La crise sécuritaire en Équateur

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Entretien avec Andrés Chiriboga : la crise sécuritaire en Équateur

Propos recueillis et traduits par Mélissa Jolibois, responsable adjointe du Comité Amériques – Le 5 avril 2024

À propos de l'invité

Andrés Chiriboga

Docteur en sociologie, Andrés Chiriboga est chercheur à l’Observatoire de la polarisation des marches (AxPo) et au Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS) à Sciences Po. Il est également enseignant au Département de sociologie et à l’École des affaires internationales de Paris (PSIA).

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Le 7 janvier dernier, l’évasion d’Adolfo Macías, alias « Fito », chef du puissant gang de narcotrafiquants équatorien Los Choneros et qui était détenu dans une prison de Guayaquil, est révélée. En réaction à cet événement qui engendre des mutineries avec prises d’otages dans plusieurs prisons du pays ainsi que des attaques contre les forces de l’ordre et les civils dans le but de semer la terreur, le président Noboa décrète, le 8 janvier, l’état d’exception pour une durée initiale de 60 jours. Le lendemain, quelques minutes seulement après l’irruption sur un plateau de télévision diffusant en direct d’un groupe d’hommes cagoulés et armés dont les images révèlent au monde entier la dimension de la crise sécuritaire que connait le pays, le chef de l’État déclare que l’Équateur est en état de conflit armé interne. Le 8 mars, l’état d’exception est prolongé pour 30 jours supplémentaires.

Le Comité Amériques a, ainsi, souhaité s’entretenir avec Monsieur Andrés Chiriboga, Équatorien, afin de comprendre, à travers ses précieuses connaissances, l’origine, l’enracinement et les enjeux de cette crise sécuritaire en Équateur.

Notes : Après l’entretien, certains événements qui ont été mentionnés par l’invité ou qui sont liés à la discussion, ont eu lieu en Équateur. Premièrement, l’ambassade du Mexique a été assaillie par la police équatorienne afin d’en extraire l’ancien vice-président Jorge Glas qui y était réfugié. Pour ses défenseurs, Glas (qui a été vice-président de Rafael Correa) est victime de persécutions politiques. Pour le gouvernement Noboa et la procureure générale, il s’agit d’un criminel commun accusé de corruption. L’entrée forcée de la police équatorienne dans l’ambassade du Mexique à Quito, en plus d’être une gravissime violation du droit international qui est actuellement traitée devant la Cour Internationale de Justice, a impliqué la rupture des relations politiques entre Noboa et le parti Révolution Citoyenne dont Glas est l’un des principaux référents. Pour plusieurs analystes, il s’agit là d’un nouvel exemple de la dérive autoritaire de Noboa. Deuxièmement, le 21 avril, le référendum proposé par Noboa a eu lieu. Le président a remporté les 9 questions relatives à la politique de sécurité. Cependant, dans les questions liées à la politique économique, les électeurs se sont majoritairement prononcés contre Noboa.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Bien que la prise de conscience, au niveau international, de la violence qui sévit en Équateur soit plutôt récente et principalement due à la prise d’otages sur le plateau de télévision du 8 janvier dernier, cette situation s’inscrit, en réalité, dans la durée et est à mettre en lien avec le narcotrafic. Avant d’aborder les raisons ayant provoqué, à partir de 2016-2017, l’émergence d’une crise sécuritaire en Équateur, pourriez-vous, tout d’abord, nous donner quelques éléments de contexte ?

Andrés Chiriboga (AC) : Il me semble important de dire, tout d’abord, que, en 2016-2017, l’Équateur connaissait déjà un problème de pénétration des réseaux de trafic de drogues. C’est un problème qui est apparu à la fin des années 1990 et qui est étroitement lié aux processus de production de drogues en provenance de Colombie et du Pérou et de leur distribution, notamment vers l’Amérique du Nord et plus tard vers l’Europe. Cela a des répercussions importantes pour l’Équateur aux alentours de l’an 2000 lorsque le gouvernement colombien conclut un accord avec le gouvernement nord-américain pour déployer ce que l’on appelle el Plan Colombia. C’est un plan qui est extrêmement critiqué, déjà, en raison de ses résultats en Colombie. Cependant, d’autres critiques s’ajoutent et concernent ce que certains spécialistes appellent el efecto globo, c’est-à-dire l’attaque envers certains groupes armés sur le territoire colombien, en particulier les FARC, qui a généré le déplacement de ces groupes, notamment en direction de la frontière entre la Colombie et l’Équateur. Depuis les années 1990-2000, l’Équateur faisait donc déjà face aux effets de ce conflit.

