[INTERVIEW] de Quentin Müller | Reporter indépendant

Propos recueillis par le Comité Moyen orient et Monde arabe – Le 12 février 2022

Reporter indépendant, Quentin Müller a notamment travaillé en Afghanistan. De cette expérience marquante, il a tiré un ouvrage, coécrit avec Brice Andlauer, Tarjuman. Enquête sur une trahison française (Bayard, 2019) et la bande dessinée Traducteurs afghans, une trahison française (avec le dessinateur Pierre Thyss, chez Boîte à bulles, 2020). Avant l’évacuation américaine, ces livres ont eu un fort impact, en remettant ces hommes et leurs familles sur le devant de la scène politico-médiatique française. Arpentant maintenant la péninsule arabique, Quentin Müller a passé trois mois et demi dans les zones gouvernementales du Yémen.

Dans le cadre de l’actualité yéménite, Les Jeunes IHEDN ont eu le plaisir de s’entretenir avec Quentin MÜLLER, reporter indépendant et spécialisé sur la péninsule arabique s’étant rendu récemment au Yémen. En effet, depuis sept ans, la guerre s’y est enlisée et la famine menace 24 millions de personnes. De début janvier à la fin du mois de février 2022, toutes les nuits, la capitale Sana’a, contrôlée par les rebelles houthis, a été la cible de bombardements saoudiens. Celui du 20 janvier a notamment été conduit en représailles après une attaque rebelle ciblant une zone industrielle des Émirats arabes unis.

Dans cet entretien, il nous livre une analyse de la politique intérieure du pays. S’y superposent, sur fond de conflit politique, confrontations locales et rivalités géopolitiques régionales, non seulement entre les rebelles houthis et le gouvernement , mais aussi l’Arabie saoudite et l’Iran.

Les Jeunes IHEDN – Pouvez-vous rappeler à nos adhérents les raisons du conflit au Yémen ? Quels rôles y tiennent l’Iran et l’Arabie Saoudite ?

Quentin Müller : Tout d’abord, attention, parler de famine en ce moment au Yémen constitue un abus de langage. On peut le penser, car le pays reste très fermé, peu couvert par la presse internationale : lors de mon passage sur place, j’étais le seul journaliste étranger au Yémen. Il s’agit du pays le plus pauvre du monde arabe, il produit peu et doit importer sa nourriture. Selon Médecins sans frontières, avant même le conflit, beaucoup d’enfants souffraient de malnutrition, les gens ne mangeaient pas à leur faim et ne pouvaient accéder aux structures médicales. Cela favorise les maladies. Le risque de famine existe dans ce pays de 30 millions d’habitants, dont beaucoup sont déplacés.

Le conflit principal oppose les rebelles Houthis (ou “houthistes”) au gouvernement. Ce mouvement culturel, politique et social apparaît dans le Yémen du Nord durant les années 1990. Il émerge militairement dans les années 2000, en s’opposant durement au gouvernement en place. Il tire son nom d’Hussein BADREDDINE AL – HOUTHI, mort en 2004, qui a bousculé la pensée zaydite (un des courants majeurs du chiisme, très présent dans le nord du Yémen) en la politisant contre l’Occident. Ces jeunes contestaient la place accordée aux anciens, la prétendue hégémonie américaine sur le gouvernement yéménite et portaient un discours antisioniste et anti-israélien très vigoureux. Initialement marginal, ce mouvement se diffuse ensuite hors du champ religieux, notamment sous l’action du gouvernement du président Ali ABDALLAH SALEH, qui s’est mis à discriminer de manière générale les zaydites, en présentant cette communauté comme un “ennemi intérieur ». Les bavures dégénèrent en conflit ouvert et six guerres civiles se succèdent depuis le début des années 2000. À noter que des salafistes et des sunnites ont rejoint le mouvement houthis dans son combat contre le gouvernement central.

