Entretien avec Antoine Arjakovsky

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Les reconfigurations de l’orthodoxie et la guerre en Ukraine

Propos recueillis par Sébastien Cailles, membre du Comité Culture et influences – Le 24 janvier 2025

À propos de l'invité

Antoine Arjakovsky

Antoine Arjakovsky, historien, directeur émérite de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv, directeur du Département Ukraine à l’Institut chrétiens d’Orient est aussi directeur de recherche au Collège des Bernardins. Il coordonne de mars à juin le séminaire de recherche au Collège des Bernardins : « Comment aider les Églises chrétiennes orthodoxes à se réformer et à contribuer à la paix ? ».

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Antoine Arjakovsky,  présente les stratégies d’influence et les répercussions géopolitiques de la reconfiguration religieuse en Ukraine. Ce pays, considéré comme « la terre des confluences », présente des enjeux politico-religieux majeurs.

Cet entretien est une reprise de l’article publié dans Perspectives & Réflexions, revue de l’œuvre d’Orient n° 11, 2024.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Quel est le rôle des Églises orthodoxes dans la guerre des idées depuis le territoire ukrainien ?

Antoine Arjakovsky (AA) : La guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine, en février 2014 en Crimée et dans le Donbass, puis élargie à l’ensemble du territoire ukrainien en février 2022, oppose deux pays dont la majorité des citoyens disent adhérer à l’Église orthodoxe. En ce sens cette guerre est bien fratricide dans la mesure où elle oppose des peuples appartenant à la même confession chrétienne. Il est donc utile de s’interroger sur les reconfigurations entraînées dans ces pays, mais aussi plus largement au sein de la communion des Églises orthodoxes, par le conflit multiséculaire auquel se livrent la Russie et l’Ukraine. D’autant plus que cette guerre politico-religieuse révèle l’opposition entre deux conceptions de l’orthodoxie chrétienne qui ne parviennent pas à se reconnaître mutuellement.

En outre les Églises orthodoxes sont impliquées, d’une façon plus ou moins active, dans une nouvelle guerre idéologique disposant d’une dimension planétaire. Celle-ci se joue, non pas entre dictatures et démocraties, mais entre une pensée post-moderne ou anti-moderne désillusionnée et autocratique et une pensée néo-humaniste en quête de nouveaux modèles de gouvernance, tant religieux que politiques.

Parmi les exemples les plus évidents de l’implication des Églises orthodoxes dans cette guerre des idées, on peut mentionner l’utilisation (consentante) du patriarcat de Moscou par le gouvernement russe pour justifier l’invasion de l’Ukraine et l’intervention en Syrie de l’armée russe. Le président Poutine a indiqué, comme objectif de guerre, la protection des chrétiens orthodoxes en Ukraine au nom de l’idéologie du « monde russe ». La Russie se présente également comme la protectrice de la Syrie et des chrétiens d’Orient, au point que des représentants de l’Église russe ont parlé de « guerre sainte » en 2015. Le patriarcat de Moscou, pour sauver le patriarcat d’Antioche de l’influence jugée délétère du patriarcat de Constantinople, a aussi obtenu que l’Église de Damas annule sa participation au concile panorthodoxe de Crète en juin 2016.

Au sujet de l’Ukraine, il convient de mentionner un document accablant pour l’Église orthodoxe russe intitulé « Présentet Futur du Monde Russe » publié par le patriarcat de Moscou le 27 mars 2024, suite à l’Assemblée du Congrès Mondial du Peuple Russe5. Cette assemblée a approuvé le document de synthèse issu de son XXVe Congrès denovembre 2023 en présence du patriarche Kirill Goundiaev et avec la participation à distance du président Poutine. Ce texte ne se contente plus d’une position de soutien de l’Église orthodoxe à « l’opération militaire spéciale » déclenchée par la Russie en février 2022. Il revendique un rôle « moteur » en déclarant que celle-ci est non seulement juste maisaussi « sacrée » parce que : permettant une « libération nationale » contre le « régime criminel ukrainien » et ses soutiens de « l’Occident collectif » ; réalisant le droit inaliénable des peuples russes à vivre dans un seul État ; résultantd’un combat « spirituel » contre « l’agression du globalisme » imposé par l’Occident tombé dans le « satanisme » ; aboutissant à ce que le territoire de l’Ukraine devienne une « zone d’influence exclusive » de la Russie, afin de rendreimpossible à l’avenir toute « russophobie ». Ce texte, sur lequel on reviendra plus loin, a été inspiré par Alexandre Douguine, idéologue néo-eurasien et vieux-ritualiste, et Constantin Malofeïev, oligarque russe se définissant comme orthodoxe et ayant financé la guerre russe dans le Donbass. Il a poussé le Parlement estonien à voter une résolution6déclarant le patriarcat de Moscou comme une institution « soutenant le crime d’agression du régime terroriste russe », etappelant les Églises encore rattachées au patriarcat de Moscou à rompre leurs liens y compris canoniques.