Par ailleurs, l’Équateur a deux caractéristiques qui ont été importantes pour les réseaux de narcotrafiquants dont la cocaïne est produite en Colombie et au Pérou : sa position géographique et géoéconomique privilégiée. En effet, l’Équateur se situe à l’extrême occidental du continent, ce qui a permis à ces réseaux d’utiliser aussi bien les canaux commerciaux formels, tels que les routes maritimes pour acheminer la drogue vers les États-Unis et l’Europe, que des processus plus « informels » pour acheminer la drogue vers l’Amérique centrale en utilisant, par exemple, des petites barques pour transporter la drogue par la mer qui est ensuite récupérée par des trafiquants opérant notamment au Mexique. L’Équateur a, ainsi, toujours eu cette position stratégique qui a été utilisée par les réseaux de narcotrafiquants bien avant de connaître la situation actuelle d’insécurité et de violence. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle la police équatorienne, durant les 25 dernières années, a pu procéder à de nombreuses saisies de cocaïne.

Au-delà de la composante géographique, un deuxième facteur est à relever. Depuis l’année 2000, l’Équateur est un pays qui utilise le dollar nord-américain comme monnaie nationale, résultat d’une crise qui a frappé le pays durant les années 1990. Par conséquent, comme le trafic de drogue se fait en grande partie en dollars, cela facilite grandement les transactions et le blanchiment d’argent.

Ainsi, l’Équateur connaissait déjà ce problème de pénétration des réseaux de narcotrafic. Ce qui est intéressant c’est que, malgré ce contexte, c’était un pays qui n’était pas énormément touché par la violence. Pour donner quelques chiffres, en 2007-2008, lorsque le président Rafael Correa arrive au pouvoir en Équateur, les homicides volontaires passent de 18,8 pour 100 000 habitants à 5,78 en 2017, chiffre le plus bas, lorsque Correa quitte le pouvoir. Actuellement, cet indicateur a augmenté de façon exponentielle puisque l’on compte 40 homicides volontaires pour 100 000 habitants.

LJI : Par conséquent, comment expliquer le fait que la violence liée au narcotrafic ait été auparavant contenue, alors même que l’Équateur était déjà une route du trafic de cocaïne ?

AC : Il existe des explications d’ordre interne et d’ordre externe. Parmi les facteurs internes, il y avait, en premier lieu, un fort investissement de l’État jusqu’en 2017, non seulement dans le secteur de la sécurité, mais également dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de la justice. Un indice important, qui peut être comparé à la situation actuelle, était la forte diminution des niveaux d’impunité pour les homicides. Je fais ici référence à un indicateur qui compare les homicides enquêtés avec les homicides effectivement élucidés. À la fin de la présidence de Rafael Correa en 2017, 60% des homicides déclarés à la police et à la justice étaient élucidés. Actuellement, cet indicateur est tombé à 20 %. Cette chute s’explique par la réduction substantielle de l’investissement dans le système judiciaire et dans les moyens donnés à la police pour enquêter. C’est, par conséquent, le résultat d’un affaiblissement, depuis 2017, de l’État et de ses investissements. Cela explique, d’une certaine façon, la montée de l’impunité concernant la commission de crimes violents qui ne sont, toutefois, qu’en partie liés au narcotrafic. En effet, il est vrai que la violence entre les gangs de narcotrafiquants augmente et qu’il y a une relation presque arithmétique entre la hausse de cette violence et le nombre de gangs. Il existe 3 gangs qui sont les plus importants en Équateur, qui sont liés aux chaînes du trafic de drogue et qui coopèrent avec les gangs colombiens et mexicains : los Choneros ; los Tiguerones ; los Lobos. Néanmoins, selon les données du gouvernement équatorien, il existe, au minimum, 22 gangs qui sont en lien avec le trafic de drogues. Ainsi, on ne parle pas seulement de 3 mais bien de 22 gangs qui s’affrontent et luttent pour le contrôle des chaînes du trafic de drogue, le contrôle des ports et qui pénètrent la sphère politique. Il y a donc beaucoup de conflits entre de nombreux gangs, ce qui explique qu’il y ait une plus grande violence entre les gangs.