En 2011, lors du “printemps arabe”, de nombreuses manifestations prennent place dans les grandes villes du pays. Elles demandent plus de droits et appellent à une diversité de la représentation politique. Toutefois, ces revendications sont récupérées par le parti Al Islah (Frères musulmans), ce qui conduit à une crise politique. Suite à cette révolution, les tractations diplomatiques des pays du Golfe démettent le président SALEH de ses fonctions. Cette transition affaiblit l’autorité du gouvernement yéménite. Les houthis en profitent pour sortir de leur fief, Saada, et diffusent des discours populistes contre la corruption du gouvernement central. Ils promeuvent un changement de régime accompagné de réformes orientées vers une meilleure redistribution des richesses et des pouvoirs publics. Ils revendiquent un rôle politique plus important pour les zaydites, marginalisés. Les houthis gagnent en popularité auprès de la jeunesse et d’un grand nombre d’habitants du nord du Yémen.

Initiative intéressante, une conférence du dialogue national est alors chargée d’écrire une nouvelle constitution yéménite : plus de 500 représentants, issus de tout le pays, houthistes inclus, se réunissent durant une année entière. L’idée est de créer une entité constituée de régions fédérales, avec six grandes régions plus autonomes que les gouvernorats existants. En effet, le Yémen est un pays abritant une multitude d’identités très affirmées (Socotra, Abyad….). L’Hadramaout, Shabwa, Marib, Mahra, possèdent des identités très particulières. La France envoie François FRISON-ROCHE pour aider les pourparlers, mais les discussions n’aboutissent pas. La nouvelle constitution sera finalement écrite à huis clos, depuis les Émirats Arabes Unis, sous la dictée de spécialistes américano-onusiens. L’absence de consensus affaiblit une nouvelle fois le gouvernement central.

En 2014, le président Abdrabbo MANSOUR HADI fait voter une loi impopulaire qui supprime les subventions sur le pétrole. Cela entraîne une forte inflation et une hausse générale du coût de la vie, dans un pays déstabilisé par la guerre contre Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), organisation terroriste très présente dans le sud du pays. Les Houthis profitent de la situation catastrophique, quittent leurs montagnes et tentent un coup d’État. Ils bénéficient non seulement des divisions internes de l’armée yéménite, qui n’arrive pas à les repousser, mais aussi de leur alliance avec l’ancien président SALEH auquel une partie de l’armée nationale est restée fidèle. Depuis, les rebelles occupent le nord du pays de manière pérenne. 

Ceux-ci profitent du maillage territorial du parti majoritaire depuis les années 1990 dont Ali ABDALLAH SALEH se trouve être le président depuis 1995 : le Congrès Général du Peuple (CGP). Ce parti possède une grande emprise sur le pays, avec un représentant dans chaque village, chaque district. Ce maillage politico-sécuritaire permet une connaissance très fine du territoire et de la population. Début 2017, les Houthis infiltrent le CGP. SALEH essaie de se retourner contre ses alliés, mais finit assassiné fin 2017. C’est la fin d’un “co-règne” entre les Houthis et le CPG et l’on assiste à un basculement, avec des arrestations massives d’opposants, sur la base des informations collectées les années précédentes. Depuis, l’administration houthiste verrouille le nord du pays.

Dans le sud, le coup d’État est tellement rapide que de violents combats durent six mois à Aden (capitale du Yémen du Sud), bien loin des bases de départ de la rébellion (aucun relais des Houthis). C’est seulement en 2015, avec l’intervention de la coalition arabe, composée de neuf pays emmenés par l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, que les Houthis commencent à être repoussés.

À l’Est, le Yémen est désertique, peu peuplé et ne dispose que de quelques ressources en énergie fossile (pétrole). Aden voit donc converger un ensemble d’acteurs qui ont pour intérêt commun de repousser les forces houthis plus au nord (vers Al-Daela). Des combats intenses ont lieu à Hodeida dans le nord-ouest. Les Houthis ont été repoussés du sud, tout en sachant qu’ils avaient réussi à conquérir certains territoires de la région administrative de Shabwa. Il s’en est fallu de peu pour que les Houthis n’envahissent la totalité du territoire yéménite. Ils en avaient les capacités si la coalition n’était pas intervenue.  