Lorsqu’on cherche à comprendre les raisons d’une telle implication dans la guerre de l’Église russe, on constate une crise profonde et ancienne de cette Église liée à des choix historiques qui ont été parfaitement analysés par l’historien russe Georges Fédotov, dans son livre célèbre publié à Paris en 1931 Les saints de l’ancienne Rus’. Plus récemment, la géopolitique de l’orthodoxie révèle trois lignes de tension majeures qui ont des répercussions directes sur la guerre mondiale en cours : la lutte pour le leadership dans l’Église orthodoxe, le conflit intra-orthodoxe en Ukraine, et les visions différentes de la relation Église/État.

LJI : Comment analysez-vous la lutte d’influence pour le leadership dans l’Église orthodoxe ?

AA : La lutte pour le leadership entre le patriarcat de Moscou et le patriarcat de Constantinople, très ancienne puisque, dès son auto-fondation, en 1448, le patriarcat de Moscou a été rejeté par Constantinople, a abouti à un schisme entre les deux Églises en octobre 2018. Le patriarcat de Moscou interdit depuis cette date à ses fidèles de communier aux liturgies célébrées par des représentants du patriarcat œcuménique.

Cette situation se trouvait en germe dans les années 1970-75 (date de la première rupture entre les deux Églises après la reconnaissance par Moscou de l’autocéphalie de l’Église d’Amérique), puis en 1996-1997 (après la reconnaissance par Constantinople de l’autonomie de l’Église d’Estonie). Elle a resurgi lors du concile panorthodoxe de Kolymbari en 2016, lorsque Moscou refusa de participer à un concile qui aurait rappelé au monde entier que c’est bien Constantinople qui dispose de la primauté dans l’Église orthodoxe depuis la rupture avec Rome au XVe siècle. Elle entraîna avec elle dans la rébellion les sièges de Bulgarie, de Géorgie et d’Antioche.

Bien que les Églises fidèles à Constantinople furent les plus nombreuses à se rendre au concile d’unité de Kolymbari en juin 2016, Moscou s’est employé depuis à dévaluer l’importance de ce concile historique en s’appuyant sur un certain nombre de médias. Le service de presse du patriarcat de Moscou affirme en outre régulièrement, en offrant de la sorte des éléments de discours au Kremlin, que l’Occident instrumentalise les droits de l’homme à des fins néocoloniales.Comme l’explique l’universitaire américaine Elisabeth Prodromou, Moscou s’appuie aussi pour sa propagande sur les agences non russes comme romfea, pemtousia, Orthodox news agency et, en France, sur le site orthodoxie.com. Dans le « nouveau monde » Moscou alimente les sites « ancient faith ministries » ou encore « Monomakhos ».

La Russie utilise aussi également comme arme de son soft power le Fonds international de l’unité spirituelle entre les peuples. Cette fondation a été créée dans le but de renforcer les liens de fraternité spirituelle des peuples professant l’orthodoxie chrétienne, de consolider et d’intensifier les efforts de la communauté chrétienne internationale en matière de coopération culturelle, spirituelle et sociale. Parmi les collaborateurs et partenaires de la Fondation, ainsi que dans ses branches étrangères, régionales et dans ses bureaux de représentation, figurent des hiérarques et des membres du clergé faisant autorité au sein de l’Église orthodoxe russe et d’autres Églises orthodoxes et chrétiennes locales, ainsi que des personnalités politiques, gouvernementales, publiques et des représentants des milieux d’affaires de Russie et de pays étrangers.