Cependant, il faut bien comprendre comment cela finit par constituer un facteur d’insécurité pour le reste de la population car ce n’est pas forcément évident : la violence qui existe entre les bandes de narcotrafiquants qui s’affrontent actuellement en Équateur a été transposée à la société équatorienne en général. Ainsi, les crimes violents commis par les tueurs à gages ne sont pas toujours en lien avec le narcotrafic. Il y a véritablement une sorte de transfert du modèle et des formes de la violence de ces groupes liées au narcotrafic à la société équatorienne dans son ensemble qui est actuellement en proie à une situation économique extrêmement précaire avec des niveaux élevés de chômage, d’inégalité et de pauvreté. On constate donc effectivement une augmentation de la violence entre les gangs mais la société équatorienne dans son ensemble a également adopté ce type de violence. Or, cela ne se produisait pas auparavant parce que l’État était plus fort et investissait davantage dans les secteurs susmentionnés.

S’agissant des facteurs externes, il convient de mentionner, d’une part, un changement de situation en Colombie, notamment en raison des accords de paix de 2016. En effet, le gouvernement colombien conclut un accord avec les FARC, la guérilla d’origine marxiste en Colombie, à la suite duquel certains guérilleros des FARC abandonnent les armes. Toutefois, il y a des secteurs belligérants qui ont décidé de rester en lien avec les réseaux de trafic de drogues. Cela était prévisible car il était évident que tous les membres des FARC n’allaient pas se consacrer à la politique ou abandonner si facilement les armes. Il y a donc eu un déplacement vers le sud de ces groupes très dispersés qui ont trouvé dans des gangs criminels qui opéraient en Équateur de nouveaux alliés pour reconstituer la chaîne du trafic de drogues en direction de l’Amérique du Nord et de l’Europe. Or, les présidents équatoriens Lenín Moreno (2017-2021) et Guillermo Lasso (2021-2023) n’ont pas su réagir dans ce contexte postérieur aux accords de paix en Colombie. D’autre part, à partir de 2012, on constate une plus grande production de cocaïne en Colombie et au Pérou qui doit, cependant, rivaliser depuis plusieurs années avec de nouvelles drogues synthétiques. En raison de ces difficultés rencontrées pour trouver un marché sur lequel écouler la cocaïne produite, les réseaux de narcotrafiquants ont cherché de nouveaux partenariats avec des gangs criminels, comme en Équateur mais dans d’autres endroits du monde également, pour faire pression, trouver et diversifier les marchés de la cocaïne, ce qui alimente avec des armes et des dollars une situation qui n’existait pas auparavant.

LJI : La situation dans les prisons équatoriennes apparaît, à cet égard, comme le parfait révélateur de la situation sécuritaire du pays dans la mesure où les affrontements entre gangs rivaux, les assassinats et les émeutes se multiplient. Cet exemple traduit, de façon plus générale, le pouvoir croissant qu’exercent ces organisations criminelles qui défient les autorités politiques à travers diverses opérations de déstabilisation des institutions.

AC : Effectivement, la question des prisons est très révélatrice de deux choses : la pénétration des réseaux de narcotrafiquants et l’affaiblissement de l’État. Lorsque l’État ne parvient pas, entre autres, à contrôler correctement le système des établissements pénitentiaires, les chefs de ces multiples gangs déjà emprisonnés en profitent et utilisent les prisons comme des centres d’opérations et de recrutement. Au sein des prisons équatoriennes, les différents gangs sont représentés, ce qui a engendré une série de conflits et d’émeutes qui ont connu, à partir de 2020, une recrudescence. Entre 2020 et mars 2024, les conflits entre les différentes bandes rivales dans les établissements pénitentiaires ont provoqué la mort de 500 détenus. Les narcotrafiquants se sont réellement approprié les prisons, les ont aménagées à leur convenance et en ont pris le contrôle. L’État n’a pas la moindre idée de ce qui se passe dans les prisons. À cet égard, l’une des choses les plus significatives, c’est que les informations statistiques dont on dispose concernant le nombre de personnes détenues qui ont trouvé la mort lors de ces émeutes ne viennent pas de l’État mais des gangs eux-mêmes. Or, un État qui n’est pas capable de disposer de ce type d’informations ne contrôle aucunement les prisons ni ce qui s’y passe.