Rappelons que des engagements armés avaient déjà opposé l’Arabie Saoudite aux Houthis, sur demande du gouvernement yéménite, au début des années 2000. En effet, les rebelles franchissaient la frontière et se déplaçaient côté saoudien pour revenir ensuite attaquer les troupes gouvernementales. Cela avait donné lieu à des tensions frontalières.

En Arabie Saoudite, les gains territoriaux houthis ont pu susciter la crainte de la formation d’un proto-état proche du régime iranien voisin : ce dernier pourrait ensuite s’en servir pour déstabiliser le royaume. Or, ce n’était pas le cas initialement. En revanche, suite à l’intervention saoudienne, on observe un rapprochement entre l’Iran et les Houthis. Cette aide, face à un même ennemi, prend plusieurs formes : des conseils, de la logistique…

 

LJI – Vous étiez sur place récemment : comment la population civile (sur)vit-elle pendant cette crise politique et humanitaire ?

QM : Je me souviens de Marib, en août 2021. Il s’agit de la dernière ville tenue par le gouvernement central. Le dernier bastion où se concentrent les combats. Plus d’un million et demi de déplacés, venus de toutes les régions, se rassemblent dans ce gouvernorat désertique. Avant le conflit, cette ville ne comptait que deux rues principales. Sa population s’élève actuellement à près de 2,8 millions de personnes. Ces gens fuient la répression des Houthis, les combats.  Des milliers de familles s’entassent dans de gigantesques camps de déplacés, des bidonvilles constitués de tentes récupérées çà et là.

Dans ces camps, on constate une situation humanitaire catastrophique. Les gens habitent aux abords de la ville. Le tissu urbain lui-même a profondément évolué du fait de cet afflux de déplacés. Or, Marib manquait déjà d’infrastructures et des services publics adéquats. L’ampleur et la rapidité du phénomène ont accru les déséquilibres auxquels cette ville fait face. Evidemment, les camps visités ne sont toujours pas reliés à l’eau courante ou à l’électricité. 

L’administration urbaine essaye tant bien que mal de fournir des services publics minimaux, mais les problèmes sanitaires restent catastrophiques. Ainsi, j’ai visité un camp situé dans un musée abandonné. OXFAM y intervient afin de récupérer les eaux usées car personne d’autre ne le fait. Vous imaginez l’odeur nauséabonde en plein été.

En outre, beaucoup d’enfants yéménites (plus de deux millions, sur une population de 30) sont déscolarisés depuis 2014 ou 2015. Adultes comme enfants, parfois blessés ou handicapés, restent marqués par les images de combats, les séquelles psychologiques. Ils ne bénéficient d’aucune aide dédiée. L’absence d’expertise médicale à Marib entraîne souvent une aggravation des pathologies. Les gens ne mangent pas tous les jours, ils partagent leur nourriture avec les enfants, les voisins. Seule une forme de solidarité familiale et tribale permet la survie. 

À Aden, la ville est défigurée par six mois de violents combats urbains. Ne disposant pas de puits pétroliers, elle ne possède pas les ressources disponibles pour investir dans les infrastructures. Imaginez une ville construite dans les années 1970, surpeuplée avant même le conflit, où les déplacés qui ont fui les combats du Nord viennent s’entasser alors que rien n’est prêt pour les accueillir. La mendicité et le travail des enfants sont extrêmement développés. 