L’infiltration politique et religieuse de la Russie au Proche-Orient passe par des structures telles que la Société de Palestine, présidée par des représentants du FSB tels que Sergei Stepachine, le prédécesseur de Vladimir Poutine en 1999 au poste de premier ministre sous Boris Eltsine. Ce type de structure est suffisamment puissante pour faire pression sur des pays comme la Turquie ou la Grèce à travers un chantage exercé sur les trajets des pèlerinages qui drainent des flux importants de touristes russes dans des régions comme la Crète ou la Cappadoce.

Par ailleurs la Russie punit sévèrement les Églises qui reconnaissent l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine. Ainsi en a-t-il été en 2019 lorsque le patriarcat d’Alexandrie a reconnu la métropole de Kyiv. Immédiatement après, Moscou a coupé ses liens avec cette Église. Elle a créé en 2021 un exarchat russe pour l’Afrique et a mis en place un réseau de 200 paroisses dans 25 pays africains. C’est le ministre russe des affaires étrangères Sergei Lavrov lui-même qui a justifié cette décision non canonique par le fait que « Constantinople est un instrument des États-Unis qui interfère dans les affaires du patriarcat de Moscou et de ses Églises sœurs dans le monde orthodoxe ». Plusieurs enquêtes ont depuis mis en lumière la guerre informationnelle menée en Russie par le patriarcat de Moscou, le transfert de plus d’une centaine de prêtres de l’Église orthodoxe locale à l’exarchat russe, et ses liens étroits avec les anciennes milices Wagner reconverties en Africa Corps.

Cette dépendance économique et politique des Églises orientales à l’égard de la Russie et du patriarcat de Moscou explique que le patriarche Bartholomée, bien qu’il ait condamné en des termes vigoureux l’agression russe en Ukraine à Abou Dhabi le 14 décembre 2022, n’a pas lui-même déclaré de rupture de communion avec Moscou ni organisé de tribunal pour juger le patriarche de Moscou. Les autres Églises orthodoxes, encore plus craintives, continuent de commémorer liturgiquement le patriarche Kirill et ne prononcent que très rarement des critiques publiques à l’égard du patriarcat de Moscou. On les a vues se présenter unies avec le patriarcat de Moscou lors de l’assemblée générale du Conseil œcuménique des Églises à Karlsruhe en septembre 2022 alors que l’Église orthodoxe d’Ukraine n’est toujours pas admise au sein de cette assemblée.

Notons cependant que parmi les Églises orientales, l’Église apostolique arménienne sort progressivement de la sphère d’influence de Moscou du fait de l’abandon par la Russie de la nation arménienne en raison du rapprochement partiel de la Russie avec l’Azerbaïdjan et la Turquie.

LJI : Quelles sont vos analyses sur le schisme ukrainien ?

AA : L’exacerbation des tensions inter-orthodoxes est aussi liée au schisme en Ukraine entre l’Église orthodoxe d’Ukraine, dont l’autocéphalie a été reconnue en 2018 par Constantinople, et l’Église orthodoxe ukrainienne (relevant du patriarcat de Moscou malgré ses dénégations et son rejet formel de la tutelle de Moscou depuis le mois de mai 2022). Rappelons que l’enjeu est majeur car d’une part la question de la cohésion de la nation ukrainienne est l’une des clefs permettant de comprendre la résilience, ou pas, de la nation ukrainienne face à l’envahisseur et d’autre part, à une échelle mondiale, l’ensemble des deux Églises constitue la deuxième Église orthodoxe dans le monde après Moscou et avant Bucarest, ce qui représente une véritable menace pour le leadership revendiqué par l’Église russe (dont le nombre de fidèles pratiquants, inférieur à 2 % de la population, est en baisse drastique depuis quelques années).