Par ailleurs, un autre indicateur important réside dans le rapport avec la politique qui est une caractéristique de la pénétration des gangs de narcotrafiquants en Équateur, lesquels s’approchent des institutions démocratiquement établies. En effet, ces gangs sont tellement enracinés dans la société équatorienne qu’ils ont coincé les institutions démocratiques. Les hommes politiques sont confrontés à deux types de situation. La première lorsqu’ils ne veulent pas faire partie du conflit entre gangs de narcotrafiquants et qu’ils mettent, par conséquent, leur vie en danger en refusant de collaborer. Dans ce cas, ce sont surtout les politiciens des gouvernements locaux (échelon municipal) dans des endroits stratégiques pour ces réseaux de narcotrafiquants tels que la côte équatorienne. Il est aussi possible qu’ils acceptent de collaborer avec l’un de ces gangs mais, dans ce cas, leur vie est en danger en ce sens où ils se retrouvent au milieu de ce conflit entre les gangs. À cet égard, un exemple a eu un écho international très important : la mort de l’ex-candidat présidentiel Fernando Villavicencio. Même si de nombreuses incertitudes demeurent autour de cette affaire, des éléments commencent à être dévoilés et les autorités étatiques ainsi que le parquet déclarent que le gang los Lobos pourrait être à l’origine de cet assassinat. Récemment, il y a eu l’assassinat par un tueur à gages de Brigitte García, maire de San Vicente, petite commune du pays. Nous espérons que l’enquête démontrera s’il s’agit d’un tueur à gages en lien direct avec les réseaux de narcotrafiquants ou si, comme je l’expliquais plus tôt, c’est le résultat de l’enracinement de ce type de violence dans la société équatorienne. Il est possible de mentionner également l’assassinat du maire de Manta, Agustín Intriago, derrière lequel se trouverait le gang los Choneros. D’après l’enquête dirigée par le parquet, Intriago aurait été en lien avec un trafiquant de drogues, Leandro Norero, qui aurait, à un certain moment, coopéré avec los Choneros. Norero, en raison des nombreux conflits existant entre les différentes bandes, se serait séparé d’eux pour fonder son propre gang de narcotrafiquants. Ainsi, selon l’enquête, ce seraient les ennemis de Leandro Norero qui auraient assassiné le maire Agustín Intriago qui aurait possiblement été impliqué dans une affaire de corruption.

Tout cela démontre le niveau de pénétration des réseaux de narcotrafiquants en Équateur qui tentent de contrôler les politiques publiques menées dans ces secteurs géographiques stratégiques et qui capturent des institutions démocratiques. L’irruption de membres présumés d’un gang de narcotrafiquants sur le plateau de télévision a eu un écho très important sur la scène internationale et était une façon d’attirer l’attention, de montrer au président Noboa et à l’État qui commande réellement dans le pays. Quant à l’assassinat du procureur en charge de l’enquête sur cet événement, il n’y a pour le moment aucune information spécifique sur les potentiels gangs qui pourraient être impliqués. Ce qui est triste mais en même temps pas surprenant, c’est que les politiciens et juristes qui s’impliquent, d’une manière ou d’une autre, mettent leur vie en danger, surtout au niveau local. Par exemple, une question au cœur des enjeux en Équateur est l’exploitation minière légale et illégale qui est devenue un objectif pour les réseaux de narcotrafiquants dans la mesure où c’est un commerce qui facilite le blanchiment d’argent. Les entrepreneurs dans ce domaine entrent facilement en relation avec les réseaux de narcotrafiquants et mettent, ainsi, également leur vie en danger.

LJI : La crise sécuritaire en Équateur est, par conséquent, le fruit d’un processus dont les origines remontent à plusieurs années. Toutefois, les précédents gouvernements successifs n’ont pas réussi à désamorcer cette situation, malgré plusieurs états d’exception décrétés. En quoi le président Noboa, qui, il faut le rappeler, a été élu pour terminer le mandat de son prédécesseur Guillermo Lasso, propose-t-il une réponse qui semble différente dans la gestion de cette crise sécuritaire ?