Les ONG tiennent le pays à bout de bras, elles effectuent le travail à la place du gouvernement central. En effet, ce dernier ne paie plus ses fonctionnaires que de manière irrégulière, et ce, depuis plusieurs années. L’aide internationale, les dons et la nourriture arrivent par l’aéroport de Sana’a. De nombreuses ONG interviennent : MSF, le Conseil Norvégien pour les Réfugiés, Oxfam… L’UNESCO travaille à la rénovation des habitations et à la protection du patrimoine mondial : ils sont très actifs surtout au Nord et disposent d’une antenne à Marib. Les politiciens locaux insistent sur la nécessité d’ouvrir plus d’antennes d’ONG, afin qu’elles délocalisent leurs activités humanitaires depuis Sana’a vers Marib. 

En outre, le Yémen est frappé par des phénomènes de sécheresse et de désertification, qui touchent les zones agricoles. Ce qui accroît les difficultés, provoque un exode rural vers les villes et donc augmente les besoins en eau potable des gens rassemblés dans les bidonvilles de Damagh ou Sana’a. Dans le nord du pays, les ressources en eau sont vitales pour l’agriculture. Élément intéressant à noter, les Yéménites se droguent beaucoup en mastiquant des feuilles de khat, notamment pour leur effet stimulant et euphorisant. Or, cette plante, originaire de la Corne de l’Afrique et omniprésente au Yémen, demande beaucoup d’eau. Et elle est parfois produite au détriment des cultures vivrières car elle assure une source de revenus quasiment garantie, tant pour l’agriculteur que le vendeur, de manière un peu similaire au pavot en Afghanistan.

LJI – Quels enseignements tirez-vous de la guerre menée par la coalition arabe ? 

QM : Difficile à dire. L’Arabie Saoudite est entrée en guerre contre les Houthis en mars 2015 quand le nouveau prince héritier Mohamed BEN SALMAN (“MBS”), a affirmé sa position. Avant, l’ancien prince héritier Mohammed BEN NAYEF portait plutôt une politique de discussion et de compromis, notamment en tissant des liens directement avec les tribus yéménites. En effet, les relations tribales entre Saoudiens et Yéménites étaient très fortes. Et n’oublions pas les investissements dans certaines régions du pays. Cette approche d’influence, ce savoir-faire, semble totalement avoir disparu lorsqu’il a été écarté du pouvoir en juin 2017.

MBS a plutôt privilégié l’engagement militaire et le conflit frontal, afin de limiter les risques de création d’un proto-état proche du régime iranien. On peut y lire une continuité avec son poste au ministère de la Défense, bien qu’il n’ait pas été très influent au Yémen avant d’écarter BEN NAYEF. Lors de la purge de 2017, de nombreuses figures incarcérées au Ritz-Carlton étaient des Saoudiens qui possédaient de fortes relations politiques, tribales, sans oublier les investissements économiques clientélistes, avec le Yémen. Cette connaissance semble avoir disparue.

Avec cette intervention militaire, MBS a sauvé le gouvernement central yéménite et empêché sa chute. Mais à quel prix ? On ne compte plus les victimes civiles. Le fossé entre ces peuples voisins s’amplifie. La conduite des opérations militaires a fortement marqué l’opinion internationale. De même, cela a plutôt desservi MBS, en impactant négativement sa crédibilité régionale et internationale.

Au fil des années, on a aussi assisté à une brouille diplomatique entre les deux piliers de la coalition arabe, l’Arabie Saoudite et les Emirats. En effet, les E.A.U suivent leur propre calendrier politique. Ils visent plutôt à gagner en influence au Sud du pays, notamment dans les ports stratégiques du golfe d’Aden (Moukalla, Balhaf, Aden, Socotra). A cette fin, ils ont formé et armé des miliciens, qui, en 2017, ont rejoint le CTS (Conseil de Transition du Sud, un mouvement sécessionniste qui souhaite retrouver l’indépendance du Yémen du Sud, un État qui existait jusqu’en 1990). Le soutien des E.A.U à cette initiative s’oppose frontalement aux objectifs saoudiens, qui cherchent au contraire à renforcer le gouvernement central yéménite, très affaibli et faisant face à deux ennemis : les Houthis au Nord et les sécessionnistes, au Sud. 

