Entretien avec Michel Younès

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[ INTERVIEW ]

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Entretien avec michel younès

Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 4 mai 2025

À propos de l'invité

Michel YOUNÈS

Michel Younès est professeur en théologie et islamologie et dirige le Centre d’étude des cultures et des religions. Il coordonne Pluriel, une plateforme internationale de recherche sur l’Islam.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cet entretien met en lumière l’investissement de Michel Younès dans une islamologie critique et pluraliste, structurée autour de projets de recherche et de formation. Il insiste également sur la nécessité d’appréhender le fondamentalisme islamique dans sa dimension religieuse et de promouvoir un dialogue interconfessionnel authentique fondé sur la reconnaissance mutuelle.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Pouvez-vous nous présenter vos projets en cours comme le parcours « Mohammed Arkoun » au CECR ou le congrès de Pluriel à Cordoue qui doit se tenir en février 2026 ?

Michel Younès (MY) : Le travail d’un point de vue académique sur les questions relatives à l’islam représente aujourd’hui un enjeu sociétal d’une grande importance. Avec la montée du fondamentalisme revendiqué par des personnes qui se disent musulmanes et en l’absence d’une autorité régulatrice, il est important d’avoir des clés permettant le décryptage des mécanismes religieux en lien avec cette tradition. Dans le cadre du Centre d’étude des cultures et des religions (CECR) que je dirige et qui est affilié à l’Université catholique de Lyon, nous avons mis en place depuis plusieurs années un groupe de recherche en islamologie qui aborde sur un temps relativement long des sujets de société relatifs à l’islam. C’est ainsi que nous avons traité, entre autres, l’islam en France, en Europe, le fondamentalisme islamique, la question de l’autorité et bien d’autres sujets.

Parallèlement, j’ai lancé, en lien avec des collègues en Europe et autour de la Méditerranée, une plateforme de recherche internationale sur l’islam. PLURIEL compte aujourd’hui plus de 200 chercheurs dans 25 pays et organise régulièrement des congrès. Tous les deux ans, un thème est lancé avec un appel à contribution. Les sujets retenus reflètent les préoccupations et les orientations que la plateforme souhaite donner : en 2016 à Lyon, le thème abordé était  « L’islam au pluriel » ; en 2018 à Rome : « L’appartenance en islam » ; en 2022 à Beyrouth : « Islam et altérité » ; en 2024 à Abu Dhabi autour de la déclaration sur la fraternité universelle ; en 2026 à Cordoue sur l’éthique et l’esthétique dans le patrimoine islamique.

Aussi, la recherche constitue un aspect important dans la contribution aux transformations des regards. Cependant, la formation fait partie intégrante de ce processus. Ce qui a conduit le CECR à investir dans plusieurs formations dont un DU depuis 2013 sur « Religion, liberté religieuse et laïcité » qui a été proposé aux fonctionnaires de l’État et à des cadres religieux, notamment musulmans. Il est devenu obligatoire pour tous les futurs aumôniers en 2017. Depuis quelques années, le CECR s’est impliqué dans un parcours inter-universitaire d’islamologie qui porte le nom du grand islamologue Arkoun. Et depuis cette année académique, j’ai lancé à Lyon une nouvelle chaire avec Mohammad Ali Amir-Moezzi, directeur de recherche émérite de l’École pratique des hautes études (EPHE, Paris) intitulée : « Théologies en dialogue » qui aborde les pensées chrétiennes et musulmanes avec un programme sur trois années comportant un cours ouvert aux étudiants et aux auditeurs libres, un séminaire pour les étudiants avancés et un cycle de conférences grand public. Nous avons également mis en place des rencontres avec les acteurs de société (élus politiques, acteurs d’entreprises, acteurs associatifs…) pour échanger autour du phénomène religieux dans la Cité.

LJI : Considérez-vous que la nature religieuse du fondamentalisme islamique présent sur le territoire français est trop souvent éludée des analyses ?

MY : Il est vrai qu’avec les attentats perpétrés sur le sol français et surtout la montée du djihadisme islamiste affilié à des groupes extrémistes comme al-Qaïda ou Daesh, l’angle d’approche du phénomène a souvent éludé la nature religieuse du fondamentalisme. Plusieurs ont opté pour la grille sociale ou économique, voire identitaire ou psychiatrique. On a considéré pendant longtemps que l’extrémisme était une forme d’emprise mentale qui montre les failles psychologiques de la personne ou encore que cet extrémisme est révélateur d’une inculture religieuse. Pour éviter les amalgames, on a évacué la clé religieuse des analyses et par le fait même on a amoindri l’impact des idéologies religieuses qui certes profitent des failles psychologiques, mais aussi des marginalisations sociales ou des crises identitaires. Ces aspects sont des vecteurs qui peuvent accélérer le processus.

Toutefois, l’extrémisme religieux ne se réduit pas à une maladie mentale. Ses revendications sont exacerbées par une idéalisation d’un passé absolutisé, par une sacralisation qui réfute toute critique et surtout une légitimation religieuse du passage à l’acte. L’extrémiste religieux se voit comme un justicier qui fait œuvre divine. Dans ce cas, il ne faut pas minimiser non plus la place des prédicateurs religieux qui offrent une assise à partir d’une interprétation textuelle et historique. C’est la raison pour laquelle le fondamentalisme religieux peut mettre en évidence une lecture, mais il n’est pas inculte sur le plan religieux.

