays riche, mais où la population reste pauvre. Ainsi, je dirais qu’en 1962, l’Algérie a acquis son indépendance, sa souveraineté, mais non pas sa liberté. Je cite le magnifique extrait du roman Un rêve deux rives, publié il y a quelques semaines par Nadia HENRI-MOULAÏ : “Après quatre décennies de mystification où les pillards, c’est à dire ceux qui sont à la tête de l’Algérie, ont vécu sur la rente mémorielle, l’Algérie n’est pas née sous X”. Elle est née de son peuple, par la rue. C’est une révolution douce, sans violence.

Ainsi, les étudiants, qui défilaient le mardi (le vendredi était le jour pour l’ensemble de la population), ont sorti les barbus islamistes des manifestations. Dans les grandes villes, notamment à Alger, les jeunes nettoyaient les rues : il n’y avait aucun détritus. On peut citer aussi cette voiture qui appartenait à un chef d’entreprise, que des imbéciles ont incendiée durant le mois de mai. Les gens se sont cotisés pour racheter une voiture neuve. C’est là faire preuve d’un civisme extraordinaire. Il y a eu très peu d’exemples dans le monde d’une telle révolution.

Abdelaziz BOUTEFLIKA, dictateur depuis 20 ans, a alors été renversé par le chef d’état-major des armées, le général Ahmed GAID SALAH. On a alors pensé que l’Algérie pouvait évoluer vers ce que réclament ces jeunes : l’ouverture, la liberté. Ce n’est manifestement pas le cas. Pourquoi ? Parce que les caciques sont encore en place, avec une lutte de clans entre le FLN et le RND (parti présidentiel : rassemblement pour le renouveau national démocratique). 

Mais surtout l’armée a réagi. Le président Abdelmadjid TEBBOUNE ne dirige pas l’Algérie. Le véritable maître est l’actuel CEMA de l’armée nationale populaire, le général Saïd CHENGRIHA. 

Si bien qu’avant le Covid, les Algériens ont repris les manifestations, de façon continue et pacifique, le mardi et le vendredi. Ainsi, le président Abdelmadjid TEBBOUNE s’est retrouvé élu avec une majorité très faible qui ne représente même pas 17% du véritable électorat.

Avec le Covid, la dictature a repris du poil de la bête. Les jeunes ont aussi été déçus. Le président Abdelmadjid TEBBOUNE, dans le fond, un honnête homme, a essayé de nommer quelques “hommes nouveaux”. L’un des principaux pillards de l’Algérie a été mis en prison. Saïd BOUTEFLIKA, frère de l’ancien président, a été condamné à 2 ans de prison et il y a d’autres inculpés : deux anciens Premiers ministres Ahmed OUYAHIA et Abdelmalek SELLAL et le président de la Sonatrach. Mais on n’a pas purgé ce que les Algériens appellent “le Système”, soit près de 200 000 personnes, avec, à l’intérieur, le “Makhzen”, c’est-à-dire la garde rapprochée de tous les corrompus qui ont entouré la présidence et la direction de l’armée.

Un chiffre, datant d’avril 2021, a été publié par El Watan, journal francophone aujourd’hui purement et simplement menacé de disparition. Il donne une idée de ce que représente la corruption en Algérie : entre 1999 et 2019 (les 20 ans au pouvoir du président Abdelaziz BOUTEFLIKA), les revenus du pétrole ont permis entre 980 millions et un milliard de dollars de recettes directement dans la poche des caciques du pouvoir. Soit la somme colossale dépensée en 20 ans par les Américains en Afghanistan. Le Hirak vient de là : quel est le résultat pour les Algériens ? Qu’ont-ils vu ? Quelques ronds-points fleuris à Alger, une légère amélioration du niveau de vie. Mais surtout 15% de chômeurs. 95% de ce que les Algériens consomment vient de l’étranger. L’économie n’est pas diversifiée. Les groupes étrangers (comme le coréen Hyundai) préfèrent s’installer au Maroc. Le pays reste dans une situation économique de pénuries chroniques : actuellement, le prix des produits de première nécessité augmente. 

