Entretien avec Georges Prévélakis

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Entretiens avec Georges Prévélakis

Propos recueillis par Sébastien Callies, membre du Comité Culture et Influences – Le 22 avril 2025

À propos de l'invité

Georges PRÉVÉLAKIS

M. Prévélakis est professeur émérite de Géopolitique à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), chercheur au CNRS (UMR Géographie-cités) et Distinguished Visiting Professor, à l’Hellenic American University. Il est également Archôn Didaskalos tou Genous du Patriarcat Œcuménique et architecte-ingénieur et géographe. Après une expérience professionnelle dans la planification urbaine en Grèce, il s’est installé en France en 1984. Il a enseigné au département de Géographie de l’Université Paris – Sorbonne (Paris IV), et en 2000, il a été élu professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1).

Il a été titulaire de la chaire « Constantin Karamanlis » en études helléniques et européennes à la Fletcher School de l’Université Tufts (2003 – 2005). Enfin, il a été Représentant Permanent de la Grèce (Ambassadeur) auprès de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) durant les périodes 2013 – 2015 et 2019 – 2023.
Depuis la fin de la guerre froide, ses centres d’intérêt se sont orientés vers la géopolitique. La crise économique grecque l’a conduit à en rechercher les causes profondes dans les conditions géopolitiques de formation de l’État néo-hellénique.

Ses réflexions, idées et expériences sont développées dans ses ouvrages (en grec): Qui sommes-nous ? Géopolitique de l’identité grecque, Economia Publishing, Athènes, 2016 ; Les Murailles de bois. Géopolitique des réseaux grecs, Economia Publishing, Athènes, 2020 ; À l’époque des crises (dir.), Nea Estia, n°1891, juin 2022. Son dernier livre s’intitule À l’OCDE. Théorie géopolitique et pratique diplomatique, Economia Publishing, Athènes, 2024. 

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Il présente dans cet entretien son colloque à venir Enseigner la mer des dialogues franco-helléniques appliqués. Il souligne l’importance partagée de la maritimité pour nos deux pays et les perspectives de coopération entre la France et la Grèce. 

Pour plus d’informations sur le site web du colloque : http://dialogues-francohelleniques-appliques.com/fr. Inscription à envoyer sur ce mail : contact@cchel.org.

INTERVIEW

Les Jeunes IHEDN (LJI) : Pouvez-vous présenter votre colloque Enseigner la mer, organisé dans le cadre des Dialogues franco-helléniques appliqués ?

Georges Prévélakis (GP) : Avec Michel Foucher, nous avons pris l’initiative d’organiser des rencontres rassemblant des Grecs et des Français, spécialistes de divers domaines, à la fois chercheurs et praticiens.

Les liens historiques et autres entre la France et la Grèce sont bien connus. Aujourd’hui, il existe une convergence encore plus grande de préoccupations, d’intérêts et de politiques qu’auparavant. Notre initiative se distingue de nombreuses autres formes d’échanges, universitaires ou diplomatiques, par le souci de rechercher des résultats pratiques. L’approche géopolitique est certes présente, mais dans une vision très large. Ainsi, nos débats portent sur des questions géostratégiques, économiques, diplomatiques, politiques ou religieuses. Nous organisons deux réunions par an, l’une en France et l’autre en Grèce.

Pour les deux réunions en France, celle de 2024 et celle prévue le 7 mai 2025, nous sommes partis de l’idée que la France et la Grèce sont deux pays étroitement liés à la maritimité, même sous des formes différentes. À une époque où les enjeux maritimes prennent de plus en plus d’importance, il nous a paru important de comparer les perceptions et de chercher des domaines de collaboration et de complémentarité. Bénéficiant du soutien de l’Institut de l’Océan de la Sorbonne, la première réunion a couvert une diversité de thèmes. La deuxième réunion, aussi en partenariat avec l’Institut de l’Océan, est plus ciblée. Son objectif est d’explorer le rapport entre l’éducation et la mer. Comment pouvons-nous renforcer la connaissance des enjeux liés aux mers et aux océans à travers l’enseignement ? Comment pouvons-nous préparer les jeunes à mieux comprendre et gérer les enjeux maritimes, souvent sous-estimés par des systèmes éducatifs trop orientés vers les dimensions continentales ?

Depuis une dizaine d’années, la France a fait beaucoup de progrès dans ce domaine. La Grèce peut s’inspirer de cette expérience. Les experts grecs présents au colloque découvriront certainement de bonnes pratiques à introduire dans les écoles et les universités grecques. En même temps, la Grèce sert et peut servir de terrain de sensibilisation et d’apprentissage pour les écoliers et les étudiants français. Le tourisme grec, qui attire un grand nombre de Français, est en fait une activité maritime. Il permet un contact direct avec le domaine maritime, avec une histoire maritime, avec des paysages maritimes, avec une culture maritime. Tout ce qui est enseigné à l’école devient une réalité tangible lors du séjour en Grèce.