En 2016, le laboratoire du CECR que j’ai dirigé sur la question du fondamentalisme islamique a mis en lumière la place des idéologies islamistes et leur revendication d’une certaine tradition qui remonte dans un passé historique lointain. Ces fondamentalismes islamiques veulent appliquer à la lettre des versets coraniques, des paroles prophétiques. Ils ont leurs références, leurs figures d’autorité, leurs chaînes de transmetteurs qui se disent légitimes dans l’interprétation du patrimoine islamique. C’est d’ailleurs ce qui fait l’attractivité de ces courants et la difficile déradicalisation qu’on a prétendu faire en agissant sur le côté uniquement psychologique.

LJI : Que pensez-vous de la déclaration du ministre de l’Intérieur de faire de « la lutte contre l’islamisme des frères musulmans une des grandes priorités » ?

MY : En soi, l’islamisme des Frères musulmans est dangereux. Récemment, la Jordanie a interdit les organisations liées aux Frères musulmans. Le problème est que cette forme d’islamisme agit non seulement directement à travers la diffusion de l’idéologie des fondateurs et des tendances néfastes pour la cohésion d’une société, mais aussi, elle agit d’une façon indirecte en irriguant une manière d’être, en la faisant passer pour une manière naturelle d’être musulman ou musulmane aujourd’hui. Il y a comme une volonté de faire passer les idées des Frères musulmans comme étant le modèle non seulement habituel, mais le plus légitime, voire le meilleur modèle d’être musulman aujourd’hui. Le problème de la méthode des Frères musulmans consiste à passer par les valeurs et les combats de la modernité pour revendiquer ses positions. Au nom de la liberté, de la lutte contre les discriminations, du droit à la différence, etc. on estime que cette façon d’être musulman est un droit revendiqué. C’est à la société de l’accepter et de s’y conformer. Ne pas l’admettre est une preuve d’intolérance intolérable.

Les Frères musulmans prônent une vision du monde. D’où la difficulté de la combattre si le combat emprunte uniquement les voies sécuritaires. Combattre l’idéologie des Frères musulmans devrait être sur plusieurs registres : la déconstruction intellectuelle, la promotion de la diversité interne aux musulmans, le soutien des conceptions modernes, spirituelles, critiques au sein de cette tradition. Il faut briser l’idée que prônent les Frères musulmans d’un islam type ou d’un musulman type. L’islam est pluriel, les manières d’être musulman ou de le pratiquer le sont aussi. L’historicisation conduit nécessairement à nuancer dans les imaginaires collectifs, musulman et non-musulman, des conceptions et des considérations qui favorisent un jeu de miroir de nature essentialiste.

LJI : Certains se méfient de ce qu’ils appellent le « dialogue des religions », qui peut être beau sur le papier, mais qui profite généralement à l’une des parties aux dépens de l’autre. Qu’en pensez-vous ?

MY : Je me méfie également de l’expression « dialogue des religions » et du dialogue tout court, tant que l’on ne précise pas ce que l’on entend par là. On a souvent prôné le dialogue entre les religions, comme l’antidote de la guerre. Aujourd’hui, ceux qui sont impliqués dans le dialogue savent très bien que le dialogue entre des systèmes religieux est impossible. En revanche, ce qui est possible et à promouvoir c’est la rencontre entre des personnes croyantes. Le dialogue c’est toujours la rencontre entre des personnes, il est interpersonnel. Il se fait dans la durée. Le changement qu’il apporte n’est pas magique, ni immédiat. C’est un chemin relativement exigeant pour transformer ses conceptions sur l’autre et aider l’autre à déconstruire les préjugés qu’il peut avoir.

Aussi, l’expérience montre que le dialogue ne peut pas se contenter de la recherche de ce qui est commun, similaire ou semblable ; il ne peut être non plus la constitution d’un front religieux commun. Le dialogue n’est pas une forme de négociation sur les éléments de foi. Mais à mon sens, il est d’abord et avant tout la transformation du regard que l’on a sur la différence de l’autre et surtout une interpellation des récits que chacun fait pour englober ou réduire l’autre. Toutefois, l’amitié nécessaire dans le dialogue permet à ce que l’interpellation ne soit pas un interrogatoire ou une mise en accusation. Il y a des acteurs du dialogue qui sont en mesure de changer des idées figées et il y a des « prophètes du dialogue » qui peuvent poser des gestes symboliques pour préparer l’avenir.

Une fois qu’on a clarifié ce que l’on entend par le dialogue entre des personnes croyantes, la vraie question est de savoir ce que les réfutateurs du dialogue proposent comme alternative. Que proposer en l’absence du dialogue ? Généralement, l’absence du dialogue conduit à l’indifférence, au renforcement des préjugés, au développement des discours de haine. Le véritable dialogue qui consiste en une écoute et une prise de parole réciproque peut en effet aider le monde à aller mieux, peut aider les voisins à vivre mieux, peut aider les familles à une meilleure rencontre. L’apprentissage par le dialogue entre des personnes croyantes peut devenir paradigmatique pour une société plurielle, pour une famille marquée par diverses sensibilités et pour un pays qui prône la pluralité. Toutefois, le dialogue n’est pas possible avec tout le monde, sans règles, sans limites. Le dialogue n’est pas l’acceptation de tout. Le dialogue rompt avec le relativisme ambiant qui cherche à tout légitimer. Dans ce sens, le dialogue devient une force de transformation qui refuse la domination d’une partie sur l’autre. Le dialogue interpellatif devient un levier puissant pour amener l’autre à participer aux déconstructions idéologiques qui peuvent guetter une partie de ses coreligionnaires tentés par ce type d’approche. Dans ce sens, on ne peut qu’admettre une certaine dimension citoyenne au dialogue entre des personnes croyantes de religions différentes pour la construction d’une paix sociale.

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