Les États-Unis et le bloc occidental face à la guerre en Ukraine, quels enjeux géopolitiques ?

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[ INTERVIEW ]

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Les États-unis et le bloc occidental face à la guerre en ukraine, quels enjeux géopolitiques ?

Propos recueillis par Maxime COCHEUX, membre de la délégation régionale Auvergne-Rhône-Alpes – Le 20 mai 2022.

À propos de l'invité

Julien TOURREILLE

Chargé de cours en science politique et chercheur en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal, spécialiste de la politique étrangère et de défense des États-Unis. Sa thèse de doctorat fut consacrée aux difficultés récurrentes des États-Unis dans les guerres de contre-insurrection.

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Le 24 février 2022, la Fédération de Russie sur ordre du Président Vladimir POUTINE déclenche une opération spéciale en Ukraine après plusieurs mois de tensions entre les deux pays. La relation entre les deux pays s’est fortement dégradée à partir de la fin des années 2000, notamment lors du mouvement Euromaïdan en 2013/2014. L’Ukraine s’est alors vue partagée entre deux camps, un en faveur de l’Union Européenne (UE) et l’autre davantage tourné vers l’influence russe pour des raisons historiques, culturelles et politiques. Suite à ce mouvement, la guerre du Donbass éclate en 2014 et l’armée ukrainienne s’engage dans un conflit larvé avec les forces séparatistes pro-russes qui continue encore aujourd’hui. La Russie soutient ces milices et les groupes paramilitaires et n’hésite pas à annexer en 2014 la Crimée malgré la désapprobation internationale.

Considérée comme l’une des plus grandes opérations militaires sur le territoire européen depuis la Seconde Guerre mondiale, la progression russe rapide a fini par être stoppée. Le conflit s’enlise peu à peu et le front se stabilise vers l’Est grâce à la reprise des territoires lors des contre-offensives ukrainiennes, soutenues par le matériel et le renseignement occidental. S’il est difficile à l’heure actuelle de mesurer l’ensemble des répercussions géopolitiques sur le monde, les grandes puissances et les organisations internationales, il semble certain que le conflit ukrainien va avoir un impact sur l’ordre mondial actuel. Face à ce conflit, quels sont les enjeux géopolitiques pour les forces occidentales et plus particulièrement les États-Unis ?

INTERVIEW

Maxime COCHEUX – Jeunes IHEDN : La guerre d’Ukraine qui a éclaté en février 2022 intervient après plusieurs années de crises et de conflits avec la Russie. Le mouvement Euromaïdan puis la guerre du Donbass et l’annexion de la Crimée ont participé à l’essor de ces tensions. Pourriez-vous revenir sur les causes multiples du déclenchement de cette guerre ?

Julien TOURREILLE : Effectivement, vous avez raison de souligner qu’il existe une situation de crise entre la Russie et l’Ukraine bien avant l’intervention militaire de février 2022. En réalité, cette crise remonte au moins à 2014 voire depuis le début des années 2000 avec la révolution Orange. Aujourd’hui, il est possible de percevoir trois raisons majeures à cette crise. La première doit être évoquée, même si elle est relativement secondaire, pour comprendre la situation. Il s’agit de la fameuse question de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) dont les médias, notamment, ont beaucoup parlé. Cet argument repose essentiellement sur l’idée que Moscou se sentirait menacée par l’élargissement de l’OTAN et dans une moindre mesure de l’Union Européenne, plus spécifiquement par l’adhésion des pays appartenant à l’ancienne sphère d’influence soviétique. Ce premier facteur peut être une des causes multiples de ce conflit et un parallèle peut être établi avec les événements de 2008 en Géorgie où le but principal était de contrecarrer les ambitions de l’OTAN à l’Est de l’Europe.