Le mouvement du Hirak exprime donc un mouvement de rejet de l’ensemble de la classe politique. Actuellement, qui donc est le Premier ministre algérien ? Le général Saïd CHENGRIHA a nommé quelqu’un de transparent : Aïmene BENABDERRAHMANE, un ancien banquier, brièvement ministre des Finances lors de la transition entre les présidents Abdelaziz BOUTEFLIKA et Abdelmadjid TEBBOUNE.

Qu’a-t-il pris comme décision depuis qu’il est au pouvoir fin juin ? Rien.  Tout dépend du général, qui dicte sa conduite au président Abdelmadjid TEBBOUNE. Et c’est bien là le drame. Actuellement, un clan de l’armée tient l’Algérie, de manière totalement obscure. Les conséquences pour le Hirak sont dramatiques puisque ces manifestations sont interdites. Le président Abdelmadjid TEBBOUNE a bien essayé de libérer quelques prisonniers, avec une amnistie pour certains meneurs. Mais depuis deux mois, on note un retour de bâton. D’après Human Rights Watch, 223 membres du Hirak et journalistes restent sous les verrous, dans des conditions indignes, voire de la torture.

Il existe un nouveau “délit de presse” : toute opinion émise sur Internet peut vous conduire en prison. Des journaux ont quasiment disparu : Le Matin n’existe plus que sur Internet. L’autre journal d’opposition va bientôt fermer, avec la moitié de ses journalistes emprisonnés, tandis qu’El Watan reste en sursis. 

Concernant le Hirak, je terminerai en évoquant la désespérance. On a vu réapparaître le phénomène des “Harraga” (ce qui signifie les “brûleurs”). Ces jeunes brûlent leurs papiers avant de prendre la mer vers l’Espagne ou les Baléares. Le prix du transport s’élève à environ 4 500-5 000€. Ils furent 1 500 dans les 15 derniers jours de septembre, dont 50 noyés. Je suis très inquiet pour la situation intérieure.

L.J.I. : Homme fort du pays, le Général Saïd CHENGRIHA s’est rendu à plusieurs reprises en Russie. Quels sont les alliés internationaux du régime algérien ?

J.C.J. : La Russie, et ce, depuis l’ex-URSS. En 1967, dès que nous avons évacué la base navale de Mers-El-Kebir et la base aérienne attenante, des facilités ont immédiatement été accordées à la marine soviétique. Cela a été très rapide.

L’actuel général, assez âgé puisqu’il a 76 ans, a été formé à Saint-Cyr. Mais la quasi-totalité des officiers supérieurs ont reçu un enseignement russe, en Russie.

La part des “Russes” est très importante. L’armée algérienne, remarquable, est la deuxième d’Afrique du Nord après celle de l’Egypte. Elle est superbement équipée. Notamment parce que les Algériens ont développé une véritable industrie de recyclage. En avril 2017, dans la région des Aurès, j’ai vu voler des hélicoptères lourds Mi-24.  Or, ce sont des engins datant des années 1970-80 ! Ils ont été remis à neuf par une entreprise d’Etat, à la fois installée en Afrique du Sud et en Algérie. 

Ainsi, malgré le secret qui l’entoure, on sait que l’arme blindée des Algériens est très impressionnante. Ils possèdent des divisions blindées (là où nous ne possédons que des brigades). Ils auraient environ 600 T-90, dernier modèle, de quoi tenir la dragée haute aux chars Abrams américains et peut-être même aux Leclercs français. De plus, ils ont modernisé leurs T-72. Soit 1 200 ou 1 100 chars en état de fonctionner. Pour l’aviation, c’est pareil : Il y a aussi des MiG-29, qui datent un peu, des Sukhoi. C’est une armée sur le pied de guerre, bien commandée. Elle compte environ 130 000 hommes, dont la moitié sont encore des appelés. 

On oublie souvent qu’il y a deux corps distincts :

  • La garde présidentielle, 5 000 hommes ;
  • L’élite de l’armée, les 30 000 hommes des Forces spéciales.

