Le Rafale : une arme diplomatique

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[ COMPTE-RENDU ]

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le rafale : une arme diplomatique

Cette conférence intervient dans le cadre du cycle “diplomatie du Rafale” du comité Culture et Influences des Jeunes IHEDN. Elle a été montée en partenariat avec l’association Sciences Po Défense et Stratégie de l’IEP de Paris. Elle traite plus particulièrement de l’utilisation de l’appareil comme outil diplomatique par la France en revenant sur l’historique de celui-ci, sur ses atouts techniques et sur la mobilisation des services diplomatiques français pour sa promotion. La conférence s’est conclue sur un échange autour du futur avion de combat européen le SCAF et par des questions de l’auditoire à nos 3 invités.

Invités :

  • Le Général (2S) Bruno CLERMONT, ancien conseiller air du PDG de Dassault Aviation
  • L’Ingénieur Général de l’Armement Arvin BADRINATH, directeur de l’unité “Avions de Chasse et Équipements” de la DGA
  • L’Ingénieur en Chef de l’Armement Jean-Fred BEGUE, directeur du programme Rafale EAU

Les débuts difficiles du Rafale à l’export

Tout ne commence pas de la meilleure des manières pour le Rafale. Initialement prévu pour 1996, il entre finalement en service en 2004 dans la marine. C’est la combinaison de trois raisons qui expliquent l’échec initial du Rafale à l’export.

1 – Au début des années 2000, la tendance est à la déprogrammation des forces militaires : c’est la période des « dividendes de la paix » post guerre froide. Les budgets des armées du monde sont en baisse. De plus, le Rafale est surqualifié dans les guerres asymétriques qui prédominent à cette période, dans des conflits de type « guérilla ».

2 – Les exportations d’armement s’inscrivent dans un contexte de guerre économique. Les États-Unis, avec les F16 et F35 cherchent à asseoir leur domination sur le marché européen des avions de combat, aidés par un marché de défense interne autoporteur, ce qui leur permet de proposer leurs appareils à des prix concurrentiels, notamment auprès des membres de l’OTAN. La vente d’un matériel de guerre étant un acte politique plus qu’un choix technique, la France souffre d’un retard dans le domaine de l’intelligence économique. De plus, les traditionnels alliés européens sont également des concurrents dans le domaine des exportations d’armement (l’Eurofighter du consortium Royaume-Uni/Allemagne/Italie/Espagne, ou encore le Gripen suédois).

3 – Parmi les actions d’intelligence économique, les atteintes réputationnelles (le Rafale bashing) ont également joué un rôle non négligeable. En effet, Dassault Aviation souffrait à l’époque d’une mauvaise image, celle de la caricature du capitalisme dépassé, l’entreprise étant issue d’une activité familiale, souvent moquée pour des raisons ne relevant pas de ses compétences et savoir-faire.

Conception du Rafale

Le Rafale est le fruit d’une collaboration entre les armées, la DGA et les industriels. En effet, si Dassault Aviation est le maître d’œuvre sur le Rafale, il y a environ 500 entreprises qui travaillent à la conception des différentes pièces qui composent l’appareil. C’est grâce à ce tissu industriel de PME et d’entreprises, sur des technologies militaires ou duales, que la France a pu produire le Rafale.

Le Rafale a été conçu comme un avion de combat omnirôle, c’est-à-dire apte à effectuer de nombreuses missions avec un nombre restreint de versions, y compris lors d’une même sortie. Cette polyvalence fut un point dimensionnant dans la conception de l’appareil. Auparavant, un type d’avion avait une mission (ex : le Mirage 2000N en charge de la dissuasion nucléaire ne pouvait pas se protéger lui-même, entraînant une multiplication du nombre d’appareils). Il a donc fallu trouver l’optimum pour réaliser l’ensemble des missions au cours d’un même vol (reconnaissance, ravitaillement en vol, vol à basse altitude, combat aérien…). L’armement du Rafale est à la fois varié et important.

Les caractéristiques et performances techniques du Rafale sont donc le fruit de compromis trouvés entre la DGA et Dassault, en fonction des besoins et des différentes contraintes. À titre d’exemple, en vue de la navalisation de l’avion, sa longueur a été définie en fonction des ascenseurs du porte-avion Foch.

Parmi les points marquants lors de sa conception :

  • Sécurité aérienne: intégration du facteur humain dans la conception de l’avion. Lorsque le pilote se rapproche du sol, automatisation du vol et l’avion reprend la main. Le tout afin de limiter les risques de crash.
  • Maintenance: le changement du moteur est possible en quelques minutes, une performance qui a été anticipée dans la conception de l’avion et qui reste unique dans l’écosystème des avions de combat. De plus, quasiment toutes les pièces sont communes aux trois versions de l’appareil (monoplace Armée de l’air, biplace Armée de l’air et monoplace Marine nationale). Ainsi, la maintenance est plus légère, conçue de façon intégrée, avec une empreinte au sol optimisée (nombre de mécaniciens par avion réduit par rapport à ses concurrents).
  • Évolution incrémentale: l’avion a été conçu pour évoluer de façon incrémentale, chaque nouveau standard incluant le précédent, afin de constamment augmenter ses capacités.