AC : Je pense que Noboa a su exploiter un avantage : l’inaction et les mauvais résultats obtenus par les deux précédents gouvernements de Lenín Moreno et de Guillermo Lasso. Ils ont servi à Noboa pour, dans un premier temps, déployer son « Plan Fénix » qui se caractérise par une intervention militaire et, dans un second temps, déclarer l’existence d’un conflit armé non international. Cette déclaration lui a notamment permis de justifier la signature de plusieurs accords de coopération avec les forces armées des Etats-Unis. Dans tous les cas, ces initiatives du président Noboa ont permis de montrer une action concrète qui consiste en la présence des militaires dans les rues du pays, non seulement dans les endroits où l’on constate de fortes tensions entre les gangs de narcotrafiquants mais bien à l’échelle du territoire national. Cela a clairement permis à Noboa de montrer quelque chose de différent vis-à-vis de l’inaction de ses prédécesseurs. D’ailleurs, cette différence se ressent dans les chiffres d’approbation du président Noboa. En outre, un deuxième facteur est à relever. Noboa a réussi à maintenir le monde de la politique concerné et relativement tranquille, à la différence de Guillermo Lasso qui a provoqué des conflits avec des anciens alliés et, plus largement, avec tout le spectre politique équatorien. Cependant, pour revenir à la réponse proposée par Noboa qui consiste à mettre les militaires dans la rue, l’expérience du conflit colombien, par exemple, a démontré que l’intervention militaire finit par se révéler plutôt inefficace à court et moyen terme. En effet, des résultats sont obtenus au début mais finissent par s’estomper rapidement. Cela s’explique par le fait que les militaires n’ont pas la formation adéquate pour faire face à ce type de conflits. De plus, à la différence du conflit colombien, le conflit en Équateur est extrêmement urbain. Cela se reflète dans les chiffres. Les résultats du Plan Fénix et de la déclaration du conflit armé non international ne sont pas bons. En mars dernier, après une baisse du chiffre des homicides volontaires, cet indicateur a de nouveau augmenté. D’un point de vue symbolique, les assassinats de personnalités emblématiques comme la maire de San Vicente ou d’un groupe de touristes à Puerto López sont également significatifs. Tout cela montre que la politique menée par Noboa a fonctionné seulement de façon immédiate mais qu’elle ne fonctionne plus et que cette situation de violence dans le pays ne connait aucune amélioration. Par conséquent, si l’on se place du point de vue des résultats effectifs obtenus par le Plan Fénix, Noboa n’apporte, pour le moment, rien de plus que Moreno et Lasso.

LJI : Pourriez-vous préciser quels sont les effets juridiques des réponses mises en œuvre par le président Noboa et, le cas échéant, les premiers résultats qu’elles ont permis d’obtenir ces trois derniers mois ?

AC : Concernant l’effet juridique, celui-ci est très controversé. Noboa souhaitait utiliser, d’une manière frontale, les militaires pour intervenir contre les gangs de narcotrafiquants. Ayant eu l’occasion de retourner en Équateur récemment, j’ai effectivement constaté cette présence des militaires dans la rue. D’un point de vue juridique, il y a un débat important autour du fait que les militaires puissent intervenir pour lutter contre la délinquance en accordant le statut de terroriste aux membres des gangs et en les considérant, par conséquent, comme des sujets de droit international. Dans un conflit armé non international, le droit international humanitaire requiert l’intervention de deux parties qui se caractérisent par une capacité militaire, un contrôle du territoire et une intention délibérée de contrôler l’État. Ainsi, l’armée équatorienne remplit évidemment ces critères et est un sujet de droit international humanitaire. Les gangs de narcotrafiquants ont également une capacité militaire et des armes de guerre mais ils ne veulent pas nécessairement prendre le contrôle de l’État. De plus, le point le plus controversé est qu’ils ne peuvent pas être considérés comme des sujets qui respectent le droit international humanitaire. Par conséquent, on essaie de considérer comme des sujets de droit international des gangs criminels qui s’affrontent entre eux, parfois en impliquant la société civile, mais qui ne sont, à l’origine, pas en guerre contre l’armée équatorienne. Il n’y a donc pas, en l’espèce, une application adéquate du droit international mais il y a, en revanche, une utilisation astucieuse du président Noboa pour pouvoir réquisitionner les militaires en considérant les gangs criminels comme des terroristes. Ainsi, Noboa, à la différence de ce qu’ont pu faire Moreno et Lasso, a clairement impliqué les militaires. Or, il est important de préciser que les militaires exercent un contrôle important sur la politique publique en matière de sécurité. En effet, le président Noboa, assez discret, ne prend pas beaucoup la parole et, en ce qui concerne le Plan Fénix, la politique de sécurité et les statistiques sur les arrestations de délinquants, ce sont surtout les militaires qui prennent la parole et souvent directement depuis le propre palais de Carondelet qui est le siège de l’exécutif. Les militaires s’emparent donc symboliquement du leadership que devrait avoir le président de la République.