Ainsi, en août 2019, les sécessionnistes ont réussi à chasser le gouvernement yéménite de la ville d’Aden. Une tentative de conciliation entre le CTS et le gouvernement a conduit aux Accords de Riyad en novembre 2019, sans rien résoudre.

Nous en avons un exemple concret dans le gouvernorat de Shabwa (capitale Al-Ataq). C’est l’une des plus riches régions du pays, en pétrole et en gaz. Pour résumer, le Shabwa a été envahi par les Houthis en 2015 et un gouverneur provisoire soutenu par Oman s’est installé. Puis ceux-ci ont été repoussés : le président, Abdrabbo MANSOUR HADI, nomme un nouveau gouverneur de la province, Mohamed BEN ADYO. Son gouvernement est soutenu par l’Arabie Saoudite mais son entourage, par le Qatar. Il est opposé à des milices CTS soutenues par les E.A.U. Aujourd’hui, un nouveau gouverneur, Awadh BEN AL-WAZIR AL-AWLAKI, plus favorable aux sécessionnistes et aux E.A.U a été nommé. On le voit, chaque pays du Golfe suit son propre intérêt et soutient ses candidats. Toutes ces divisions internes profitent à l’Iran et aux Houthis.

Toutefois, cela reste avant tout une guerre civile yémenite. Il ne faut pas y plaquer la grille de lecture d’une guerre par procuration entre les deux puissances régionales, l’Arabie Saoudite et l’Iran. De même, utiliser le prisme chiites/sunnites pour analyser ce conflit serait bien trop réducteur. En effet, le zaydisme porté par les Houthis évolue profondément dans sa pratique. Il se rapproche progressivement du chiisme duodécimain, notamment dans les références aux imams Ali et Hussein. Cette “iranisation” progressive impacte les perceptions des acteurs sur place. Elle semble s’expliquer pour des raisons plus politiques que religieuses, avec une reprise de la martyrologie similaire à ce qui s’observe au Liban et en Irak : une propagande guerrière, sacrificielle. Une analyse plus fine, côté Houthis, sera nécessaire, afin de pouvoir couvrir les deux versants du conflit. 

Par ailleurs, malgré la frontière interne, j’ai observé un fort attachement à l’unicité politique du Yémen. La polarisation et cette frontière intérieure qui s’aggravent de jour en jour constituent une blessure pour beaucoup. De plus, je tiens à préciser que tout le Nord du pays n’est pas “seulement” Houthis. Au sein même du mouvement, depuis sa naissance dans les années 1990, des voies plus modérées ont été purgées en interne ou victimes des frappes ordonnées par l’Arabie Saoudite et la coalition. Récemment, à Sana’a, des exécutions publiques de civils accusés d’avoir collaboré avec l’Arabie Saoudite ont fait dix morts, dont un mineur, fusillés sans procès. Ce fut un vrai choc dans la population. Celle-ci savait que des tortures, des assassinats ont eu lieu, mais cette exécution en place publique a envoyé un signal macabre.

En outre, les belligérants recourent massivement aux enfants soldats, comme je l’évoque dans plusieurs enquêtes parues dans La Croix, en octobre 2021 : depuis 2014, si les deux tiers des enfants-soldats se battent pour la rébellion houthiste, l’autre tiers serait déployé sur le front par le gouvernement et la coalition dirigée par l’Arabie saoudite[1].

LJI – Quelles sont les caractéristiques du combat mené par les Houthis (techniques hybrides, fabrication/usage de drones « Ababil »…) ?

QM : Ces drones semblent plutôt de conception artisanale, peu sophistiquée. Certains transportent des grenades. Rappelons que les Houthis ont envahi la partie la plus riche du Yémen, faisant main basse sur la majorité du matériel militaire occidental vendu pour lutter contre Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique. Beaucoup de matériel capturé provient aussi d’Iran. Le pays est sous embargo et il y a même eu des arrestations de Français, accusés de livraisons d’armes aux Houthis.