La forte tension entre les deux Églises déchire en premier lieu l’ensemble des Églises orthodoxes, la plupart se déclarant neutres dans cette affaire afin d’éviter de mécontenter Moscou. Actuellement seules 5 Églises ont reconnu l’Église orthodoxe d’Ukraine, à savoir outre Constantinople, les Églises de Grèce, de Chypre, d’Alexandrie et de Bulgarie. L’Église de Jérusalem a tenté une médiation à Amman en 2022-2023 mais elle n’a pas été soutenue par Constantinople. De son côté, l’Église russe a fait pression aussi sur l’Église de Géorgie en menaçant de reconnaître l’Église d’Abkhazie, et sur l’Église de Moldavie, en instrumentalisant les paroisses situées en Transnistrie. Elle en fait de même à l’égard de l’Église de Serbie qui craint de perdre son influence sur les autres Églises orthodoxes des Balkans (Monténégro, Kosovo, Macédoine, etc.). Au point que l’Église de Serbie a quitté la Conférence des Églises en Europe après que celle-ci a eu intégré l’Église orthodoxe d’Ukraine en juin 2023. 

Mais la tension inter ecclésiale a également des effets délétères en Ukraine même. Elle pousse depuis 2022 plusieurs centaines de paroisses de l’EOU PM à rejoindre l’EOU en raison de l’agression russe. Elle conduit à des persécutions atroces contre les prêtres et les paroissiens des Églises pro-ukrainiennes dans les zones conquises par l’armée russe. Plusieurs cas de torture sont documentés. De nombreux lieux de culte sont détruits. Des églises comme la Laure des grottes de Kyiv sont utilisées pour stocker de la propagande pro-russe. Ceci a conduit l’État ukrainien à intervenir, à récupérer les lieux de culte dont il est le propriétaire, et à entamer un certain nombre de procès contre des personnalités religieuses (comme le métropolite Pavel à Kyiv) soupçonnées d’intelligence avec l’ennemi.

Une loi a été élaborée par le Parlement et par le gouvernement ukrainien pour interdire aux communautés religieuses d’être en lien de subordination avec l’Église russe. Cette loi a été contestée par un certain nombre de personnalités russes qui affirment, jusque devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, qu’il s’agit d’une manœuvre de persécution des chrétiens contrevenant à la loi sur la liberté de conscience. Victor Yelensky, le chef du service d’État de l’Ukraine pour l’ethno-politique et la liberté de conscience, a répondu à ces allégations, ainsi qu’aux critiques du chercheur catholique allemand Thomas Bremer, qu’il était tout à fait normal pour un pays agressé de se prémunir, à l’intérieur de ses frontières, contre toute forme d’intelligence avec l’ennemi. Yelensky reproche en particulier aux évêques de l’Église orthodoxe ukrainienne (patriarcat de Moscou) de n’avoir à aucun moment rompu leurs liens canoniques avec l’Église russe malgré le fait qu’en mai 2022 le synode de leur Église ait supprimé tout lien de dépendance à l’égard du patriarcat de Moscou. Mais cette réponse argumentée n’empêche pas le patriarcat de Moscou, et notamment l’oligarque ukrainien Vadim Novinsky, de mener une campagne de diffamation contre l’Église orthodoxe d’Ukraine avec l’aide d’un cabinet d’avocats dirigé par le sulfureux Robert Amsterdam.

En contraste avec ces attaques de l’Église russe, on pourra lire le document adopté par l’ensemble des Églises et desorganisations religieuses en Ukraine, dès le 22 novembre 2017, intitulé « L’Ukraine est notre maison commune : Stratégie de participation des Églises à la consolidation de la paix ». Ce texte recommande de prendre les mesures de maintien de la paix suivantes :

« – prier pour la paix en Ukraine, pour guérir et surmonter les divisions sociales, pour restaurer la justice et l’État de droit ;

  • s’abstenir de recourir à des discours de haine les uns contre les autres, y compris contre les représentants d’autres confessions, communautés, groupes sociaux, partis politiques et autorités ;
  • développer la coopération interconfessionnelle dans divers domaines visant à établir la justice et à construire la paix (exemple positif : les activités de la mission interconfessionnelle « Prise en charge spirituelle et caritative dans les lieux de privation de liberté ») ;
  • créer une culture de coopération œcuménique et interreligieuse dans la société au bénéfice de tous les concitoyens, encourager les initiatives positives et célébrer l’expérience positive de la coopération ».

Il faut se féliciter à cet égard que la Conférence des Églises en Europe se soit solidarisée en 2024 avec le Conseil ukrainien des Églises et des organisations religieuses pour condamner l’agression russe en Ukraine et le comportement jugé malsain du patriarche Kirill.