Les deux autres facteurs me semblent toutefois plus importants et complémentaires. Le second est en effet la vision du Président Vladimir POUTINE à l’égard des deux pays. Pour le président russe, l’Ukraine n’est pas seulement un pays membre de l’ancien espace soviétique qui doit rester dans la sphère d’influence de Moscou et devenir un État tampon contre l’emprise occidentale. Il considère que les deux États sont liés par un pacte nationaliste très ancien, l’Ukraine étant perçue comme le berceau de la nation russe (Rus’de Kiev, principauté de 882 à 1240) puis historiquement rattachée à l’empire russe. Les dimensions historiques et culturelles sont par conséquent fondamentales dans cette idée de nation jumelle qu’il conviendrait de maintenir avec sa voisine. C’est d’ailleurs ce que le Président Vladimir POUTINE exprimait sur son blog, sur le site de la présidence en juillet 2021, lorsqu’il expliquait que ces communautés historiques étaient liées par un destin commun. Le maître du Kremlin juge dramatique que ces communautés soient menacées du fait d’influences étrangères qui essaieraient de les séparer. Cette vision très « poutinienne » du caractère conjoint, inséparable des nations russe et ukrainienne amène finalement à nier la souveraineté, les aspirations de souveraineté du peuple ukrainien, ce qui peut paraître paradoxal.

Enfin cela nous amène au troisième facteur qui relève, je crois, de la crainte du Président Vladimir POUTINE de voir une Ukraine plus démocrate, plus encline à la démocratie libérale et qui regarderait vers l’Ouest. Cela serait certes une menace pour l’influence russe dans son environnement proche, mais surtout une menace pour son système politique, son gouvernement et son pouvoir, dans la mesure où si l’on considère que ces deux nations sont jumelles, si l’une d’elles peut développer une démocratie même imparfaite, sa jumelle pourrait se poser des questions. Plus concrètement, si les Ukrainiens accèdent à une démocratie et continuent de lutter contre la corruption, pourquoi le peuple russe ne pourrait-il pas faire la même chose ?

Bien sûr l’intervention du régime russe en Ukraine peut s’expliquer par d’autres facteurs plus secondaires, plus stratégiques par exemple avec la question du contrôle de la mer Noire, mais il me semble que ces trois grandes idées sont fondamentales pour comprendre l’invasion militaire en février 2022.

JI :  Avec le déclenchement de la Guerre, plusieurs organisations comme l’OTAN et l’UE ont pris position pour soutenir l’Ukraine. Les États-Unis du Président Joe BIDEN ont également décidé de soutenir l’Ukraine, rompant avec la certaine proximité de l’ancien président avec le régime russe. Aujourd’hui quelle est l’implication des États-Unis dans ce conflit ? Quelles sont les limites de cette aide ?

JT : L’implication des États-Unis dans le conflit ukrainien est majeure, résolue, déterminée et peut-être déterminante. Cette implication reste majeure car plusieurs mois avant le déclenchement de la guerre, Washington mettait déjà en garde et pointait du doigt les velléités offensives de Moscou, à tel point que certains commentateurs et certaines capitales européennes s’étonnaient à l’époque de l’alarmisme de l’administration du Président Joe BIDEN en percevant une certaine forme d’exagération destinée à faire monter la pression sur Moscou pouvant avoir des conséquences négatives. Il s’est avéré que les conclusions de l’administration américaine, compte tenu des informations dont elle disposait, les mêmes que ses alliés européens, étaient fondées : l’augmentation du niveau des troupes russes à la frontière ukrainienne n’était pas uniquement liée à de simples exercices militaires mais un véritable signe annonciateur d’une attaque avec pour objectif initial de prendre le contrôle complet du pays et décapiter le régime de Kiev. Ainsi, d’emblée, la stratégie du Président Joe BIDEN a été très lucide et très claire sur la menace du Président Vladimir POUTINE envers l’Ukraine, et une fois cette menace concrétisée fin février, les États-Unis ont facilité une bonne entente occidentale, à travers l’OTAN en particulier, pour mobiliser tous les acteurs afin de mettre en place un régime de sanctions assez extraordinaire, quel que soit le débat sur l’efficacité de ces dernières. Il est fascinant de voir la rapidité à laquelle ces sanctions ont été adoptées et l’ampleur de celles-ci. À titre d’exemple, quelques semaines avant le 24 février, on imaginait que plusieurs semaines de négociations seraient nécessaires pour que les Allemands stoppent le projet du gazoduc North Stream II. Finalement, ils l’ont fait très rapidement et je pense que la diplomatie du Président Joe BIDEN a joué pour beaucoup dans cette décision.