L’Algérie, dans les années 1970-80 était dans la lignée de Ahmed BEN BELLA, orientée “Tiers Monde”. L’Algérie faisait partie du groupe des 77 : les pays africains et anciennement colonisés, à raison, devaient retrouver leur fierté et jouer le rôle d’intermédiaire. Rôle joué par l’Algérie en 1979, à propos de l’Iran et des otages américains.

Petit à petit, l’Algérie s’est refermée, notamment à partir de 2011. La dictature d’Abdelaziz BOUTEFLIKA s’est claquemurée en renonçant à l’Union du Maghreb arabe. Depuis les années 2010, et c’est flagrant en 2021, l’Algérie ne veut rien voir, rien entendre du monde extérieur. C’est un pays isolé exactement comme l’Albanie du dictateur Enver HOXHA.

Pour faire passer la pilule de cette déconfiture sociale, de cet endettement (malgré le pétrole à 85$ le baril), on désigne les étrangers comme responsables. C’est un “complot”, qui serait ourdi d’abord par la France et ensuite par le Maroc, qui a maintenant des liens avec Israël. 

En même temps, le régime s’inquiète des évolutions au Mali et en Libye. Il se tourne donc vers ses alliés traditionnels, les Russes, présents en Libye. Des contacts sont établis avec les responsables du coup d’Etat au Mali pour l’envoi de mercenaires Wagner.

L’isolement s’est encore accru quand le président Abdelmadjid TEBBOUNE, sur ordre du général Saïd CHENGRIHA, a interdit le survol du pays par les avions français. 

Deux autres clients se sont manifestés, sur le plan notamment économique :

  • La Chine, qui construit des routes et des barres d’immeubles infâmes qui défigurent villes et paysages ;
  • La Turquie, qui vient de vendre à l’Algérie des drones armés.

L’Algérie est un pays surarmé : le budget de l’armée représente une somme colossale, près d’un quart de celui de l’Etat (1er poste budgétaire). Elle regarde plutôt vers l’Est, l’Ouest et le Sud. 

Le terrorisme concerne l’Algérie à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. Ainsi, en 2014, ils se sont inquiétés que les énormes arsenaux laissés par Mouammar KADHAFI puissent tomber dans les mains de groupes terroristes. En mai de cette année-là, une gigantesque opération a lieu dans toute la zone frontalière entre l’Algérie, la Tunisie (avec l’accord du gouvernement) et la Libye. Les Algériens ont engagé au sol 3 500 hommes des FS, 1 500 hommes des forces logistiques. Les Français ont engagé des Mirage 2000 de N’Djamena. Les Américains sont intervenus avec des drones et des satellites pour collecter les renseignements.

Il y a eu de la casse, puisque la presse a eu l’autorisation de dire qu’il y avait eu “des manœuvres » durant lesquelles quelques soldats avaient péri. Pour la toute première fois, l’Algérie est sortie de ses frontières. 

Conséquence majeure, la Constitution modifiée de septembre 2020, articles 31 à 91, autorise maintenant la sortie des forces armées algériennes hors du territoire national pour deux cas : 

  • Le maintien de la paix, soit une raison très extensible, qui peut s’appliquer jusqu’au Mali ;
  • Une décision du président algérien d’intervenir contre X. Cette décision n’a pas besoin d’être expliquée publiquement. Les chambres hautes et basses (liées au pouvoir) doivent être informées et donner leur approbation aux 2/3.

Pour l’instant, les Algériens n’ont pas intérêt à intervenir au Mali, puisque la France y reste impliquée aux côtés de partenaires étatiques africains et européens (force Takuba). 