Or, le président Noboa a permis que les forces de police et les forces militaires ainsi que les États-Unis prennent, en quelque sorte, le contrôle de la politique sécuritaire. Sans négliger le rôle de Noboa et ses proches alliés et collaborateurs, l’État équatorien est maintenant largement subordonné par les forces armées locales et celles des États-Unis qui créent, au sein de l’État, une sorte de nouveau bloc de pouvoir. Il s’agit de la pire des situations possibles. Les effets juridiques concrets sont, ainsi, de permettre aux militaires d’exercer un contrôle important et d’avoir une forte marge de manœuvre, ce qui provoque des inquiétudes quant à des violations éventuelles des droits humains. En effet, le dernier chiffre communiqué sur les arrestations de supposés délinquants en lien avec le narcotrafic fait état de 13 000 personnes appréhendées. Cependant, il n’est pas certain que ce soient effectivement 13 000 personnes directement en lien avec les 22 gangs de narcotrafiquants. Ainsi, de nombreuses suspicions d’abus des forces policières et militaires commencent à être dénoncées.

Une autre question doit être abordée. Du point de vue de la lutte contre la violence et le narcotrafic, il y a effectivement peu de résultats. Cependant, la déclaration du conflit armé non international a permis au président Noboa et à son Gouvernement de ratifier des accords militaires avec les États-Unis. Il convient de rappeler que, à partir de 2007, l’une des premières décisions du président Correa en termes de sécurité et de lutte contre le narcotrafic a été de rompre la coopération entre les gouvernements équatorien et américain. Toutefois, dans ce nouveau contexte juridique et en utilisant à des fins politiques la peur de la population, Noboa a réussi à inclure de nouveau les États-Unis dans le conflit en ratifiant un nouvel accord militaire.

La peur de la population et la déclaration du conflit armé non international ont permis, par ailleurs, au président Noboa de justifier toute une série de mesures économiques « pour financer la guerre ». Lorsqu’il était en campagne présidentielle, Noboa ne se revendiquait ni de droite ni de gauche. Toutefois, il appartenait à un grand groupe de l’oligarchie traditionnelle agro-exportatrice du pays. En effet, le groupe Noboa est un grand groupe économique, non seulement en Équateur mais également en Amérique latine. Noboa a donc une certaine proximité avec une politique économique néolibérale. Les présidents Moreno et Lasso ont grandement contribué à la mise en œuvre d’un agenda néolibéral et Noboa est en train de se servir de la guerre déclarée contre les gangs de narcotrafiquants et de la peur de la population pour justifier la hausse des impôts pour la majorité de la population. En effet, récemment, il a réussi à faire passer à l’Assemblée une réforme qui augmente la TVA. Alors même qu’il aurait pu proposer une réforme visant à augmenter les impôts des plus riches, Noboa a souhaité que les ressources pour financer la guerre proviennent de la majorité de la population. La TVA est, ainsi, passée de 12% à 15%. Par ailleurs, Noboa lance un référendum à travers lequel il veut mettre en œuvre l’ultime réforme néolibérale que n’ont pas pu instaurer ni Moreno ni Lasso et qui consiste en la précarisation encore plus accentuée du marché du travail en autorisant le travail horaire.

LJI : Du point de vue de la politique sécuritaire mise en place par Daniel Noboa en Équateur, un parallèle peut-il être fait avec celle menée par Nayib Bukele au Salvador ?

AC : Durant la campagne présidentielle, Noboa a effectivement fait référence à Nayib Bukele et à son prétendu succès en matière de politique sécuritaire. Une partie du Plan Fénix, notamment la construction de prisons, peut être assimilée, d’une certaine façon, à la politique de Bukele. Cependant, il y a un certain nombre de différences importantes à mettre en évidence. Tout d’abord, une première différence est à relever entre la situation de l’Équateur et la situation du Salvador. Le conflit au Salvador met en scène un nombre de gangs criminels plus faible et qui opèrent plutôt au niveau local. Au contraire, en Équateur, il y a une grande diversité de gangs, 22 selon les chiffres du Gouvernement, qui sont en lien avec différents réseaux de narcotrafiquants de Colombie et du Pérou et qui sont connectés à des cartels mexicains. Le conflit en Équateur est donc plus compliqué et est caractérisé par la présence des chaînes transnationales du trafic de drogues. Par ailleurs, une autre différence importante entre Noboa et Bukele est à souligner. Bukele a une position davantage souverainiste, une relation plus tendue avec les États-Unis et n’est pas très clair quant à l’identité de ses alliés géostratégiques. Au contraire, dans le cas de Noboa, il est très clair que les États-Unis se situent au cœur du Plan Fénix et de sa vision sécuritaire. Noboa a précisément fait en sorte que les États-Unis fassent partie de ce nouveau bloc de pouvoir dont je vous parlais plus tôt. Par conséquent, il y a fondamentalement des différences et tout ce que l’on voit à travers Bukele, Noboa ou divers conflits dans le monde entier s’inscrit dans un nouveau jeu géopolitique dans lequel domine une logique de sécurisation de la société.