De plus, l’administration américaine joue un rôle clé dans le soutien militaire, que cela soit en attribuant des fonds à l’Ukraine pour l’achat de matériel ou que cela soit par l’envoi de matériel à la pointe de la technologie, dans un premier temps léger puis plus lourd. Bien que cela semblait évident, les médias ont aussi officialisé le partage d’informations et de renseignements à des fins d’opérations de combat, un atout non négligeable pour la contre-offensive ukrainienne. Tout cela fonctionne très bien et pour l’administration du Président Joe BIDEN, la grille de lecture est relativement simple. La guerre en Ukraine n’est pas seulement une guerre entre deux voisins mais le théâtre d’un affrontement entre les autocraties d’un côté et les démocraties ou les aspirants à la démocratie de l’autre. Cette idée, que défend le Président Joe BIDEN, anime une de ses visions principales de la politique étrangère de manière claire. Le président américain avait d’ailleurs organisé un sommet des démocraties en décembre 2021 sans grand succès mais qui aujourd’hui possède une résonnance particulière.

Ainsi dans cette vision existentielle, l’objectif américain semble être fort ambitieux. Sans doute exprimé de manière maladroite par le secrétaire à la Défense, l’objectif principal semble être, à terme, d’affaiblir la puissance militaire de la Russie afin d’éviter qu’elle représente une menace notamment pour ses voisins. L’intervention est donc résolue et fait relativement consensus aux États-Unis, que cela soit pour les Républicains ou les Démocrates dans le soutien à l’Ukraine. La difficulté majeure est de maintenir ce soutien dans le temps, soit parce qu’il peut y avoir une certaine lassitude face à un enlisement, soit parce que les Ukrainiens finissent par perdre la guerre, ou soit à cause de l’émergence de dissensions avec certains pays européens qui souhaiteraient trouver une solution diplomatique et non militaire.

Du point de vue des limites, on peut effectivement pointer du doigt la non-intervention militaire des Occidentaux. Une limite certaine en terme d’efficacité car on peut imaginer que si les Ukrainiens étaient appuyés par des militaires Américains et membres de l’OTAN, c’est-à-dire Français, Britanniques, Allemands, cela serait une aide très précieuse. On pourrait même émettre l’hypothèse que les Ukrainiens auraient déjà chassé les Russes du territoire. Mais le problème évidemment, c’est qu’il est impossible d’intervenir pour deux raisons principales. La première est que l’Ukraine n’est pas un allié de l’OTAN et par conséquent aucun mécanisme de défense ne peut être mis en avant pour justifier une intervention militaire directe avec l’envoi de soldats. La seconde, le facteur clé est celui de la dissuasion nucléaire. Moscou a dès le départ brandi suffisamment clairement la menace d’une riposte nucléaire pour convaincre les pays européens et les États-Unis d’intervenir dans le conflit sans faire la guerre. Le Président Emmanuel MACRON avait d’ailleurs prononcé une très bonne expression sur ce point : « Stopper cette guerre sans faire la guerre ».

Pour conclure cette question, oui c’est une limite indéniable mais c’est une contrainte qui est contournée grâce à une aide fournie très significative. Mais on ne peut pas entrer aux côtés des belligérants au risque de créer une escalade et transformer le conflit en une véritable guerre mondiale pouvant déboucher sur un affrontement nucléaire. Nous sommes aujourd’hui dans la même configuration, la même contrainte que la Guerre Froide où à l’époque il n’y a pas eu d’affrontements directs entre l’URSS et les États-Unis, mais uniquement par alliés interposés. La Russie reste une grande puissance nucléaire qui pourrait se sentir menacée et juger, de son point de vue, l’usage d’une arme nucléaire nécessaire pour assurer sa survie.

JI :  Depuis les années 2010, les États-Unis se sont désengagés progressivement du Moyen-Orient, d’abord sous le Président Barack OBAMA, puis ensuite sous le Président Donald TRUMP avec les Accords Abraham, afin de se repositionner sur un pivot stratégique, le Pacifique. Ce repositionnement militaire stratégique s’explique en partie par la rivalité croissante avec la Chine, rival commercial et militaire. La guerre en Ukraine avec la Russie, aux portes de l’UE et de l’OTAN pourrait-elle contrebalancer ce repositionnement, au profit du continent européen ?