Pour sortir de cette crise inter-orthodoxe, l’une des propositions du groupe de recherche du Collège des Bernardins et de l’Institut chrétiens d’Orient, publié dans un rapport en juin 2024, consiste à créer un exarchat pour l’Église orthodoxe ukrainienne, qui se trouve aujourd’hui dans un vide ecclésial. Ce pourrait être une initiative du patriarcat de Constantinople (sur le modèle de la décision de 1931 du Phanar pour l’Église russe en Europe occidentale) qui pourrait bénéficier du soutien de la Conférence des Églises en Europe.

LJI : Que pensez-vous des fractures au sein de l’orthodoxie concernant la relation Église/État ?

AA : La troisième ligne de tension au sein des Églises orthodoxes porte sur la théologie politique. Celle-ci est très différente entre les Églises, tel le patriarcat œcuménique, ayant accepté la modernité (tout du moins ses principales caractéristiques : liberté de conscience, séparation des Églises avec les États, engagement œcuménique, etc.) et les Églises, tel le patriarcat d’Antioche, totalement solidaire avec le président Assad, nostalgiques de la symphonie byzantine ou désireuses de mettre en place des Églises-États civilisations, comme c’est le cas pour l’Église russe qui soutient le projet du président Poutine d’État-civilisation.

Dans le Livre noir de Vladimir Poutine, paru en France en 2022, on a décrit les causes du syndrome de Stockholm de l’Église russe qui a fini par se mettre au service, puis par vénérer l’État soviétique, puis russe, qui l’a pourtant maintes fois persécutée. Depuis, un nombre important d’articles sont parus ces deux dernières années sur ce sujet. Cela témoigne de la prise de conscience chez un certain nombre de penseurs orthodoxes que l’Église russe a muté d’une nostalgie traditionnelle de l’Empire vers un modèle de gouvernance de type fasciste. C’est pourquoi le théologien orthodoxe russe Andrei Desnitsky, qui dénonce dans une note de 2023 la verticalité du pouvoir instaurée par le patriarche Kirill dans l’Église russe, propose de la réformer entièrement. De leur côté les théologiens orthodoxes Andrei Kuraev, Sergei Chapnin et Sergei Shumylo ont rappelé que l’Église russe persécute ses propres prêtres hostiles à l’ordre donné par le patriarche Kirill à tous ses prêtres de lire une prière en faveur de la guerre en Ukraine, au nom de « la Sainte Rus’ », à la fin de chaque liturgie.

Pour l’universitaire ukrainien Sergei Shumylo, le document du Congrès mondial du peuple russe élaboré et approuvé en avril 2024 sous les auspices de l’Église orthodoxe russe copie partiellement les documents de programme du mouvement ecclésiastique pro-nazi connu sous le nom de « chrétiens allemands » (en allemand : Glaubensbewegung « Deutsche Christen »).

« En particulier, certaines similitudes peuvent être attribuées aux soi-disant « directives » de mai 1932 et aux « 10 principes de base » de mai 1933, qui soutenaient la nouvelle doctrine impérialo-religieuse du Troisième Reich, « sacralisaient » et bénissaient les idées expansionnistes et xénophobes, sanctionnaient l’unification de l’Église et de l’État et la synthèse du christianisme et du national-socialisme allemand. Le mouvement Deutsche Christen s’est effectivement distancié des préceptes évangéliques de paix, d’amour et de pardon comme ceux qui affaiblissent une nation. Ils cherchaient à monopoliser le statut d’une Église impériale unique, en la mettant au service des intérêts du régime hitlérien et de l’Allemagne nazie. Il est évident que certains des auteurs du nouvel « Édit » du ROC-MP se sont inspirés de ces idées et prototypes. Au moins l’un de ses promoteurs, Alexandre Douguine, qui est membre du Présidium du « Conseil mondial du peuple russe » (CMR), n’a jamais caché ses sympathies pour les idées du fascisme, du nazisme primitif et de l’occultisme, les incorporant sous une forme réinterprétée dans ses concepts fondamentalistes quasi religieux ».