Concernant les drones qui ont attaqué le site d’Aramco, leur puissance de frappe et leur provenance restent encore mystérieuses. Le 17 janvier, ils ont touché une zone industrielle d’Abu Dhabi, tuant notamment deux Indiens et un Pakistanais[2]. Viennent-ils du Yémen même (de Sana’a ou de Mahra, la province frontalière au sud d’Oman), du sud de l’Irak, de l’Iran, de Sana’a ? En réponse, la coalition a indiqué bombarder des installations de lancement. En tout cas, sur le front, à Marib, les drones houthis constituent la plus grande crainte des combattants.

LJI – L’EMA a annoncé sa participation à la protection de l’espace aérien émirien. Comment analysez-vous cette implication de la France auprès d’un co-belligérant ?

QM : La France protège ses clients et soutient ses alliés de la région. Les Emirats abritent une de nos bases militaires. Rappelons que notre diplomatie est bien plus liée aux contrats d’armements qu’au soutien des pourparlers de paix : sous la présidence de François HOLLANDE, la France a vendu près de 150 000 obus aux Émirats arabes unis et à l’Arabie Saoudite. De même, lors de sa dernière visite dans le Golfe, le président MACRON n’a pas visité Oman, pays clef pour les négociations de paix au Yémen qui patinent.

De plus, la France n’a pas de lien historique avec le Yémen, contrairement aux Britanniques (autrefois implantés dans le sud du pays). Certes, Total avait investi dans le port de Balhaf (sud-est du pays, gazoduc de gaz naturel liquéfié), mais cela ne justifie pas une implication dans ce conflit très complexe, où nous avons très peu de prises sur les multiples acteurs locaux, très imbriqués. Attention aussi à toute tentation interventionniste occidentale, sur des terrains qui nous échappent ensuite. Pour autant, nos ambassadeurs ont été actifs dans les discussions, notamment avec les Houthis. Selon moi, pour favoriser la désescalade, il faut encourager ces échanges avec nos alliés ainsi qu’avec Oman, tout en limitant les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite et aux Emirats.

Les Jeunes IHEDN – Quel sera votre prochain ouvrage/reportage ?

QM : Plusieurs travaux et articles sur le Yémen sont en cours. Je termine aussi l’écriture de deux livres : 

Le premier, avec Sebastian CASTELIER, sur les travailleurs immigrés des pays du Golfe (originaires d’Afrique et d’Asie). Qu’ils soient ouvriers, ingénieurs, ou domestiques, nous leur donnons la parole. Ils s’expriment sur la vie qu’ils mènent dans ces pays.

Le second sera coécrit avec Tareq OUBROU (NDLR : imam de Bordeaux). Il portera sur l’adaptation de l’islam en France : quelle spiritualité, quel rapport à Dieu, de nos jours, dans une culture occidentale ?

LJI – Auriez-vous des conseils de lecture pour les Jeunes IHEDN ?

Quentin Müller : Laurent BONNEFOY, Le Yémen, de l’Arabie heureuse à la guerre. Samy DORLIAN, La mouvance zaydite dans le Yémen contemporain, Une modernisation avortée, tiré de sa thèse intitulée La mouvance zaydite après l’unification yéménite de 1990 ou la réaffirmation politico-religieuse des perdants de l’histoire.

Pour tous ceux qui s’intéressent à ce pays, je recommande aussi les articles, rapports et analyses très fines du Sanaa Center (https://sanaacenter.org/).

[1] https://www.la-croix.com/Monde/mont-force-rejoindre-leur-armee-Yemen-enfants-soldats-envoyes-guerre-2021-10-10-1201179780, consulté le 13/02/2022

[2] Hardeep et Hardev Singh, ainsi que Mamoor Khan.

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