JT : Effectivement, cet aspect est très intéressant à aborder car en mettant de côté les divergences entre les États-Unis et certains pays européens depuis l’intervention en Irak par le Président Georges Walter BUSH au début des années 2000, il semblerait qu’un fossé se creusait entre les deux rives Atlantique. Les Présidents Barack OBAMA et Donald TRUMP n’étaient pas des présidents européens sur le plan de la politique étrangère. Ces derniers s’intéressaient très peu à l’Europe, pour des raisons différentes, le Président Donald TRUMP s’exprimant de manière beaucoup moins diplomatique et nuancée que son prédécesseur. Mais le président démocrate ne s’intéressait, en réalité, pas beaucoup plus au continent européen et pendant ses deux mandats, il n’a jamais réellement contribué à accompagner l’UE dans le développement de sa politique de défense par exemple. L’objectif à cette époque dans la politique étrangère américaine était de se concentrer sur l’Asie-Pacifique avec ce nouveau pivot stratégique, en partie pour contrer l’influence grandissante de la Chine.

La guerre en Ukraine à ce titre, et le discours très significatif du Président Joe BIDEN à Varsovie le 26 mars 2022, repositionne les États-Unis comme une puissance européenne. En effet, le pays est désormais obligé de réinvestir les enjeux de sécurité en Europe, ce qui est inédit pour Washington depuis la fin de la Guerre Froide. Ce conflit oblige donc les États-Unis à devenir un acteur qui accompagne les Européens dans la construction de cette Europe de la défense même s’il faudra voir sur le long terme comment cette idée se concrétisera. Depuis la fin de la Guerre Froide, il y a toujours eu une ambivalence de Washington vis-à-vis de ce projet de défense afin de savoir si cette dernière serait autonome ou bien intégrée à l’OTAN, tout en comprenant les relations entre les différents pays européens vis-à-vis de cette thématique. À court terme, cette crise ukrainienne a toutefois le mérite de restaurer l’attention des États-Unis sur l’Europe et aussi restaurer leur leadership sur le continent. Cette idée est complétement assumée par le Président Joe BIDEN, ce qui fait de lui, à mon sens, un véritable président européen au même titre que l’était ses prédécesseurs durant la Guerre Froide. L’implication américaine actuelle en Europe est une question clé de leur politique étrangère et de la stabilité du système international.

Tout le défi désormais est de savoir si ce repositionnement va détourner l’attention de Washington de l’autre grand enjeu, encore plus important évidemment, la montée de la Chine et l’architecture de la sécurité en Asie-Pacifique. J’ai l’impression que les États-Unis sont capables de mener les deux fronts en même temps, non seulement parce qu’ils ont les capacités intellectuelles de le faire mais aussi parce qu’étonnamment l’Ukraine et la façon dont la situation est gérée, renforce le crédit des États-Unis aux yeux même des Chinois. Le déroulement de ce conflit marque une rupture avec celui du retrait en Afghanistan en 2021, que Pékin avait pu interpréter comme une manifestation supplémentaire du déclin de cette puissance américaine. Entre la solidarité occidentale pour l’Ukraine, le leadership américain, sans oublier la résistance ukrainienne face à l’invasion, cela envoie un signal fort que cet Occident, dont on aime à insinuer qu’il décline et que plus personne ne souhaite le défendre, est au final capable de se mobiliser lorsqu’il se sent trop menacé. Cela peut donc renforcer la position des États-Unis en Asie-Pacifique et rassurer leurs alliés ainsi que mettre en garde Pékin contre des velléités offensives pouvant être inconsidérées sur des dossiers tel que Taïwan.

JI : Rapidement le déclenchement du conflit ukrainien a eu des répercussions sur les politiques de défense des pays voisins, comme pour l’Allemagne qui souhaite relancer son industrie d’armement. Quelles sont les conséquences de ce conflit pour la politique de défense américaine à court et à plus long terme ?

JT : Concrètement, je ne pense pas qu’il y aura des répercussions très significatives par exemple sur le budget de la défense américaine contrairement à des États comme l’Allemagne ou même le Canada qui souhaitent augmenter de façon plus ou moins importante leurs dépenses militaires. Pour les États-Unis, il est peu probable de voir une augmentation significative, tout d’abord parce que fondamentalement, on ne part pas d’aussi bas. En effet, le budget de la défense est déjà de l’ordre des 800 milliards de dollars et avant le déclenchement de la guerre d’Ukraine, au sein du Congrès, il n’y avait pas de débat sur la nécessité de calibrer ou non ce budget à la baisse.