Le Rafale, un avion combat proven

Le Rafale a participé à plusieurs engagements militaires avec l’armée française, en commençant par l’Afghanistan, dès 2004, ou encore la guerre en Libye en 2011 ou les interventions françaises au Mali. Via ses différents engagements, le Rafale a démontré sa capacité de projection, ainsi que son endurance et sa modularité : l’appareil ayant supporté les environnements extrêmes de la bande sahélienne.

Il participe également à différents exercices avec des forces alliées, notamment Red Flag en 2008 aux États-Unis. En plus d’être un appareil compétitif dans les combats aériens, reconnu comme un adversaire redoutable, son interopérabilité avec les forces aériennes alliées est démontrée lors des exercices conjoints avec Britanniques et Américains, notamment sur le plan des transferts de données de vol.

L’armée française a une force aérienne crédible aux yeux de ses partenaires. À partir de 2015 et l’arrivée des systèmes S400 anti-aériens russes en Syrie, la coalition menée par les États-Unis choisit de restreindre les opérations aux seuls aux appareils américains et français (respectivement F22 et Rafales), mettant de côté les Eurofighters britanniques, preuve supplémentaire du respect des capacités des aéronefs tricolores.

Grâce à ces démonstrations, en OPEX ou en exercices, le Rafale gagne en attractivité. La mission de projection longue distance Pégase, menée en 2018 par l’armée de l’air, démontre jusque dans le théâtre Indopacifique les capacités du Rafale, notamment sur le plan du ravitaillement en vol. L’armée française y gagne encore en crédibilité aux yeux de ses partenaires.

Le contexte géopolitique a bénéficié au Rafale

En 2011, lors des printemps arabes, le président égyptien Hosni MOUBARAK est destitué sous la pression populaire, avec la bénédiction des États-Unis, l’un des principaux alliés du régime de l’époque. Le Caire cherche alors à disposer de capacités militaires propres, et se tourne vers la France, qui est vu comme un pays crédible sur le plan militaire tout en étant « non aligné ». L’Égypte devient alors le premier pays à se procurer le Rafale, ouvrant la voie à d’autres pays acheteurs.

À partir du début des années 2010, le réarmement du monde, et en particulier du Moyen-Orient est important. Les budgets de défense augmentent et les pays de la région se tournent notamment vers la France, moins contraignante que les États-Unis et leur réglementation sur le trafic d’armes au niveau international (en anglais « International Traffic in Arms Regulations, ITAR »). 

De plus, Dassault est déjà connu dans ces pays, car plusieurs d’entre eux ont acheté des Mirages 2000, ou des Mirage III et V avant ça. Parmi les pays détenteurs de Mirages 2000, il faut compter en plus de la France ; le Brésil, le Pérou, l’Inde, les Émirats Arabes Unis (EAU), l’Indonésie, le Qatar, la Grèce et Taiwan. Le Pakistan quant à lui utilise encore des Mirage V, qu’il a modernisés avec l’aide de Dassault Aviation. L’industriel démontrant une fois de plus qu’il était attentif à la satisfaction client, et capable de faire évoluer ses avions.

Les exportations d’armement, une affaire de diplomatie

Les exportations d’armement de la France sont décidées par la CIEEMG (Commission Intergouvernementale pour l’Étude des Exportations de Matériel de Guerre), qui regroupe le ministère des Armées (DGA, DGRIS, États-Majors), le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et le ministère de l’Économie et des Finances. Le tout sous l’égide du Premier Ministre, via le Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN). Il faut également souligner le rôle des ambassades, canaux de communication officiels entre les pays, à travers les attachés de défense et attachés de défense adjoint armement. Enfin, les industriels disposent également de leurs propres réseaux dans la prospection et l’accompagnement commercial.

Les exportations d’armement constituent donc un travail d’équipe, regroupant des acteurs aux intérêts variés, qu’il faut faire converger pour le succès d’une vente à l’export. L’État est un vrai soutien des industriels, doté de sa propre stratégie.

En effet, l’exportation relève d’un besoin d’équilibrer la balance commerciale ; il faut vendre pour faire tourner l’industrie de défense française et garder des industriels compétents, la demande nationale ne suffisant pas à supporter les coûts de R&D de systèmes d’armes complexes. Cependant, chaque vente du Rafale entraîne la création d’un partenariat stratégique, avec un engagement politico-militaire qui s’inscrit dans la durée, avec des formateurs, de la maintenance et l’interopérabilité des forces aériennes.

