Mois des mémoires : Entretien avec un ancien combattant

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[ INTERVIEW ]

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MOIS DES MÉMOIRES : Entretien avec un ancien combattant

Propos recueillis par Ugo Troin, membre de la délégation Auvergne-Rhône-Alpes

À propos de l'invité

Paul Sinibaldi

Trésorier de l’association des Anciens Combattants d’Aydat depuis 2008, le capitaine Sinibaldi de l’arme des Transmissions, âgé aujourd’hui de 87 ans, a eu une carrière militaire puis associative extrêmement riche. Engagé volontaire à l’École Militaire Annexe des Transmissions d’Afrique du Nord (EMAT AFN) en 1955 à Alger, il effectue de nombreuses missions en se distinguant de multiples fois notamment pendant la guerre d’Algérie alors qu’il servait en tant que sergent-chef dans le 3e groupe Saharien motorisé de l’Oued (ISSAOUANE). Il effectue ensuite une grande partie de sa carrière en Allemagne de l’Ouest (au 42e RT et au 44e RT). Il finit sa carrière au 9e RCS à Dinan en qualité de Capitaine. En 1975, il est décoré de la Médaille Militaire pour service rendu. Dès la fin de sa carrière, il consacre une grande partie de son temps au milieu associatif.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Le mois de novembre est un mois connu pour ses commémorations, principalement celle du 11 novembre 1918, date de l’armistice de la Première Guerre mondiale. Plus d’un siècle après, l’ensemble des combattants a disparu, mais pourtant le souvenir demeure afin de ne pas oublier ceux qui se sont battus pour la France. Ce souvenir est rendu possible grâce aux associations d’anciens combattants, grâce à l’école, grâce à des structures comme le Souvenir Français ou bien l’Office national des anciens combattants et des victimes de guerre, qui se mobilisent afin de transmettre aux futures générations les histoires, les mémoires de ceux qui ont vécu la Grande Guerre.

Mais il n’existe pas qu’une seule mémoire. Au contraire, elles sont multiples et font partie intégrante de l’Histoire tandis que l’Histoire n’est pas les mémoires. C’est pourquoi dans le cadre du Mois des Mémoires, organisé par les Jeunes IHEDN de Clermont-Ferrand et les Engagés 63, nous souhaitons aborder et mieux comprendre les enjeux que représente l’articulation des mémoires des différents conflits, qui parfois s’opposent entre elles, se complètent, se chevauchent. Mais il est nécessaire d’en comprendre la globalité afin de faire vivre le passé, éviter de reproduire certaines erreurs dans l’avenir, maintenant.

INTERVIEW

Ugo Troin – Jeunes IHEDN (JI) : Pouvez-vous nous présenter votre association ?
 
Paul Sinibaldi (PS) :  Oui avec grand plaisir, ce n’est pas tous les jours que les jeunes s’intéressent à nous et donc à leur histoire. Cela me fait plaisir d’avoir cet échange avec toi. Pour commencer, l’association des Anciens Combattants d’Aydat (63) regroupe les anciens combattants de la commune d’Aydat, Cournols, Saulzet-le-Froid, le Verney-Sainte-Marguerite. Elle se compose d’anciens combattants (Union Nationale des Combattants, anciens combattants prisonniers de guerre, Combattants d’Algérie, Tunisie et Maroc, d’OPEX, de Soldats de France) et de membres sympathisants. En fait aujourd’hui, il reste en tout 47 membres qui versent une cotisation annuelle leur permettant d’être abonnés à La Voix du Combattant ou au journal l’ACPG-CATM. Notre association est régie par les dispositions de la loi du 1er juillet 1901.

Tu dois te douter que son siège est fixé à la mairie d’Aydat et monsieur le Maire en est le Président d’honneur. Elle est administrée par un conseil composé de neuf membres actifs (un président, un vice-président, un trésorier – moi en l’occurrence depuis 15 ans, un trésorier adjoint, deux administrateurs, un secrétaire) et plusieurs porte-drapeaux.

Les membres du Conseil d’administration se réunissent chaque trimestre en vue de préparer les diverses manifestations à venir (8 mai, 14 juillet, 11 novembre, 5 décembre pour les plus connues de tous). Les lieux de ces manifestations sont définis lors de l’Assemblée Générale qui a lieu dans les locaux de la mairie la 1ère quinzaine de mars.

JI : Quelles sont les principales actions d’une association d’anciens combattants ?

PS : Une association d’anciens combattants a plusieurs objectifs. Le principal but est de défendre les intérêts moraux, sociaux et matériels de ses adhérents et de leurs ayants-droits. En ces temps compliqués et avec l’âge avancé de ses membres, tu dois te douter que ce qui est aussi important, c’est de tisser des liens de camaraderie, d’amitié et de solidarité entre tous ceux qui ont participé à la défense de la Patrie. En fait, je dirais qu’elle perpétue le souvenir des combattants morts pour la France. Enfin, tous les membres dans ces associations ont statutairement pour objectif d’entretenir le devoir de mémoire qui est dû à tous leurs camarades.