Ainsi, on ne constate pas le même effet pour l’instant que lors des événements du 11 septembre 2001 où les États-Unis s’étaient lancés dans un réinvestissement majeur du budget de la défense et dans le développement technologique de l’armement. Aujourd’hui, il est très probable que ces chiffres restent similaires et d’un point de vue de la politique de défense, cela ne fait que valider finalement les orientations des armées américaines, c’est-à-dire cette idée d’avoir une armée de terre qui soit efficace, dotée de bon matériel et bien entrainée. Sur le plus long terme, cela valide également la nécessité de réinvestir dans la modernisation de l’arsenal nucléaire et les vecteurs d’usage entamée sous le Président Barack OBAMA qui s’échelonne sur une trentaine d’années, d’autant plus que face à la menace nucléaire brandie par la Russie, peu de responsables politiques vont s’opposer à cette modernisation. Cela conforte aussi les Américains probablement dans leur idée qu’ils ont une armée efficace en dépit des échecs subis en Irak ou en Afghanistan. Il n’en demeure pas moins que leurs forces savent faire des choses que peu d’autres forces armées savent entreprendre, les Russes en particulier, comme sur le renseignement et la logistique par exemple. La situation en Ukraine demeure donc plus une validation des objectifs entamés par les États-Unis plutôt qu’un signal de changement ou de rattrapage, même s’il existe certains angles morts, comme la question navale, qui sera une question plus préoccupante dans le cadre de l’Asie-Pacifique.

Au final, cette guerre contrebalance les perceptions que l’on a pu avoir avec le retrait des troupes américaines d’Afghanistan, et pour cela il faut remercier les militaires russes qui ont démontré certaines incompétences flagrantes.

JI : Avec la chute de l’URSS en 1991, l’OTAN qui était une alliance défensive a semblé tomber en désuétude face aux nouvelles formes de conflits. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie semble avoir sorti de son sommeil cette organisation, de nombreux pays européens souhaitant la rejoindre par crainte du régime russe comme la Finlande et la Suède. Le conflit ukrainien est-il malgré lui, la première étape d’une nouvelle Guerre Froide entre les États-Unis, l’OTAN et la Russie ?

JT : Sur cette idée de Guerre Froide 2.0, je pense que l’évolution du conflit ukrainien sera la clé de compréhension. En effet, c’est probablement pour cela que les événements en Ukraine dépassent le cadre du territoire ukrainien et de la durée du conflit car c’est un peu cette guerre qui va déterminer si l’on tombera dans une logique de Guerre Froide ou non. Le paramètre clé de cette Guerre Froide 2.0 ne serait plus, évidemment, le communisme contre le capitalisme mais l’opposition entre les systèmes autoritaires et les systèmes démocratiques. C’est un thème en vogue depuis quelques années et encore récemment dans un article paru en novembre 2021 dans The Atlantic, « Autocracy is winning », la thèse avance qu’il y aurait une coalition des régimes autoritaires prêts à exploiter les faiblesses de nos démocraties libérales telles qu’on les connait en Occident. Cette guerre en Ukraine sera par conséquent soit le premier conflit d’une Guerre Froide 2.0, soit elle l’empêchera en montrant finalement à ces régimes autoritaires qu’ils n’ont pas trop intérêt à menacer les régimes démocratiques. Ces derniers se sentiront alors eux-mêmes, un peu plus sûr d’eux et en sécurité.

En ce qui concerne la question de l’OTAN, le Président Vladimir POUTINE est malgré lui le réanimateur en chef d’une alliance que le Président Emmanuel MACRON estimait en état de « mort cérébrale » il n’y a pas si longtemps. Paradoxalement, le Président Vladimir POUTINE en intervenant en Ukraine a eu le mérite de sortir du coma cette organisation défensive alors que ses objectifs initiaux étaient d’éviter l’élargissement de l’OTAN et l’affaiblir en rétablissant la sphère d’influence soviétique. À ce titre, on peut donc qualifier cette opération d’un échec total. La candidature de la Finlande et de la Suède, historiquement neutres, sont des événements majeurs. Déjà en 2008, la volonté de la Géorgie de se rapprocher de l’OTAN avait attiré les foudres de Moscou.