LJI : Comment la France peut-elle s’inspirer du modèle maritime réticulaire grec ?

GP : Du point de vue de la culture institutionnelle, la Grèce et la France sont aux antipodes. La France est héritière de Rome, tandis que la Grèce préserve la tradition d’un archipel fonctionnant de manière éclatée, réticulaire. Le domaine institutionnel dans lequel cette tradition réticulaire est la plus évidente est l’Église orthodoxe, en particulier la tradition incarnée par le Patriarcat œcuménique de Constantinople. Elle survit aussi dans le fonctionnement des familles et dans des espaces où l’influence de l’État est moins pesante, c’est-à-dire en diaspora.

La France et la Grèce représentent deux « paradigmes » complémentaires, chacun avec ses avantages et ses inconvénients. La logique centralisatrice permet de concentrer les forces disponibles et de les orienter vers un objectif clairement défini. Elle garantit l’efficacité. La logique réticulaire offre une image de chaos et de manque d’efficacité. Elle assure néanmoins une plus grande résilience, étant donné que la survie du système ne dépend pas de celle d’un centre. Une lecture historique permet d’illustrer cette dualité (voir : Georges Prévélakis, Qui sont les Grecs? Une identité en crise, CNRS Editions, 2017). On peut aussi en observer les avantages et les inconvénients dans les expériences récentes de la Grèce. Incapable de construire des institutions étatiques suffisamment efficaces, la Grèce a sombré dans une crise économique profonde après 2008. Pourtant, la société grecque a réussi à survivre et à éviter des troubles graves. Face à la faillite de l’État, ce sont les réseaux traditionnels qui ont pris le relais : famille, Église, réseaux d’amis, etc.

Depuis sa création, l’État grec cherche à s’inspirer du modèle français, à se doter d’un État efficace, en n’y réussissant que partiellement. Les réseaux ont une grande capacité de résistance à la pression du centre. Le résultat est une cohabitation de la modernité centralisatrice et de la tradition réticulaire. Cette dualité est évidente quand on regarde le phénomène hellénique non seulement sous le prisme d’un État-nation territorial, mais aussi d’une diaspora dynamique et d’une marine marchande conquérante.

Un tel regard sur la Grèce peut éventuellement offrir à la France quelques idées sur l’utilité d’introduire un plus grand degré de réticularité. Pendant une période de recompositions géopolitiques tectoniques, la résilience devient au moins aussi vitale que l’efficacité.

LJI : Quelles sont les perspectives d’avenir de la coopération maritime franco-hellénique ?

GP : Dans le domaine de la défense, la France et la Grèce entretiennent déjà une forte collaboration. Ainsi, l’Accord de partenariat stratégique (signé en septembre 2021) comprend une clause de défense mutuelle. Cette collaboration est prioritairement orientée dans le domaine maritime. Il y a plusieurs manifestations de cette convergence, comme l’achat par la Grèce de trois frégates FDI/Belharra, les exercices militaires conjoints (MEDUSA, INIOCHOS, NEMESIS, etc.) ou la participation conjointe à des missions de surveillance maritime, de sécurisation des voies de navigation et de lutte contre les menaces hybrides.

Moins connues et discutées sont les possibilités de coopération maritime dans le domaine économique. La force grecque dans ce domaine est constituée par la marine marchande appartenant à des armateurs grecs, sous pavillon grec ainsi que sous d’autres pavillons. Elle constitue la première puissance mondiale en tonnage. Les armateurs grecs possèdent environ 17 % de la capacité de transport maritime mondiale en port en lourd. Ils constituent une importante force économique, représentent un grand savoir-faire maritime et disposent de réseaux mondiaux étendus dans le monde occidental ainsi que dans le reste du monde.

La France, de l’autre côté, possède le deuxième plus grand espace maritime mondial, après les États-Unis, avec environ 11 millions de km² répartis sur les océans Atlantique, Pacifique, Indien, Austral et la mer Méditerranée. Cet espace n’est pas suffisamment exploité par la France, dont les intérêts sont menacés par des actions illégales et agressives. Ces conditions créent des possibilités importantes, à condition de concevoir des partenariats exploitant les avantages extraordinaires et largement complémentaires de la marine marchande et de l’État français.

Dans une période pendant laquelle l’évolution géopolitique risque de menacer les intérêts de la marine marchande (protectionnisme, croissance de la marine marchande chinoise), les armateurs grecs pourraient orienter leurs activités vers les possibilités existantes dans l’espace maritime français.

Il nous paraît donc important de favoriser une meilleure connexion entre les acteurs de la maritimité grecque et française.

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