Les think tank et la diplomatie de défense

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[ INTERVIEW ]

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Entretien avec le directeur de l'IRSEM : les think tank et la diplomatie de défense

Propos recueillis par Les Jeunes IHEDN – Le 22 novembre 2021

À propos de l'invité

Jean-Baptiste JEANGÈNE-VILMER

Jean-Baptiste JEANGÈNE-VILMER dirige l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire), premier centre d’études sur la guerre dans le monde francophone, rattaché à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées. Il est également nonresident Senior Fellow à l’Atlantic Council à Washington et enseigne à la Paris School of International Affaires (PSIA) de Sciences Po Paris.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Dans le cadre de la semaine dédiée à la diplomatie de défense, Les Jeunes IHEDN ont eu le plaisir de s’entretenir avec Jean-Baptiste JEANGÈNE-VILMER, directeur de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM). Dans cet entretien, il nous propose sa perception du rôle des think tank dans la diplomatie de défense.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN : Comment définiriez-vous le rôle de l’IRSEM dans la diplomatie de défense de la France ?

Jean-Baptiste JEANGÈNE-VILMER : Nous sommes d’abord et avant tout un institut de recherche. Notre activité principale est la recherche, qu’elle soit interne, au profit du ministère des Armées, ou externe, publiée dans nos collections ou dans des revues scientifiques et des livres. Nos trois autres missions sont la « relève stratégique », c’est-à-dire le soutien aux jeunes chercheurs, la contribution à l’enseignement militaire supérieur et la contribution au débat public. La contribution à la diplomatie de défense ne vient qu’après ces quatre activités majeures.

Elle se manifeste d’abord par le fait de recevoir à l’IRSEM un grand nombre de personnalités ou de délégations, en provenance de tous les continents. En général, pas une semaine ne passe sans qu’au moins une délégation étrangère ne passe à l’IRSEM. Il s’agit autant d’« officiels », civils ou militaires, que de membres de la société civile, des chercheurs surtout, et parfois les deux sont mêlés (format track 1.5). La plupart du temps, ce sont des rencontres fermées, avec les chercheurs de l’IRSEM et des représentants d’autres directions et services du ministère et parfois d’autres ministères ; mais nous invitons aussi fréquemment des chercheurs des think tanks et/ou des universités à participer, ce qui permet d’avoir des points de vue différents et, par le croisement des perspectives, de rendre la discussion plus fertile.

Dans certains cas, ces personnes ou ces délégations étrangères nous sont envoyées par les programmes du ministère des Armées (« Personnalités d’Avenir Défense » – PAD – piloté par la direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS)) et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (« Programme d’invitation des personnalités d’avenir » (PIPA) piloté par le centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS)). Par exemple, en mars 2021, nous avons reçu Ahmad MASSOUD, le fils du commandant Massoud, dans le cadre de notre coopération avec le PIPA. Nous lui avons fait rencontrer des chercheurs de l’IRSEM, mais aussi des collègues d’autres institutions.

Notre contribution à la diplomatie de défense se manifeste ensuite par au moins trois autres activités : l’organisation de grandes conférences publiques autour de personnalités majeures (nous avons par exemple reçu, à leur demande, les ministres de la Défense du Japon et de l’Inde) ; la prise en charge d’exercices particuliers (l’IRSEM a par exemple organisé plusieurs rencontres annuelles de l’initiative « 5+5 Défense en Méditerranée occidentale ») ; et mes propres missions à l’étranger, qui sont fréquentes et permettent d’aborder un grand nombre de sujets, sur tous les continents. Le programme de mes déplacements est en général préparé avec notre ambassade (conjointement par la mission de défense et la chancellerie), ce qui permet de faire coïncider les intérêts de l’IRSEM d’une part, en termes de recherche et/ou de développement international, avec ceux de la diplomatie française d’autre part.

Pour l’ensemble de ces activités, nous nous coordonnons étroitement avec la DGRIS, à laquelle l’IRSEM est rattaché, puisqu’au sein du ministère c’est cette direction générale qui assure la tutelle du réseau bilatéral diplomatique de défense composé de près de 90 missions près les ambassades de France à l’étranger.

Enfin, deux changements internes rendent également notre dispositif plus robuste sur ce sujet : la création en janvier 2020 d’un poste de délégué au développement international, occupé par Nicolas REGAUD ; et la création en septembre 2021 d’un poste de directrice adjointe, occupé par Marjorie VANBAELINGHEN, qui est diplomate de carrière et qui contribue donc tout naturellement au renforcement de cette dimension.

LJI : Quels sont les enjeux des Programme d’Invitation de Personnalité d’Avenir (PIPA – ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) et Personnalités d’Avenir Défense (PAD – ministère des Armées) auxquels l’IRSEM contribue ?

JBJV : Je vois deux enjeux principaux. D’abord, faire les bons choix, miser sur les bonnes personnes, puisque comme leur nom l’indique ces programmes visent à sélectionner et inviter en France des personnalités étrangères dont on suppose qu’elles ont de « l’avenir » au sens où elles sont susceptibles d’accéder à des postes à responsabilité dans leur pays. Or, il n’est pas toujours évident d’évaluer ce potentiel, d’autant plus que les domaines sont divers (politique, scientifique, entrepreneurial, etc.).