Mais le plus paradoxal, en y réfléchissant, c’est que le Président Vladimir POUTINE possédait la bonne stratégie pour affaiblir l’OTAN jusqu’au début de la guerre en Ukraine. Cette dernière reposait sur le soutien aux mouvements séparatistes dans des pays frontaliers qui souhaitaient rejoindre l’OTAN, en fournissant un soutien financier et d’équipements militaires mais aussi en diffusant des fausses informations pour alimenter des tensions entre les communautés, voire entre les pays membres. Cette stratégie fonctionnait très bien puisque de nombreux États ont vu des mouvements politiques s’interrogeant sur la question de la nécessité et la pertinence de l’OTAN à l’heure actuelle. Au final, le Président Vladimir POUTINE a revitalisé cette alliance défensive, qui retrouve sa pertinence, sa raison d’être originelle et qui redevient ultra-attractive. Il ne serait pas étonnant qu’à moyen et long termes, l’Ukraine fasse partie de l’OTAN, ne serait-ce que par égard à la résistance du peuple face à l’invasion russe au même titre que l’élargissement après les années 1990 aux anciens pays sous domination soviétique. Cet élargissement n’avait pas été fait à l’époque pour des questions stratégiques et d’intérêts, mais plutôt pour des questions de responsabilité morale et historique. Après avoir laissé ces pays sous le joug de l’URSS durant la Guerre Froide, on devait les accueillir pour les protéger de ce qu’ils considéraient comme une menace persistante. L’Ukraine ne rentrera surement pas dans l’OTAN à court ou moyen terme, mais la question se posera naturellement à plus long terme.

Pour conclure, cette idée de nouvelle Guerre Froide évoquée depuis les dernières années entre les États-Unis et la Chine évolue. La Russie était considérée comme une menace très secondaire, un élève turbulent qui venait occasionnellement déranger ses voisins afin de démontrer sa présence sur la scène internationale. Aujourd’hui, le Président Vladimir POUTINE a réussi, grâce à sa politique étrangère, à prouver à quel point la Russie est de nouveau un acteur clé sur la scène internationale. Sur cette idée de Guerre Froide entre régimes autoritaires et régimes démocratiques qui remplacerait cet affrontement Chine/États-Unis, on doit garder à l’esprit l’idée d’une prophétie autoréalisatrice. C’est-à-dire que le Président Joe BIDEN semble voir le monde par ce prisme et peut créer de facto une logique de Guerre Froide.

JI : Selon-vous, quels pourraient être les différents scénarios d’une sortie de crise pour les différents acteurs ? Quelles pourraient être les répercussions de cette sortie de crise pour les grands acteurs internationaux (Organisation des Nations Unies (ONU), UE, États-Unis, Russie…) ?

JT : Cela reste difficile de déterminer les différentes sorties de crise possibles à ce conflit au fur et à mesure que ce dernier perdure. On pourrait toutefois en envisager quelques-unes à l’heure actuelle.

La première serait une victoire pour les Russes qui souhaitaient prendre le contrôle de Kiev et mettre en place un régime allié afin de faire du pays une seconde Biélorussie. L’objectif premier des Russes au début du conflit tendait probablement vers cela car sinon le régime n’aurait pas envoyé des militaires sur le chemin de la capitale. Cet objectif-là, ce scénario de la victoire russe, semble aujourd’hui beaucoup plus improbable au vu des enseignements tirés rapidement du conflit, même si tout dépend de ce que l’on rattache à cette notion de « victoire ».

Le second scénario correspondrait à l’inverse, c’est-à-dire une victoire totale de l’Ukraine, qui signifierait non seulement la préservation de Kiev et de ses territoires, mais aussi le départ des Russes du Donbass et peut-être même reprendre le contrôle de la Crimée. Je donnerai plus de probabilité à ce scénario aujourd’hui qu’il y a quelques semaines à l’exclusion de la récupération de la Crimée qui me semble trop ambitieux. Manifestement, les Ukrainiens sont aujourd’hui dans un état d’esprit où ils pensent pouvoir gagner la guerre et reprendre le contrôle du territoire ukrainien dans son ensemble. Ce serait effectivement une victoire extraordinaire tandis que pour Moscou cela pourrait mettre en péril le régime du Président Vladimir POUTINE et l’écarter du pouvoir de manière plus ou moins subtile