LJI : Pour finir, comment voyez-vous le futur proche du pays, essentiellement du point de vue sécuritaire, notamment avec la perspective des prochaines élections présidentielles qui auront lieu en février 2025 et l’éventuelle réélection de Daniel Noboa, président de droite qui applique la politique de la mano dura ?

AC : Au cours de la campagne présidentielle, bien que Noboa ait tenté d’effacer cette ligne entre la droite et la gauche, il est, en effet, clairement un président néolibéral de droite qui a souscrit à une certaine vision sécuritaire. Je vois le futur immédiat du pays avec un certain pessimisme. Je pense que l’agenda sécuritaire de l’Équateur va se consolider avec, cependant, peu de résultats sur les crimes violents commis. En même temps, s’alimente une machinerie de guerre dans laquelle interviennent les gangs de narcotrafiquants, l’État équatorien ainsi que le Gouvernement et les forces armées des États-Unis. En vertu d’accords avec les États-Unis, le personnel militaire et les prestataires américains pourraient être renvoyés aux États-Unis pour y être jugés pour des infractions commises en Équateur. Il y a ici une cession de souveraineté extrêmement préoccupante. De plus, l’histoire récente, notamment le conflit colombien, montre que lorsqu’une partie belligérante vient s’ajouter au conflit, cela n’aide pas à résoudre la situation. Au contraire, cela provoque un allongement de celui-ci. D’un point de vue économique, cela alimente la machinerie de la guerre à travers la vente d’armes, par exemple. En outre, la question du contrôle des ressources naturelles est importante car elle est évidemment en lien avec ce nouvel intérêt des États-Unis pour s’impliquer dans les problèmes sécuritaires en Amérique latine. La déclaration du conflit armé non international qui est instrumentalisée pour justifier une politique économique va faire souffrir la grande majorité des Équatoriens avec la perte de leur pouvoir d’achat ou encore la flexibilisation du marché du travail, tandis que les grands groupes économiques auxquels Noboa appartient vont en tirer profit.

Si les élections présidentielles et parlementaires n’avaient pas lieu en février 2025 mais avant, le mois prochain par exemple, je pense que Noboa aurait de très fortes de chances d’être à nouveau élu. Noboa parviendra-t-il à maintenir les conditions actuelles pendant un an ? Pour l’instant, il semble être en bonne position pour remporter les élections de 2025, surtout si l’on prend en compte le fait que l’opposition reste sans idée, sans réponse nouvelle, face à l’agenda sécuritaire de Noboa. Si l’on réfléchit conformément à cette dichotomie droite-gauche, la gauche propose de revenir à l’institutionnalisation mais, pour la population, cela ne donne pas de réponses par rapport à son quotidien et à la peur qu’elle ressent. Finalement, il n’y a presque pas d’opposition, hormis éventuellement d’autres secteurs de la droite oligarchique. Il est donc possible que la dispute électorale mette en jeu des candidats de droite avec différents modèles sécuritaires. De plus, les processus de persécution judiciaire envers le secteur progressiste continuent dans la mesure où Rafael Correa, son parti politique mais également le mouvement indigène sont accusés d’être reliés à des affaires de corruption, y compris en lien avec le narcotrafic. Toutefois, en Équateur, les choses peuvent toujours rapidement changer. C’est la raison pour laquelle les prévisions doivent être faites avec beaucoup de prudence. Enfin, je pense qu’il est important de surveiller l’impact de l’agenda économique de Noboa dans un contexte où il va être de plus en plus évident que les résultats du Plan Fénix ne sont pas bons. Il est probable que les bonnes conditions dans lesquelles se trouve Noboa et sa grande popularité évoluent dans les prochains mois.

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