Avec le Maroc, c’est une vieille affaire. Les Algériens soutiennent les Sahraouis dans l’espoir que l’ex-Sahara occidental devienne indépendant et qu’il offre à son protecteur un passage vers l’océan Atlantique. Les Marocains, eux, empêchent tout référendum et répondent en soutenant le mouvement indépendantiste berbère en Kabylie. Si le ton continue de monter, les Marocains aussi étant susceptibles, on peut craindre un incident de frontière, similaire à la “guerre des sables” déjà vécue lors de l’indépendance algérienne. Pendant quelques jours ou quelques semaines, une guerre entre les deux pays est possible. Autre signal inquiétant, les Algériens ont fermé l’un de leurs gazoducs qui allait vers Gibraltar en passant par le Maroc.

L.J.I. : La rupture complète des relations diplomatiques (depuis le 24 août 2021, sur l’initiative d’Alger) avec son voisin marocain va-t-elle se prolonger ou un apaisement est-il possible ?

J.C.J. : Le Maroc est l’ennemi alors qu’il devrait être l’ami ! En 1994, il y a eu cet immense espoir de réunion du Maghreb arabe, les Marocains se sont fortement engagés dans cette direction. 

En termes énergétiques, le Maroc, qui par ailleurs n’a pas une goutte de pétrole, vend du courant électrique aux Espagnols, notamment grâce à Noor (“Lumière”), la plus grande centrale solaire d’Afrique, située près de Ouarzazate, dans le sud du pays. C’est un pays dont la réussite vexe les Algériens. Ainsi, pendant la Coupe d’Afrique des Nations, l’équipe nationale algérienne s’est plaint de l’état déplorable de la pelouse dans le stade principal d’Alger. Eh bien, les autres matchs de la compétition – qui devaient avoir lieu en Algérie -, auront lieu au Maroc, dont les stades possèdent des pelouses impeccables. Ce sont apparemment des détails, mais ces choses peu amènes s’accumulent entre Algériens et Marocains. Pourtant, ces deux pays magnifiques ont tout pour s’entendre ! Imaginez donc que l’Union du Maghreb arabe ait pu avoir lieu, cela donnerait quelque chose de remarquable à l’échelle de la rive sud de la Méditerranée.

L.J.I. : Comment analysez-vous la crise diplomatique actuelle entre la France et l’Algérie ?

J.C.J. : Elle a été suscitée par une grande déception du président. Cela relève un côté anecdotique mais tout de même. Cet été, alors que la Provence connaît de grands incendies dans les massifs des Maures, la France envoie des Canadairs en Crète, mais aussi pour aider le Péloponnèse en flamme. Nous envoyons des avions au Portugal, et en gardons deux en Corse, qui brûle aussi. 

De violents incendies se déclarent en Algérie, notamment en Kabylie. Or, la Sécurité civile algérienne n’a aucun moyen. Le président de la République française prend donc la décision d’envoyer deux avions Canadairs. Mais la presse algérienne, sur ordre, a traité le sujet comme si c’était l’Union européenne et non la France, qui apportait de l’aide. Chaque geste positif est attribué à l’UE, jamais à la France.

De même, concernant le rapport de Benjamin STORA sorti en janvier 2021. C’est une analyse sereine de ce qu’il faut faire pour se tendre la main et vivre une histoire commune. Les historiens réfutent catégoriquement le terme religieux de “repentance”. Les hommes politiques, dans les deux camps, devront prendre un jour leur responsabilité. 

Le problème de l’Algérie, c’est son histoire officielle.

Nous, historiens français, menons des travaux communs avec des historiens algériens non-officiels, qui ne sont pas reconnus par leur gouvernement. Le rapport Stora vise à permettre aux jeunes de ces deux pays à regarder l’histoire passée, bien qu’un grand travail d’historiens reste à faire en Algérie, notamment parce que les archives sont encore en grande partie verrouillées. Une fois que nous, historiens, par un travail commun, auront enfin curé la plaie, regardons vers l’avenir ! Voilà le fondement. 