Le troisième scénario qui me semble le plus probable et dans lequel nous nous trouvons manifestement, c’est celui de l’enlisement du conflit qui est parti pour durer plusieurs mois et un encerclement, un enclavement de l’Ukraine. Moscou peut arriver encore à prendre le contrôle de l’Est et d’une bonne partie du littoral pour étouffer économiquement le pays en imposant par exemple un blocus maritime afin de miner complétement l’activité économique et commerciale. Il s’agit du scénario le plus probable, une guerre larvée dans les zones contrôlées par la Russie autour des mers Noire et d’Azov ainsi que dans le Donbass. Plus le conflit va s’enliser et plus le risque est grand que le soutien occidental s’amenuise et se fissure, avec des acteurs qui aimeraient continuer à aider, les Américains en tête, et des acteurs européens qui pourraient inciter les Ukrainiens à négocier et à se résigner à perdre une partie du territoire pour obtenir la paix.

En ce qui concerne les acteurs internationaux comme l’ONU, on se rend compte que cette dernière est actuellement totalement dépassée, comme pour le sujet de l’environnement. Le Secrétaire général de l’ONU, António GUTERRES, est à mon sens particulièrement mauvais dans la gestion de ce conflit car il n’arrive pas lors de ses prises de parole à insuffler des mouvements, des dialogues, des actions concrètes que cela soit sur la famine, l’environnement, les droits de l’Homme ou la guerre. Cela ne signifie pas pour autant qu’en matière d’institutions internationales il n’y aura pas d’évolutions, notamment au niveau du droit. Il est particulièrement intéressant de voir la rapidité et les moyens consacrés aux enquêtes relatives aux crimes de guerre et crimes contre l’humanité réalisées en temps réel. Même s’il est improbable que le Président Vladimir POUTINE soit jugé un jour par un tribunal international, il y a quand même un progrès dans la documentation et dans la recherche de preuves.

Pour l’UE, ce conflit est malgré tout une opportunité à saisir pour renforcer la cohésion entre les États mais aussi renforcer sa politique de défense et de sécurité ainsi que sa politique étrangère. Si ce conflit est une clé pour qu’à l’avenir l’UE s’attelle avec autant de sérieux sur ces sujets que celui du marché unique, cela sera un progrès important. Je pense que la Présidente de la Commission européenne, Ursula VON DER LEYEN, et la plupart des pays européens saisissent cette opportunité assez bien pour le moment. Le diable demeure toutefois dans la durée de cette volonté et les détails de ces mesures politiques. La bonne volonté des Allemands à se réarmer va-t-elle perdurer dans le temps ? Certains membres vont-ils retomber dans des logiques internes à chaque État pour préserver leurs intérêts économiques et commerciaux ? Nous n’en sommes pas à l’abri car dans l’Europe de la défense il y a toujours eu des visions très différentes sur l’intérêt de son existence ou sur les modalités de cette dernière.

JI : Pour conclure cet entretien avec une question de synthèse : Quels sont les premiers enseignements géopolitiques que nous pouvons tirer de ce conflit ? Pensez-vous que ce conflit peut dégénérer en guerre nucléaire au vu des menaces reçues les dernières semaines par le régime russe ?

JT : Sur cette question du risque nucléaire, nous sommes revenus en arrière et je pense même que l’on se rapproche des périodes les plus tendues et les plus sombres de la Guerre Froide, lorsque les tensions entre l’URSS et les États-Unis étaient les plus fortes, notamment lors de la crise des missiles à Cuba en 1962. En effet Moscou a décidé de se lancer dans une guerre qui a forcé et encouragé une réaction très forte des Occidentaux de manière générale, et dans cette aventure militaire contre toute attente, les forces russes ne gagnent pas. Remettre en avant la menace nucléaire pour les Russes est par conséquent un moyen de mettre en avant leur crédibilité, plus qu’une simple question de survie car personne n’osera les attaquer en premier. Ainsi, c’est un moyen d’affirmer la puissance russe et de se faire craindre par ses ennemis, grâce au seul reliquat militaire de taille pour incarner cette menace : l’arme nucléaire. Ce reliquat est par ailleurs encore plus essentiel aujourd’hui qu’il y a trois mois suite à la déroute des forces conventionnelles. Si Moscou a commencé cette guerre en étant considérée comme l’une des plus grandes puissances militaires au monde aux côtés des États-Unis ou de la Chine, au sortir de ce conflit elle sera probablement rétrogradée entre les 20 et les 30 premières puissances mondiales, ce qui signifie un recul bien plus important que les États-Unis après leur échec en Irak.