Conscient lui aussi de l’importance de la déclaration du Congrès du peuple russe, le père Andréi Kordotchkine a écrit pour la Novaya Gazeta du mois de juin 2024 un article intitulé « Le dieu de la guerre et les démons. Comment les idéologues ont inventé la lutte de la Russie contre l’antéchrist ». Le père Kordotchkine a dû lui-même fuir la Russie de Kirill et se réfugier en Europe occidentale. Après avoir été démis de ses fonctions, il a été reçu comme prêtre au sein du patriarcat œcuménique. Son texte est particulièrement intéressant car il révèle que l’utilisation du terme de « katékhon » dans la déclaration du Congrès du peuple russe n’est pas le fait du hasard. Elle est le fruit d’une intense réflexion menée par un certain nombre d’idéologues du Club d’Izborsk fondé en 2012 par l’ultra-nationaliste Alexandre Prokhanov, mais aussi par Alexandre Douguine, d’oligarques, comme Konstantin Malofeev, et de politiques comme Dimitri Medvedev, ancien président de la Fédération de Russie. Ce dernier publie régulièrement sur sa chaîne Telegram des messages apocalyptiques comme cette interprétation très personnelle de la Révélation de Jean :

« Les pays occidentaux ne pourront pas rester assis dans leurs maisons et appartements bien rangés, à rire de la façon dont ils affaiblissent soigneusement la Russie entre de mauvaises mains. Tout s’enflammera autour d’eux. Leur peuple saisira pleinement son chagrin. Leur terre va littéralement brûler et le béton va fondre. Cela nous frappera aussi durement. Ce sera très, très mauvais pour tout le monde. Après tout, il est dit : « Par ces trois fléaux, par le feu, la fumée et le soufre qui sortaient de leurs bouches, le tiers du peuple mourut » » (Apocalypse 9:18).

Pour Kordotchkine, « jamais auparavant les autorités russes n’avaient adressé à la population un langage aussi apocalyptique ». Il ajoute que cette peur croissante des élites russes de la fin de leur régime, qu’ils assimilent à la fin du monde, ne peut être compensée que par la conviction mythologique selon laquelle la Russie est la Troisième Rome, et donc le « katekhon » annoncé par Saint Jean. C’est ainsi qu’il faut comprendre la reprise sécularisée par Douguine des thèses de Carl Schmitt :

« Si la Russie ne parvient pas à remplir la mission du katekhon, il n’y aura peut-être pas d’avenir. Par conséquent, elle est maintenant dans un combat mortel avec l’Antéchrist. Aujourd’hui, deux idées, deux armées s’affrontent, car les anges sont des esprits. Anges et démons, et le champ de bataille, c’est l’Ukraine ! Nous sommes la Sainte Russie, comme le dit Sa Sainteté le Patriarche, et les forces du mal historique mondial absolu s’opposent à nous. C’est pourquoi nous parlons de plus en plus souvent d’Armageddon, de la fin des temps et de l’Apocalypse. Tout cela se passe sous nos yeux. Nous participons à la dernière, peut-être à l’avant-dernière, personne ne le sait, mais à une bataille très importante. »

Pour Kordochkine, le mythe du « katekhon », étroitement associé dans la conscience nationaliste russe à celui de « Moscou, Troisième Rome », trouve son prolongement dans la politique internationale.

« L’exclusivité interne du mythe politique de la Troisième Rome présuppose l’image de la Russie comme un empire autosuffisant qui n’a pas besoin de se conformer aux normes politiques et juridiques internationales. La Russie est fondamentalement bonne, l’Occident est mauvais. Selon Douguine (et Kholmogorov), la Russie, en vertu de son rôle de katekhon, peut et doit faire ce qu’elle veut » (J. Østbø. La nouvelle troisième Rome. Lectures d’un mythe nationaliste russe). C’est exactement ainsi que Schmitt comprenait la souveraineté du katekhon, et Douguine dans son livre Guerre russe se réfère directement au concept de Schmitt d’une véritable solution (Entscheidung) comme moyen de sortir d’une situation qui ne peut plus être résolue par les normes juridiques ordinaires ».

