Les conséquences des « révolutions arabes » : le cas tunisien

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Conférence - Les conséquences des "révolutions arabes" : le cas tunisien

Le 22 avril 2022, la délégation Auvergne Rhône-Alpes et le comité Moyen-Orient et Monde Arabe des Jeunes IHEDN organisaient une conférence sur les conséquences des révolutions arabes en prenant pour cas d’étude l’exemple tunisien. Ils accueillaient à cette occasion, Mohamed-Chérif FERJANI, docteur en sciences politiques, professeur émérite de l’université Lumière Lyon 2 et président du Haut-Conseil du Timbuktu Institute for Peace Studies de Dakar.

« ce n’est pas parce qu’une révolution ne triomphe pas tout de suite, qu’elle cesse d’être une réelle révolution »

La Tunisie est considérée comme le fer de lance des mouvements populaires qui furent appelés les « Printemps arabes ». Cette expression désigne les soulèvements, d’ampleur variable, qui ont eu lieu à la fin de l’année 2010, d’abord en Tunisie, puis qui se sont propagés en Egypte, en Libye, en Syrie, au Yémen, en Jordanie, ainsi que dans d’autres pays de la région en 2011.

Bien que réunies sous une même appellation et fondées sur des aspirations/espérances communes (travail, liberté, dignité, droits humains, démocratie sociale), les origines et les conséquences directes de ces révolutions ont été propres à chacun de ces territoires. Ainsi, la Tunisie ne fait pas figure d’« exception » mais elle se distingue par des spécificités (historiques, géographiques, politiques, culturelles) qui l’ont conduit à jouer un rôle de premier ordre dans le déclenchement de ces épisodes.

En effet, depuis le 19ème siècle, en tant que beylicat de l’Empire ottoman, la Tunisie est à l’initiative de réformes dont l’objectif est, non seulement d’établir un droit pour limiter le pouvoir despotique du sultan, mais aussi de créer des institutions censées exprimer, auprès du souverain, les demandes de la population. En 1846, un pacte fondamental est établit, énonçant tout un ensemble de droits allant jusqu’à l’abolition de l’esclavage. En 1862, la Tunisie se dote de la première Constitution du monde arabo-musulman. Pour des raisons historiques et de contexte, de telles évolutions n’ont pas eu lieu dans les pays voisins, certains étant soumis à des régimes coloniaux (Algérie) et d’autres monarchiques (Maroc).

Le protectorat français de Tunisie, institué en 1881 gèle néanmoins ces avancées. Pour cela, la lutte en faveur de la libération nationale tunisienne est, dès l’origine, menée conjointement à la lutte pour la reprise et la poursuite des réformes démocratiques du 19ème siècle. En 1956, lors de la proclamation de l’indépendance, c’est le parti politique du « Néo-Destour » (Constitution, en arabe) de BOURGUIBA qui prend le pouvoir. Le premier acte de cette Tunisie indépendante est l’adoption du Code du statut personnel, strictement indépendant du pouvoir religieux. Cependant, bien que ces réformes tendent vers la modernité (liberté de conscience, droits des femmes, éducation gratuite…), la défense des droits humains n’a pas progressé sur tous les plans.

Dès les années 1970 et sa perte de légitimité, le régime amorce un virage autoritaire. Le Président se déclare élu à vie en 1975 et le recours croissant aux forces de police tend à museler toute forme d’opposition. Dans ce contexte, profitant de la contestation croissante des autorités, les islamistes entreprennent de se constituer en mouvement politique et l’Islam politique prend alors de l’ampleur tout au long des années 1980, en dépit de sa sévère répression.

S’inscrivant dans la continuité du régime précédent, BEN ALI prend le pouvoir en 1987. Les problèmes se font alors de plus en plus nombreux, allant de la corruption, à la sanction de toutes les manifestations sociales. Lorsque les soulèvements éclatent en 2010, c’est l’aboutissement d’une longue et croissante montée en puissance des mouvements de résistance à cette dictature. Le Président BEN ALI, faute de soutiens internationaux, tombe le 14 janvier 2011 et est contraint de fuir vers l’Arabie Saoudite.

Les groupes islamistes rentrent alors d’exil, ou sont libérés de prison, et montent en puissance grâce à une forme de récupération des aspirations populaires et révolutionnaires. Le parti islamiste conservateur Ennahdha obtient la majorité relative des sièges de l’Assemblée nationale constituante tunisienne, suite aux élections d’octobre 2011. La matrice fondamentaliste, allant dans le sens d’un recul démocratique, a donc été celle du régime politique parlementaire tunisien jusqu’en 2021, date de sa dissolution. En effet, l’actuel Président SAIED, ayant depuis progressivement supprimé les autres formes de contre-pouvoirs, gouverne par décret et apparait seul maitre à bord.

Face à cette apparente régression de l’état de liberté, la résistance populaire semble figée. Ne souhaitant ni la prise de pouvoir des islamistes, ni leur éviction par un coup d’Etat militaire à l’image de l’Egypte, le pays est dans une impasse conservatrice.

 

Quel bilan peut-ont faire de ces Printemps arabes ? Plus de 10 ans après, alors que certains Etats ont assisté à la prise de pouvoir des islamistes, à une succession de coups d’Etat militaires, à l’aggravation des tensions sociales jusqu’à la guerre civile, ainsi qu’à un retour manifeste de l’autoritarisme et du conservatisme… doit-ont en conclure à l’échec de ces révolutions ? Il semblerait que non.

A ce titre, il est intéressant de souligner que la notion de printemps n’est pas nouvelle, de même que l’état de désorganisation/chaos qui succède souvent aux épisodes révolutionnaires. Ainsi, le « Printemps des peuples », soulèvement européen de 1848, rassemblant lui aussi plusieurs formes d’aspirations à la démocratie, n’a pas été immédiatement suivi d’améliorations concrètes. Ce n’est qu’une trentaine d’années plus tard, suite à de sanglantes régressions/répressions, que les évolutions ont été visibles.

Ainsi, bien que le climat mondial actuel ne semble pas favorable à l’aboutissement des Printemps arabes, selon Monsieur FERJANI, l’espoir perdure de voir un jour ces aspirations à la démocratie se réaliser : « ce n’est pas parce qu’une révolution ne triomphe pas tout de suite, qu’elle cesse d’être une réelle révolution », que les aspirations qui la fondent s’éteignent, et que les efforts qui la portent sont vains.

À propos de l'autrice

Fanny PASSELEGUE

Fanny est diplômée en Relations internationales (parcours Intelligence stratégique et risques internationaux) de l’Université Jean Moulin Lyon 3, ainsi qu’en Criminologie de l’Université Paris 8. Particulièrement intéressée par la région du Moyen-Orient, elle a aussi étudié à l’Institut Français d’Egypte, au Caire. Membre des Jeunes IHEDN depuis 2018, elle est récemment devenue l’une des référentes de la mission Moyen-Orient et Monde Arabe de la branche régionale Auvergne Rhône-Alpes de l’association.

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