Ainsi la Russie a tout intérêt à rappeler au monde qu’elle possède l’arme nucléaire avec des lanceurs très sophistiqués tout en ayant le plus grand stock d’ogives, ce dont tout le monde est conscient. Cependant, imaginer un déclenchement d’une guerre nucléaire reste peu plausible car je suis convaincu que le principe de la dissuasion qui a très bien fonctionné entre Moscou et les Occidentaux durant la Guerre Froide demeure encore à l’heure actuelle. Les pays membres de l’OTAN n’appuie pas au-delà d’un certain seuil l’Ukraine pour ne pas tester la dissuasion nucléaire tandis qu’à Moscou en dépit de l’isolement du Président Vladimir POUTINE, des doutes sur sa rationalité ou encore à propos de son génie militaire, il est parfaitement au courant de comment fonctionne ce concept. Même si la Russie possède des missiles hypersoniques, la dissuasion et la destruction mutuelle sont toujours réelles face à l’Europe. Fondamentalement, je pense que cet aspect n’a donc pas changé, ni sur le risque, ni sur sa compréhension, ni sur son effectivité. En revanche, ce qui peut être nouveau en 2022, c’est de se retrouver sans doute 60 ans en arrière malgré les nombreux traités signés sur les arsenaux nucléaires. La peur du nucléaire peut être beaucoup plus importante dans le cadre de tensions entre certains pays comme Israël, l’Iran, l’Inde, le Pakistan face à des États qui en sont démunis… Mais dans ce cadre-là, la doctrine Mutually Assured Destruction (MAD), c’est-à-dire la destruction mutuelle assurée, entre les Occidentaux et la Russie reste intacte.

Pour conclure, j’aimerais aborder une dimension de politique intérieure aux États-Unis qui est relativement intéressante vis-à-vis du conflit ukrainien. Cela reste assez fascinant de voir qu’il n’y a pas de phénomène de ralliement autour du drapeau, dans le sens où l’on pourrait constater un engouement dans les sondages autour du président américain alors qu’il y a pourtant une unanimité du peuple pour soutenir l’Ukraine. Dans un sondage du Washington Post, 75% des Américains seraient d’accord avec les mesures prises au Congrès, entre autres pour aider l’Ukraine, c’est-à-dire les sanctions, les aides militaires, les aides financières. Mais le même pourcentage n’attribue pas ces mesures au Président Joe BIDEN. On constate donc une dichotomie incroyable et un peu inédite car en vérité c’est bien l’orientation de la politique étrangère du Président Joe BIDEN qui ont permis ces décisions. La crise ukrainienne n’est donc pas une opportunité politique pour le camp des Démocrates à quelques mois des élections de mi-mandat.

 

POUR ALLER PLUS LOIN :

POUTINE, Vladimir. « On the Historical Unity of Russians and Ukrainians ». Billet de blog sur le site de la Présidence russe [en ligne], 12 juillet 2021. Disponible sur : http://en.kremlin.ru/events/president/news/66181.

IGNATIUS, David. « The secret planning that kept the White House a step ahead of Russia ». The Washington Post [en ligne], 26 mai 2022. Disponible sur : https://www.washingtonpost.com/opinions/2022/05/26/biden-white-house-secret-planning-helped-ukraine-counter-russia/.

BIDEN, Joe. « Remarks on the United Efforts of the Free World to Support the People of Ukraine » [Discours]. Varsovie, Pologne, 26 mars 2022. Disponible sur : https://www.whitehouse.gov/briefing-room/speeches-remarks/2022/03/26/remarks-by-president-biden-on-the-united-efforts-of-the-free-world-to-support-the-people-of-ukraine/.

LE RUBICON. Ukraine, le choc de la guerre, Équateurs, 2022. 140 pages.

ELTCHANINOFF, Michel. Dans la tête de Vladimir Poutine, Edition revue et augmentée, Actes Sud, Babelio, 2022. 208 pages.

DELANOË, Igor. Russie : les enjeux du retour au Moyen-Orient, Les carnets de l’Observatoire, L’inventaire, 2016. 124 pages.

DELANOË, Igor. Les fondements de la politique de la fédération de Russie en matière de dissuasion nucléaire, Note de l’Observatoire franco-russe, Centre d’Analyse de la CCI France Russie, 8 juin 2020. 13 pages.

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