Le renouvellement de la théologie orthodoxe dans l’émigration russe à Paris dans les années 1930 fournit cependant un certain nombre de réponses aux théories extrêmes professées aujourd’hui au sein de l’Église russe. La sophiologie du père Serge Boulgakov a permis à la théologie orthodoxe de se défaire de la tentation monophysite. Celle-ci oblitère l’humanité pleine et entière de Jésus-Christ et aboutit à comprendre l’histoire du monde comme un jeu de massacre dans lequel l’homme n’aurait aucune prise face à la toute-puissance d’un dieu vengeur. De même l’ecclésiologie œcuménique conçue par des personnalités telles que la mère Marie Skobtsova, Nikolai Zernov ou Nikolai Zander a permis de sortir d’une conception unilatérale et autocentrée de l’Église en retrouvant l’image, tirée du livre de la Révélation de l’Église comme épouse de l’Agneau. Dans cette perspective, l’histoire du monde devient celle de la divino-humanité, de la rencontre libre, responsable et créatrice de la Sagesse incréée avec la Sagesse créée, au-delà toute forme de nationalisme religieux. Dans cette perspective du Dieu d’amour et de l’Église comme communion, les Églises peuvent retrouver un chemin de repentir pour leurs manquements. Elles deviennent aimantées par la « personnéité trinitaire » de Dieu et pénétrées par la communion des personnes du Père, du Fils et de l’Esprit. On est loin ici du modèle d’organisation ecclésiale moderne, ou confessionnelle, dans lequel les Églises vivent en silo leur universalité et défendent jalousement, contre toute autorité perçue comme extérieure, leur autonomie ou leur autocéphalie.

La philosophie personnaliste de Nicolas Berdiaev, quant à elle, a permis de repenser entièrement les relations entre l’État, qu’il s’agit en premier lieu de désacraliser, et les traditions religieuses et convictionnelles, dont il faut penser, sans syncrétisme, le rôle déterminant et les complémentarités, par-delà toute forme de provincialisme et d’égocentrisme. Les philosophes religieux russes des années 1930 partageaient l’idée fondamentale selon laquelle l’être humain a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, ce qui lui donne une dignité infinie mais aussi une responsabilité immense pour œuvrer au bien commun, à savoir, en définitive, à l’avènement du Royaume de Dieu sur la terre. Le monde en effet a été créé bon et beau. Il a une finalité et mérite que les êtres humains s’y incarnent pour co-participer à l’œuvre eschatologique de création divine. Cette conviction est partagée par certaines grandes figures de l’Église orthodoxe contemporaine comme le patriarche œcuménique Bartholomée. Celui-ci lutte instamment en faveur de la protection de l’environnement, se mobilise pour toutes les formes de rapprochements inter-confessionnels et inter-religieux et combat contre toutes les formes d’esclavage.

LJI : Quelles perspectives donnez-vous à ces reconfigurations profondes cultuelles et culturelles affectant le politique ?

AA : On le voit, la guerre russo-ukrainienne bouleverse profondément le paysage de l’Orthodoxie. Il est clair que dans les prochaines années, si l’Ukraine et les démocraties l’emportent sur le modèle d’État-civilisation porté par la Russie et sur celui d’Église russe comprise comme kathékon, on devrait assister à un renouveau en profondeur de la théologie orthodoxe, porté jusqu’à présent seulement par quelques groupes et institutions minoritaires, ainsi qu’à une relance du processus conciliaire pan-orthodoxe. La conception personnaliste, sapientielle, œcuménique et eschatologique de l’Église, formulée au sein de la philosophie religieuse russe émigrée, manifestée de façon particulièrement éloquente par la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv et portée aujourd’hui en grande partie par les Églises ukrainiennes qui résistent courageusement à l’envahisseur, pourra jouer un rôle déterminant. Elle pourrait aider les chrétiens orientaux à retrouver fondamentalement leur identité chrétienne, au-delà de la seule et exclusive définition confessionnelle de soi. Celle-ci n’a en effet que quelques siècles et fut longtemps contestée en Ukraine puisque jusqu’au XVIIe siècle le métropolite orthodoxe Petro Mohyla envisageait encore possible de permettre à l’Église de Kyiv de vivre en double communion avec Rome et Constantinople. Le rôle que pourraient jouer les autres Églises chrétiennes, à commencer par l’Église gréco-catholique ukrainienne, pour soigner les maux des Églises orthodoxes et faciliter la formation de celles-ci à la pensée néo-humaniste et à l’ecclésiologie œcuménique, pourrait être déterminant.