Ensuite, maintenir la relation dans la durée. Il est relativement facile de faire en sorte que les quelques jours qu’ils passent en France à l’invitation de ces programmes soient fructueux sur le moment ; qu’ils rentrent chez eux satisfaits, avec une meilleure compréhension de la France et de nombreux contacts de haut niveau. Mais, précisément parce que l’on mise sur un potentiel qui va se développer à l’avenir, l’enjeu est d’entretenir cette relation les années suivantes et c’est souvent ce qui est le plus difficile.

Ces deux défis ne sont pas propres à la France, ils sont inhérents à tous les programmes d’influence. Ayant moi-même été sélectionné dans trois programmes étrangers (allemand, japonais, singapourien), j’ai vu un certain nombre de bonnes pratiques dont je pense que nous pourrions nous inspirer, pour maintenir les liens sur le long terme notamment.

C’est d’ailleurs dans cet esprit, inspiré par le programme allemand des Munich Young Leaders, que j’ai souhaité que l’IRSEM porte une nouvelle initiative, complémentaire des programmes PAD et PIPA : nous lancerons en 2022 la première édition des « Paris Defense Young Leaders », un programme d’invitation d’une dizaine de hauts potentiels étrangers de 28 à 40 ans – qui pour cette première édition marquée par la présidence française de l’Union européenne, qui débutera le 1er janvier 2022, seront exclusivement européens. Le programme sera élargi au monde entier l’année suivante.

LJI : L’IRSEM a été à l’initiative du lancement du Réseau des Instituts Européens d’Etudes Stratégiques (Network of European Strategic Studies Institutes, NESSI) en septembre 2021. Sur la base de quel(s) constat(s) ce projet a-t-il vu le jour ?

JBJV : L’idée de NESSI est née il y a quelques années. Via le réseau diplomatique, j’avais lancé une enquête sur les équivalents de l’IRSEM dans le monde, c’est-à-dire sur la présence éventuelle, dans chaque pays, d’une institution de recherche plus ou moins rattachée au ministère de la Défense. Nous avions obtenu une centaine de réponses, mettant en évidence une très grande diversité de situations (dans le rattachement, l’organisation, le personnel, les activités, les productions, etc.) mais, à l’échelle européenne, une relative homogénéité. On s’est alors rendu compte qu’il y avait dans de nombreux pays européens des structures comparables dont parfois nous ignorions l’existence et avec lesquelles nous n’entretenions que peu ou pas de relations.

Parallèlement, à mesure que s’exprimaient des différences parfois profondes sur le projet européen, il devenait évident que la construction de la défense européenne, et la réalisation ou au moins la maximisation d’une « autonomie stratégique », ne dépendait pas que de projets industriels communs ou d’opérations militaires communes mais aussi de la convergence de cultures stratégiques non seulement différentes mais aussi parfois divergentes. En d’autres termes, la réalisation, ou au moins l’approximation, d’une culture stratégique commune est une condition de possibilité de la défense européenne. Pour que cette culture émerge, il faut d’abord se parler et se comprendre. C’est là que l’IRSEM avait un rôle à jouer.

L’idée de NESSI est donc née de ce double constat. Nous avons donc décidé, en 2019, de créer un réseau européen d’institutions de recherche stratégique mais, à cause de la pandémie, il a fallu atteindre septembre 2021 pour organiser la réunion inaugurale qui a rassemblé à Paris les représentants de 17 organismes. Un communiqué conjoint a été publié à l’issue (https://www.irsem.fr/institut/actualites/lancement-reseau-nessi.html). S’il s’agit d’une initiative IRSEM, nous avons souhaité que la présidence soit tournante : après la France en 2021, ce sera au tour du Portugal d’organiser nos travaux en 2022, autour de thématiques qui n’ont pas encore été déterminées.

LJI : Dans le rapport de l’IRSEM sur les opérations d’influence chinoises, vous identifiez une véritable offensive opérée par la Chine en Europe centrale et de l’Est par le truchement de ses think tanks. A l’échelle mondiale, l’utilisation des think tanks dans une stratégie d’influence se développe-t-elle ? Pourquoi ?

JBJV : Les think tanks locaux sont en effet l’un des relais de l’influence, parmi de nombreux autres. Leur utilisation se développe depuis plus d’une vingtaine d’années. Ce phénomène, qui n’est pas propre à la France, est lié à la congruence de trois facteurs : l’avènement des technologies de l’information et de la communication (en particulier les réseaux sociaux) qui facilitent la création et l’animation d’organisations dédiées à la réflexion, à la production et à la circulation d’idées dans le champ du débat public (facteur sensiblement renforcé par la crise sanitaire) ; la multiplication et la complexité technique croissante des problématiques de politiques publiques qui se présentent aux pouvoirs publics, requérant dès lors des expertises spécifiques et complémentaires ; enfin la « dépolitisation » des partis politiques, dont la vocation programmatique initiale laisse place à une action de gestion.

Ensuite, partout dans le monde, les think tanks sont davantage utilisés comme relais d’influence pour des raisons en partie mécaniques – parce que les think tanks eux-mêmes sont plus nombreux et s’internationalisent davantage – mais aussi plus fondamentalement parce que dans ce que le CEMA a appelé « la guerre avant la guerre », c’est-à-dire la guerre sous le seuil, la guerre non cinétique, la guerre politique (qui pour les Chinois comprend la guerre de l’opinion publique, la guerre psychologique et la guerre du droit), les idées sont primordiales. Un effort particulier porte donc sur tous les vecteurs et supports des idées, que sont non seulement les think tanks mais aussi d’autres organismes de recherche, les universités, les médias, les maisons d’édition, les réseaux sociaux, etc.

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