Lors des cérémonies officielles dont nous avons discuté précédemment, une messe du Souvenir (8 mai et 11 novembre) précède un dépôt de gerbes au monument aux morts suivi du verre de l’amitié offert par les anciens combattants à toute la population présente et notamment aux Professeurs et élèves des écoles toujours souhaités nombreux. La présence des jeunes est fondamentale pour la transmission du devoir de mémoire et nous y tenons énormément. Pour perpétuer ce souvenir, il me semble indispensable de tous se mobiliser, surtout les jeunes, en les invitant chaque fois que cela est possible pour participer aux cérémonies très souvent organisées conjointement avec les municipalités. Un repas convivial réunit ensuite tous les volontaires. Ce volet est sans doute le plus actif de notre association.

Lors de ces occasions, les discours prononcés rappellent à tous notre histoire commune avec celle des anciens combattants.

Une autre branche de notre activité, plus triste mais essentielle, consiste à honorer la mémoire de nos camarades. Ainsi, les anciens combattants disponibles assistent aux funérailles de leurs camarades avec leurs drapeaux dans la commune d’Aydat et également dans les communes avoisinantes ; une plaque mortuaire offerte par l’Association est déposée sur le cercueil.

JI : Alors que la France n’a plus connu de guerres majeures depuis les années 60, notamment sur son territoire, comment peut-on s’adresser à ces nouvelles générations qui n’ont pas connu ces épreuves du XXe siècle ? Quels sont les enjeux pour les associations des anciens combattants pour perpétuer ces mémoires et les faire vivre ? Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

PS : Dans un contexte actuel qui se caractérise par l’absence de conflits majeurs pouvant toucher notre territoire, et ce, depuis 61 ans maintenant, les derniers conflits, considérés comme portant atteinte à notre intégrité territoriale de l’époque, sont ceux des années 1950-1960 avec une participation conséquente des appelés du contingent pour intervenir directement dans ces conflits insurrectionnels : principalement en Algérie, mais aussi en Tunisie ou au Maroc.

Plusieurs classes de conscrits se sont retrouvés une fois démobilisés, en grand nombre, à rejoindre les rangs de leurs aînés, anciens combattants de 39-45, mais aussi quelques-uns de 14-18. Tout le territoire national a donc vu se développer dans chaque ville, bourgade et village, des associations d’anciens combattants (UNC, ACPG-CATM par exemple).

Ces associations se sont maintenues, d’autres ont également vu le jour, mais comme j’ai pu te le dire, la pyramide des âges a exercé son œuvre et aujourd’hui les rangs de ces associations s’éclaircissent, bien qu’elles intègrent maintenant les anciens militaires ayant participé « au feu » dans les conflits extérieurs dans lesquels la France était ou reste impliquée (Irak, Afghanistan, Liban et Méditerranée orientale, Afrique, Mali ou Niger…). Tout l’enjeu demeure donc de trouver des personnes qui souhaitent s’investir dans les associations pour continuer à les faire vivre au fil des générations. Et par conséquent, il est important de maintenir ce lien entre nos anciennes générations et la jeunesse, de conserver ce fil pour perpétuer le souvenir et ne pas oublier…

JI : Dans quelle mesure intégrez-vous la mémoire des nouveaux anciens combattants, ceux qui font partie de l’armée professionnelle d’aujourd’hui et qui ont connu les OPEX ?

PS : En fait ces militaires ayant combattu en Opération extérieure commencent à rejoindre les associations de même que les « Soldats de France », anciens militaires ou réservistes n’ayant pas fait une carrière complète dans l’armée. On compte également dans certaines associations des sympathisants et plus récemment des jeunes comme toi qui cherchent à entretenir l’histoire et le devoir de mémoire.

JI : Et quel est le profit type de vos membres – s’il en existe ?

PS :  Je pense que l’on peut commencer à dire qu’actuellement il n’y a plus de profil type pour être membre d’une association d’anciens combattants et tu en es la preuve. Il n’y a qu’un seul objectif pour tous, se réunir pour honorer régulièrement la mémoire de ceux qui sont allés jusqu’au sacrifice de leur vie pour servir leur Patrie, honorer de même la mémoire de tous ceux qui ont combattu dans quelques conflits que ce soit également pour servir leur Patrie : la France.

JI : Pour terminer cet entretien, quel message souhaiteriez-vous adresser au grand public, et notamment à la jeunesse, par rapport au devoir de mémoire ?

PS : Je pense que la mobilisation des enseignants auprès de leurs élèves et celle des parents également est primordiale. Car c’est aussi l’Histoire de France qui mérite une large place dans notre souvenir jusque dans les programmes scolaires.

Je dirais qu’il est courant aujourd’hui de constater un phénomène d’indifférence de nos concitoyens sur tout ce qui est associatif ce qui est, tu t’en doutes, une difficulté de plus pour les associations d’anciens combattants : comment maintenir les effectifs, comment générer des volontés d’action de bénévolat pour participer plus activement à la vie de l’association ? Il faut envisager aussi dans certains cas des fusions entre associations proches comme il a pu se passer entre certaines communes, bref, il y a encore matière à beaucoup de réflexion pour un avenir plus solidaire et un travail de mémoire plus construit.

JI : Merci infiniment pour toutes ces réponses et ce temps que vous m’avez accordé. Cette entrevue me fut d’une très grande richesse et je vous remercie de votre confiance et de votre accueil. Merci aussi de vous être livré pour moi, ou plutôt pour nous tous, les jeunes générations, sur l’importance des mémoires d’hier, d’aujourd’hui et de demain !

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