Rappelons que, historiquement, le terme même d’orthodoxie fut employé pour qualifier la qualité de la foi chrétienne. On sait en effet que les pères des Églises d’Occident et d’Orient, d’Augustin à Thomas d’Aquin, de Jean Damascène à Grégoire Palamas, utilisaient ce terme pour désigner une foi chrétienne authentique, capable d’accorder ensemble, « de façon orthodoxe », l’intelligence et la croyance, la raison et l’expérience, la vérité et la vie. De ce second point de vue, plus universel, il est également utile d’observer les conséquences de la guerre russo-ukrainienne, devenue une guerre mondialisée, sur la conscience de soi des institutions ecclésiales, au-delà même du périmètre des Églises orientales. Devant le témoignage de foi des chrétiens en Ukraine, leur défense des principes fondamentaux de la Convention européenne des droits de l’homme, de plus en plus de chrétiens dans le monde affirment leur solidarité méta-confessionnelle à l’égard des chrétiens ukrainiens. Nul doute qu’une telle évolution permettra au mouvement œcuménique de trouver de nouvelles ressources pour reconnaître que l’unité des chrétiens dépasse et déborde le seul mouvement de rapprochement inter-confessionnel officiel. Il faudra probablement mettre en place, comme le suggère l’une des neuf propositions du groupe de recherche de l’Institut chrétiens d’Orient et du Collège des Bernardins, des séminaires de formation œcuménique au leadership pour les responsables religieux. De même la coopération entre les Églises du monde et les différentes traditions ecclésiales et religieuses présentes en Ukraine sera indispensable pour travailler ensemble sur un agenda social et de reconstruction psychique et économique.

Enfin, puisque l’orthodoxie de la foi implique, par sa nature même, une conception particulière de la métaphysique, de l’épistémologie et de l’action politique, il est utile, – ici encore afin de comprendre les évolutions en cours mais aussi en vue de contribuer à construire la paix -, de faire apparaître un certain nombre de reconfigurations en cours, provoquées par l’extension de la guerre, des paradigmes majeurs qui structurent la rationalité de nos contemporains ainsi que leurs engagements politiques. Malheureusement l’esprit post-moderne qui devient paradigmatique en Occident se caractérise par plusieurs phénomènes qu’on ne peut ici que mentionner brièvement. Selon la pensée post-moderne, il n’y a pas de vérité mais seulement des interprétations ; il n’y a pas de liberté responsable mais seulement des rapports d’aliénation ; il n’y a pas de justice mais seulement des rapports de force ; il n’y a pas de vertus mais seulement des simulacres inhérents à la société du spectacle. Or, le peuple ukrainien, retrouvant ce qu’Ernest Renan définissait par la conscience morale au fondement de toute identité nationale, renverse entièrement les fondements de cette pensée post-moderne. Si, lors des premiers Maïdan de 1991 et de 2004, puis lors de la « révolution de la dignité » en 2013-2014, ou encore aujourd’hui, lors du combat existentiel pour une Ukraine indépendante, les ukrainiens sont prêts à mourir pour appartenir à la civilisation européenne, c’est précisément parce qu’ils croient en la puissance de la vérité, en une liberté capable de responsabilité, en un humanisme authentique et en une justice pacifiante sans cesse approchée par l’État de droit. Comme l’a écrit dès 2016, dans notre Histoire de la conscience européenne, le philosophe ukrainien Constantin Sigov, depuis trente ans, à travers toutes ces luttes, l’homo dignus s’est substitué en Ukraine à l’homo sovieticus.

Les Ukrainiens savent que les « vérités alternatives », c’est-à-dire les mensonges de la propagande, conduisent à des récits hétérodoxes qui divisent, et donc à une sortie de l’histoire puisqu’ils déconnectent les populations et leurs dirigeants de l’éthique et de la réalité. C’est pourquoi Volodymyr Zelensky lors du G20 à Bali a osé, dans son plan de paix juste, mettre la vérité en face des dirigeants les plus puissants de la planète : « Des compromis immoraux ne mèneront qu’à plus de sang ».

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