Pour illustrer mon propos, voilà l’histoire que m’a raconté un ancien élève, revu il y a peu. Il n’a pas encore 30 ans et me parlait des coupures d’eau. D’un coup, il me confie : “en 1962, à Abu-Dhabi, il n’y a pas un docteur, la moitié des enfants qui naissent meurent, c’est la misère. En 2021, Abu Dhabi et les Emirats envoient un satellite de télécommunication dans l’espace. C’est un pays richissime d’environ 7 millions d’habitants. Ils ont diversifié leur économie et leur production d’énergie, maintenant ils nous vendent des légumes, un tourisme de luxe ! En 1962, à l’indépendance, notre Algérie avait tout, des ports, des aéroports, des routes, des chemins de fer, une industrie. D’un côté on a un désert, sans rien, et de l’autre, l’Algérie, un pays qui pourrait être aussi riche que les Emirats Arabes Unis, mais qui a été pillé par sa classe politique”.

Voici un autre chiffre sur la corruption, qui m’a demandé une longue enquête. El Watan a révélé que près de 100 milliards de dollars ont été pillés sous l’ère BOUTEFLIKA, par le phénomène des surfacturations. Ainsi, en 2014, Sofitel décide d’investir en Algérie et de construire une soixantaine d’hôtels. Ils n’en ont fait qu’un. Pourquoi ? Il y avait tellement de dessous de table que Sofitel a renoncé. De même, Peugeot devait créer quatre usines, ils n’en ont fait qu’une petite. Renault est en train de suspendre sa production à Oran. Et je parle uniquement de l’argent tiré des surfacturations. Concernant le détournement sur les hydrocarbures, je ne peux pas le chiffrer avec certitude.

Par comparaison, les Afghans sont des amateurs. Jusqu’en 2013-2014, l’entourage du président Hamid KARZAÏ a détourné entre 10 à 12 milliards. Il n’y a que le système libanais qui batte les Algériens.

L.J.I. : Quel rôle l’Algérie souhaite-t-elle jouer au Sahara occidental et dans la bande sahélo-saharienne ? Et à l’échelle du continent africain ?

J.C.J. : Actuellement c’est une puissance inquiète parce que le régime est menacé. Il fait face à la montée d’un ras-le-bol général. Cela va-t-il déboucher sur des violences ? Je le redoute. C’est un pays fondamentalement instable.

L’Algérie se perçoit comme une sorte de gendarme contre le Maroc et garde un droit de regard sur la Libye. La Tunisie risque de devenir une sorte de satellite du régime algérien. L’Algérie s’inquiète sur deux points :

  • Au Mali, une révolution de rue qui donnerait le pouvoir aux islamistes, sachant que le gouvernement militaire à Bamako négocie actuellement avec les islamistes. Cela pourrait conduire l’Algérie à intervenir ;
  • Il y a aussi cette volonté du système au pouvoir en Algérie de toujours apparaître comme des victimes. Alors même qu’ils tiennent le peuple algérien dans les fers. Cela conduit à une grande incertitude pour la géopolitique de ce pays. Peut-être le Hirak pourra-t-il reprendre et conduire à un vrai changement politique ? C’est mon espoir, qu’un jour l’Algérie devienne une démocratie.

L.J.I. : Quel sera votre prochain ouvrage ?

J.C.J. : J’apporterai plusieurs contributions à des ouvrages Franco-Algériens, qui auront probablement un certain retentissement.

L.J.I. : Auriez-vous des conseils de lecture pour les Jeunes IHEDN ? 

J.C.J. : Il y a ce superbe roman Un rêve, deux rives, de Nadia HENRI-MOULAÏ. Elle montre le drame des Franco-Algériens, les raisons pour lesquelles l’Algérie représente à la fois une sorte d’Eden et un repoussoir pour ces jeunes de 20/30 ans. 

Bien sûr, le rapport “Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie” de Benjamin STORA, ou son abrégé. Vous comprendrez pourquoi l’Algérie ne peut pas accepter un travail qui remet en cause l’hyper commémoration du premier novembre, pour ainsi cacher que le pays a été mis à sac par ces rentiers mémoriels d’une guerre sordide, qui est aussi une guerre civile entre Algériens. Vous comprendrez pourquoi la France est amenée à reconnaître un certain nombre d’horreurs commises. Mais tout ce travail, cette générosité, est à sens unique.

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