Sur le plan diplomatique, la France a utilisé le Rafale pour renforcer la solidarité européenne, notamment lors des tensions entre la Grèce et la Turquie. En envoyant des Rafales patrouiller en mer Égée, mais également en prélevant des Rafales de l’Armée de l’air afin de les livrer plus rapidement à la Grèce, évitant ainsi les 36 mois d’attente pour la livraison d’avions neufs. Cela souligne le rôle du Rafale dans la diplomatie française pour la gestion de crise, mais met également en exergue la lenteur des chaînes de production de Dassault Aviation, qui peine à produire assez pour satisfaire la demande croissante, pénalisant l’Armée de l’air française qui voit ses appareils prélevés pour les besoins de l’export.

Un exemple de succès, le « megacontrat » avec les EAU et le standard F4

La France a bâti un lien de confiance avec les Émirats Arabes Unis, à l’image de l’ouverture du Louvre d’Abu Dhabi. De plus, la diplomatie de Paris est perçue comme plus stable et transparente que celle de Washington, qui tend à dépendre de la présidence en place. Ainsi, cette stabilité est appréciée des partenaires de la France, qui voit dans le pays une alternative crédible techniquement et diplomatiquement aux États-Unis, permettant de rester autonome vis-à-vis de Washington. L’armée de l’air émirati est actuellement constituée d’environ 50% de Mirage 2000 et 50% de F16. La France, sans être exclusive, est donc un partenaire complémentaire idéal.

En décembre 2021, la DGA signe son plus gros contrat d’armement avec les EAU : la vente de 80 Rafales pour près de 15 milliards d’euros. Que ce soit en termes de nombre d’appareil ou de montant, ce contrat est qualifié de « mégacontrat », avec en plus la particularité qu’il s’agit de la première fois qu’un pays achète un avion qui n’est pas encore qualifié. En effet, le contrat porte sur des Rafales au standard F4, encore en cours de développement. Actuellement au standard F3R, l’amélioration continue du Rafale a participé à séduire les EAU, qui rejoignent ainsi un projet qui avance, permettant à Dassault Aviation de remplir son carnet de commande et de continuer plus sereinement à développer son appareil dans la logique incrémentale évoquée précédemment.

Les 4 piliers du Rafale F4 :

  • Armement (nouveaux armements, notamment lourds, mica : nouvelle génération de air-air)
  • Maniabilité
  • Connectivité
  • Durabilité

Avec le standard F4, le Rafale fait son premier pas dans le combat collaboratif. Grâce à ce méga contrat, les commandes étrangères du Rafale se portent à 220 appareils, via 7 pays, dépassant la commande française de 190 appareils.

Le SCAF, futur des forces aériennes françaises

Le SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) futur avion de combat de 6ème génération, à la fois furtif et capable d’intégrer un « combat cloud », de l’IA et de se coordonner avec des drones notamment, doit être développé par la France, l’Allemagne et l’Espagne. Le succès du Rafale a positionné la France comme leader en Europe, et Dassault Aviation a été désigné « best athlete », soit chef de file industriel du projet SCAF.

Il existe cependant un risque sur la souveraineté en matière de défense. En effet, l’exemple de l’Eurofighter Typhoon, développé conjointement par quatre pays (Royaume-Uni, Italie, Allemagne, Espagne), a pénalisé les industries de ces pays, incapables désormais de développer seuls un avion de combat. Les industriels allemands, via le SCAF, vont récupérer du partage industriel de Dassault Aviation, alors que les forces aériennes des différents pays ne sont pas d’accord sur le cahier des charges de l’appareil, du fait d’usages différents. En effet, l’Allemagne ne dispose pas de porte-avion, n’est pas une puissance nucléaire et, pour des raisons politiques, n’a pas les mêmes engagements sur des théâtres extérieurs d’opérations que la France.

L’objectif principal du SCAF est de répondre aux besoins des forces, pour leur permettre de faire face à la menace de demain. Le coût d’un chasseur de 6ème génération est énorme, et les investissements sont importants. Si le Rafale a atteint son point d’équilibre (50/50, moitié pour la France, moitié à l’export), il ne s’est initialement pas vendu, faisant porter tout le point du développement à la seule armée française. La France n’aurait pas les moyens financiers de supporter seule le développement du SCAF. À l’heure actuelle, le ministère des Armées considère l’approche multi-pays comme la seule soutenable économiquement, incluant en outre un cadre politique permettant de consolider la relation France-Allemagne-Espagne. En effet, la construction et la mise en service d’un avion de combat commun constituerait un signal politique fort : le succès de la coopération France-Allemagne-Espagne pour le développement du Tigre en est un bon exemple. Toutefois, soucieuse de garantir la souveraineté française en matière de défense, la DGA reste vigilante et s’attache à identifier d’éventuelles lignes rouges à ne pas franchir.

Lancé en 2017, le projet du SCAF s’enlise, pour des raisons avant tout politiques, et des différends entre industriels sur le partage technologique. Pour le moment, les investissements sont bénéfiques pour l’ensemble des parties prenantes, même si le projet pourrait évoluer au cours des prochaines années.

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